La forêt nourricière communautaire: un modèle créatif pour la transition écologique en milieu urbain

Ce texte est issu d’un travail de session pour le microprogramme de deuxième cycle en agroforesterie à l’université Laval. Il porte sur la forêt nourricière comme modèle créatif pour la transition écologique en milieu urbain. Il s’agit d’une exploration pour laquelle chaque section pourrait évidemment être beaucoup plus approfondie et argumentée. Il s’agissait d’offrir un fil argumentaire pour démontrer brièvement l’intérêt de ce modèle agroforestier pour nos villes! Il représente aussi la suite d’un précédent texte qui finissait comme suit:

« Le symbolique peut certes jouer un rôle fondamental dans cette quête, à condition d’accueillir le pouvoir qui peut le transformer, c’est-à-dire celui de l’imagination. Car c’est l’imagination qui ouvre la voie à de nouvelles manières de tisser des liens avec la nature alors que notre rapport à celle-ci ne permet plus de trouver des solutions résilientes.

Et l’imagination, on fait ça comment, concrètement? »

***

Il n’est pas rare qu’un livre ou un article portant sur les forêts nourricières introduisent le sujet par une sorte de visualisation qui invite le lecteur ou la lectrice à plonger dans un petit monde: « Imaginez-vous dans une forêt où tout ce qu’il y a autour de vous est de la nourriture » commence l’auteur du livre Edible Forests Gardens (Jacke, 2005 : p.1) avant de décrire chacune des composantes du reste de l’aménagement comestible. Les auteurs du livre The Community Food Forest Handbooks entament quant à eux leur étude par la découverte impromptue d’une forêt nourricière en milieu urbain: « Entre un édifice vacant et une cour à recyclage automobile, vous trouvez un espace débordant de vie. » (Bukowski & Munsell,2018 : pp.1-2)

Il s’agit d’offrir d’entrée de jeu une image, une expérience, comme pour dire « cela est possible, mais il faut d’abord être entre en mesure de se l’imaginer ». Plus encore, il faut y entrer avec tous les sens. Alors, je commencerai aussi ainsi :

Vous êtes à Montréal, vous marchez sur l’Avenue du Parc vers la rue Mont-Royal, du côté est.  Vous êtes ici (flèche noire) :

Fig.1 : Capture d’écran Google Maps du parc Jeanne-Mance

Les voitures s’agglomèrent sur quatre voies, normal, c’est l’heure de pointe. C’est bruyant, la chaleur est accablante et l’odeur n’est pas spécialement enivrante même si, à votre gauche, il y a le mont Royal que les habitué.e.s appellent communément la Montagne. C’est comme une heureuse anomalie dans le paysage urbain environnant. À votre droite c’est le parc Jeanne-Mance, où l’on entretenait avant de grandes étendues de pâturin des prés, façon de dire gentiment qu’il y avait là du simple gazon tondu. Vous y apercevez plutôt quelque chose qui s’apparente à une jeune forêt.

Fig.2 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance




Vous bifurquez vers celle-ci et empruntez un sentier. À son entrée, il est inscrit : « récoltez ce dont vous avez besoin et laissez-en pour les autres! ». Le sentier mène à d’autres petits sentiers sur lesquels on retrouve les noms de végétaux et une description de leurs parties comestibles. Après quelques pas à l’intérieur de cette petite forêt, le son des voitures s’amenuise jusqu’à ne plus se faire entendre. Vous entendez plutôt des merles, des geais bleus, un jaseur d’amérique et une carouge à épaulette. Un lièvre vient de s’échapper vers le fond de la forêt dans un espace laissé en friche qui fait écran à la rue. Sur le chemin, vous cueillez des framboises parce vous les avez reconnues immédiatement. Vous tentez ensuite les cassis, les gadelles, les mûres, les ronces et les amélanches dont la récolte tire à sa fin. Plus tard, cet automne, vous pourrez cueillir quelques champignons comme des strophaires ou des pleurotes. Les pommes ne sont pas encore mûres, les figues non plus, mais on peut déjà goûter les fruits des argousiers ou découvrir l’astringence des aronies noires. Un panneau indique que les kiwis arctiques se mangent avec la pelure et que l’on peut très bien cueillir les fleurs des agastaches pour en faire de la tisane ou des fleurs coupées. Ici, vous devenez participant, ne serait-ce que par l’action de tisser un lien avec la nature : cueillir.

Vous continuez d’avancer sur le sentier. Des espaces avec des tables à pique-niques et une aire de jeu se trouvent au centre de la forêt. Il vous apparait alors que cet endroit est bien plus qu’un lieu physique. C’est aussi un espace d’interactions, non seulement entre les humains, mais aussi entre la faune, la flore les champignons et les éléments naturels de manière générale. Vous vous assoyez à la fraîcheur de l’ombre et sentez l’arôme des fines herbes, je parle de la lavande, de la mélisse et de la menthe. Vous vous dites, en voyant le mont Royal par-delà les arbres de la forêt nourricière, qu’il faudrait peut-être faire de l’Avenue du Parc une rue plus étroite avec des espaces verts au centre. Vous pensez même à un genre de pont, un corridor écologique entre les espaces. Vous commencez à imaginer autre chose, une autre ville. C’est de même quand on entre dans une forêt nourricière!

Si l’idée d’une telle forêt nourricière stimule l’imagination, mon pari, pour cette étude, est qu’elle possède un fort potentiel pour contribuer à la transition écologique en milieu urbain (le terme sera défini plus loin). En effet, une telle forêt nourricière permet d’aborder de front les enjeux liés à la transition écologique et, qui plus est, d’offrir un espace où l’on peut mettre en œuvre des solutions concrètes. L’étude présente se décline donc en quatre axes qui correspondent à des enjeux liés à la transition écologique. D’abord, je m’intéresse à la sécurité et à la diversité alimentaires. À l’aube des changements climatiques, il faut rapprocher davantage les réseaux d’approvisionnement alimentaire, mais aussi les diversifier et les pérenniser afin d’en assurer la résilience. Ensuite, il sera question de la forêt nourricière comme outil de lutte environnementale, que ce soit contre les changements climatiques ou contre la dégradation de la biodiversité. Le troisième axe porte quant à lui sur la forêt nourricière comme lieu de réinvention comme de consolidation des communautés. La création d’une forêt nourricière est l’occasion d’expérimenter d’autres modes de gouvernances et de vivre-ensemble. C’est sur la connexion à la nature que porte la quatrième partie et dernière partie de cette étude. La forêt nourricière permet une exploration des différentes manières dont on peut tisser des liens avec la nature en même temps qu’elle offre l’opportunité d’acquérir des savoir-faire.

Petites précisions terminologiques

Transition écologique

Commençons d’abord par quelques précisions terminologiques. Celles-ci permettront d’exposer la posture méthodologique choisie pour la présente étude et de définir le modèle agroforestier proposé. L’expression « transition écologique » est quelque peu galvaudée par des municipalités, comme par des entreprises ou des particuliers. On en détourne souvent les principes d’origine pour parler de « développement durable » ou encore de gestion environnementale par le truchement des « services écosystémiques », pour ne nommer que deux exemples. De ces expressions émanent une forme de performance ou de productivité issu d’un rapport au monde et à la nature centré sur l’économie de marché ou encore sur les besoins de l’être humain.  Dans cette vision de la transition, c’est un peu comme si on laissait le monde tel qu’il est et qu’on y faisait, pour reprendre les mots de Yves-Marie Abraham, « un simple aggiornamento » pour dire que l’on est conscient des enjeux environnementaux, mais sans véritablement remettre en cause nos modes de vie (2019 : emp. 337). Qui plus est, les solutions proviennent souvent de l’ambition de quelques individus, alors qu’à l’origine, la transition écologique est résolument un processus communautaire de co-création.

Si je pose d’entrée de jeu l’aspect communautaire de la transition, c’est que j’utilise l’expression avec le sens que lui donne son instigateur (du moins, le premier à avoir publié et problématisé l’expression), soit le permaculteur Rob Hopkins. Dans son livre Manuel de la transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale (2008), il propose un ensemble de principes pratiques, mais surtout d’expérimentations collectives pour créer de la résilience face aux changements climatiques comme au pic pétrolier. Cela se fait à différents niveaux : économique, social, environnemental, alimentaire. On y comprend comment diverses communautés survivent mieux que d’autres à des catastrophes environnementales grâce au développement d’une culture résiliente, c’est-à-dire « une culture basée sur sa capacité à fonctionner indéfiniment et à vivre à l’intérieur de ses propres limites et capable de s’épanouir de cette manière » (Ibid. :Emp. 388).

La transition n’est pas une histoire de contraintes, de retenus, d’incitatifs, de pénalités, de compensations ou de retours en arrière. C’est plutôt « un processus créatif, engageant et ludique où nous supportons les communautés dans l’abandon de ce qui leur est familier ».

Au cœur de la démarche de Hopkins, il y a l’imagination. Selon ce faiseur, il faut imaginer des scénarios alternatifs tellement exaltants que les gens auront envie de les réaliser et de s’y engager. La transition n’est pas une histoire de contraintes, de retenus, d’incitatifs, de pénalités, de compensations ou de retours en arrière. C’est plutôt « un processus créatif, engageant et ludique où nous supportons les communautés dans l’abandon de ce qui leur est familier ». (Ibid., emp.1290).  Ainsi, la sensation de contrainte en devient plutôt une de liberté et, dans la foulée, le jeu de la concurrence s’évanouit dans la consolidation des communautés. On troque l’innovation individuelle contre la création collective et, d’un même souffle, l’ambition pour l’enthousiasme.

Forêt nourricière communautaire

Comme pour la transition écologique, il y a plusieurs définitions et appropriations de ce qu’est une forêt nourricière. Un homme possédant un verger me demandait, un peu perplexe : « mais mon verger, ç’en est pas une forêt nourricière, pour toi? ». C’est qu’on associe d’emblée la forêt avec des arbres et l’aspect nourricier uniquement à sa dimension comestible. Quand on entend « forêt nourricière », c’est souvent l’image qui vient en tête : un verger diversifié, c’est-à-dire avec plusieurs sortes d’arbres fruitiers. On pense aussi au jardinage de la forêt, mais comme le mentionne le fermier et formateur en forêt nourricière Dave Jacke, une forêt nourricière, ce n’est pas de jardiner dans la forêt, c’est plutôt de jardiner comme la forêt (2005 : p.2). La forêt est une métaphore pour créer le design de la forêt nourricière.

[…]une forêt nourricière est un jardin comestible dont le design s’inspire de l’écosystème propre à une jeune forêt. Les végétaux – arbres, arbustes, vivaces, bulbes et grimpantes – et les champignons y sont disposés de manière à maximiser les interactions bénéfiques entre eux afin de favoriser l’autonomie, la biodiversité et la pérennité de l’aménagement.

Chaque plante contribue au succès de la totalité de l’aménagement en jouant plusieurs rôles (Ibid. p.1). En effet, la multifonctionalité de chaque élément est un aspect important de la forêt nourricière : chaque plante possède au moins une autre fonction que celle de la comestibilité. Une plante peut être utile pour attirer des insectes pollinisateurs ou des prédateurs ou pour repousser ou pour piéger les ravageurs. Elle peut aussi servir d’abris pour les insectes ou pour les animaux, de nourriture pour la faune, d’amendement ou de fertilisant pour le sol ou encore de brise-vent pour des cultures…etc.

La forêt nourricière est donc aussi un lieu intangible où l’on expérimente d’autres rapports au monde, à la nature et aux autres. C’est un espace nourricier au sens de l’alimentation, mais aussi au sens des possibles.

Contrairement à un verger, la forêt nourricière peut se trouver dans un tout petit espace : « la plupart des gens pense à une forêt comme quelque chose qui occupe une grande superficie, mais d’un point de vue biologique, la forêt ne requiert pas de hauteur ou de largeur minimales » (Bukowski & Munsell, 2008 : p.4) Elle fonctionne aussi bien « dans une petite cour urbaine, dans un grand parc, dans un terrain de banlieue ou encore sur un coin de rue » (Jacke, Ibid. : p.2). C’est plutôt les interactions qu’elles portent qui la définissent. Et, dans le cas qui nous intéresse, parmi ces interactions, il y a celles qui adviennent entre les êtres humains et entre ceux-ci et la nature. Tel que le mentionne Bukowski et Munsel : « La définition d’une forêt nourricière communautaire change selon notre intérêt pour le concept ou l’espace physique. […] » Les forêts sont des lieux, mais elles sont aussi des espaces sociaux consolidés par des connexions physiques, culturelles, environnementales et émotionnelles. (Ibid. : p.4). La forêt nourricière est donc aussi un lieu intangible où l’on expérimente d’autres rapports au monde, à la nature et aux autres. C’est un espace nourricier au sens de l’alimentation, mais aussi au sens des possibles.

Permaculture vs agroforesterie

La rencontre entre l’agroforesterie et la permaculture engendre ainsi son propre écotone, pour employer la métaphore biologique de la jonction entre deux écosystèmes, et cela génère des espaces théoriques riches en réflexions, en remises en question et en pensée critique, ce dont nous avons franchement besoin pour mettre en œuvre cette transition!

Si la distinction entre agroforesterie et permaculture peut sembler hasardeuse, il apparait important de les distinguer en tant que posture. La permaculture n’est pas une discipline universitaire, alors que l’agroforesterie en est une. Cette dernière, une pratique agricole alliant les arbres à d’autres cultures, bien qu’elle soit d’abord inspirée de méthodes traditionnelles ou basées sur l’expérience de paysans, est dorénavant un champ d’étude dont les assises sont ou se veulent scientifiques. La permaculture, dans son aspect horticole et agricole, sans être dépourvue de science, s’intéresse davantage à l’expérience intime et collective. Ainsi, Bill Mollison, un des instigateurs de la permaculture, affirme d’entrée de jeu dans son manuel Permaculture, A Designer’s Manual (2001 : p.1) « ceci n’est pas un document détaché, impersonnel, ou même sans biais. […]». Cela annonce qu’il n’y a ni un désir, ni une prétention à l’objectivité dans l’élaboration théorique de la permaculture. En ce qui a trait aux méthodes horticoles, la permaculture encourage l’observation de la nature et l’imitation de ses formes et de ses patterns afin de créer des designs résilients dans lesquels s’inscrivent irrémédiablement les êtres humains.

Moins une discipline qu’une philosophie de vie, la permaculture comporte une dimension holistique qui se traduit souvent dans une dimension spirituelle. Je pense, par exemple, à la pratique de permaculture de la permacultrice Starhawk qui intègre des rituels, de la sorcellerie et du chamanisme à ses formations permacoles. Si, en permaculture, on met en valeur les différents talents et personnalités des participants, la transmission des savoirs et la crédibilité des acteurs ne reposent pas sur la figure du spécialiste. « Je suis passionnément engagé avec cette Terre, alors j’offre une brève vision de ce que je crois que tout le monde peut faire. » (2002 : p.1), écrit Bill Mollison. Ce « tout le monde » est important.  L’engagement de tous et toutes, peu importe leur niveau de connaissance, est primordial pour la transition écologique.

Du côté de l’agroforesterie, cet aspect holistique ressemble davantage à une interdisciplinarité et à une collaboration entre spécialistes; les études en agroforesterie sont générés par une multitude d’universitaires issus de différents champs d’expertise. Sans évacuer la dimension humaine, l’agroforesterie se concentre davantage sur le lieu physique, les systèmes, les méthodes et les effets mesurables qu’ils soient sociaux, économiques ou environnementaux. Ainsi, si l’on veut en connaître davantage sur les interactions entre les plantes ou encore sur la viabilité économique d’un système agroforestier, on trouve des réponses précises et scientifiques du côté l’agroforesterie (lorsque les études sont au rendez-vous).

En pratique, la permaculture tend davantage vers l’aspect symbolique et le lien tissé avec la nature et avec les autres, ce qui n’est pas anodin. Comme le rappelle Catherine Bukowski, dans le cas des forêts nourricières, « le succès n’est pas simplement une affaire de générer de bonnes interactions entre les plantes et les arbres. Cela dépend également du degré auquel le public est culturellement engagé, physiquement impliqué et intellectuellement inspiré. » (2018 : p.112). La permaculture permet d’impliquer le néophyte dès la conception, comme dans l’implantation et la gestion du système agroforestier de la forêt nourricière.

Ainsi, pour cette étude, je me permettrai de naviguer entre cette posture intime de la permaculture, en parlant d’expériences personnelles et en puisant dans l’imaginaire et la posture scientifique propre à l’agroforesterie, en m’appuyant sur des études reconnues par les paires dans ce domaine. Ma posture méthodologique n’est donc pas (uniquement) celle d’une spécialiste, comme on nous demande de l’incarner dans le milieu universitaire, mais aussi celle d’une facilitatrice, d’une accompagnatrice et/ou d’une inspiratrice. Étant donné qu’il y a des lacunes importantes d’un côté comme de l’autre – je ne pourrais pas faire un travail entièrement scientifique sur la forêt nourricière et je ne crois pas qu’il soit viable de créer des forêts nourricières sans l’aide de spécialistes à l’heure actuelle-,  cette double-posture m’apparaît inévitable. La rencontre entre l’agroforesterie et la permaculture engendre ainsi son propre écotone, pour employer la métaphore biologique de la jonction entre deux écosystèmes, et cela génère des espaces théoriques riches en réflexions, en remises en question et en pensée critique, ce dont nous avons franchement besoin pour mettre en œuvre cette transition!

Se nourrir

Rapprocher

Fig.4 Terre agricole de Montréal (en vert)

« Nous sommes à trois jours de la faim à tout moment » écrit Rob Hopkins (2005 : emp.1390). En effet, on dit que […] les grandes villes ne disposent que d’environ trois jours de réserves de denrées pour nourrir leur population » (Cockrall-King, Ibid. : p.42).  À cela s’ajoutent la dépendance au pétrole et à son faible coût. Si ces derniers tirent à leur fin comme plusieurs le prédisent, cela « […] risque de provoquer l’effondrement du système agroalimentaire mondialisé » (Ibid. : p.73), surtout si l’on pense au fait qu’un produit frais « […] parcourt en moyenne plus de 2400 km de la ferme à l’assiette » (Ibid. : p.64). Les changements climatiques ont aussi un effet direct sur la déclinement de la productivité des végétaux et sur l’effondrement de la fertilité des terres. À de moins en moins de terres fertiles correspond une population croissante et de plus en plus concentrée dans les villes où les terres arables sont asphaltées. À Montréal, les quelques terres protégées par un zonage agricole sont reléguées aux confins de la ville (Île Bizard, Sainte-Anne-de Bellevue, Senneville), bien loin du centre et elles sont loin d’être suffisantes.

Plus près de la densité démographique de la ville, on retrouve des jardins communautaires et des initiatives en agriculture urbaines comme des jardinets en bacs dans les cours d’école, des projets liés à des organismes communautaires, quelques toits verts et des jardins personnels pour ceux qui possèdent une cour. Cela dit, pour les autres, les listes d’attentes pour les jardins communautaires sont exorbitantes. En 2016, on parlait de cinq ans d’attente pour les jardins communautaires du Plateau : « Chaque fois que quelqu’un quitte, on redivise la parcelle en deux, pour laisser la chance au plus grand nombre de personnes d’en bénéficier », raconte la conseillère d’arrondissement Marianne Giguère au Journal Métro (21 juin 2016). La volonté de produire sa nourriture y est, mais l’espace manque, si bien qu’on rapetisse les parcelles. On dit qu’il faut un minimum de 300 mètres carrés pour pouvoir nourrir une famille de quatre avec un jardin « conventionnel ». On ne parle ici que des légumes et peut-être de quelques fruits saisonniers. C’est bien loin de ce que peuvent offrir les jardinets en ville.

Bien que les villes ne couvrent que 3% de la surface de la terre, elles consomment à elles seules 75% des ressources naturelles du monde. (Borelli et al, 2017 : p.706) et les citadins comptent encore largement sur les campagnes pour les nourrir. Il faudrait bien arriver à rapprocher au moins une partie des réseaux d’approvisionnement alimentaire et offrir aux citoyens de la ville plus d’espace de jardinage. Pour cela, peut-être faudrait-il cesser de concevoir les villes seulement « en fonction de nos besoins en matière de transport, de logement, de loisirs et d’hygiène publique » (Cockrall-King, Ibid. : p. 94), mais aussi en fonction de nos besoins alimentaires. Règle générale, l’agriculture urbaine n’est pas une agriculture de subsistance.  Il s’agit plus souvent d’un utile passe-temps, d’un outil d’éducation ou encore d’une activité communautaire. On y développe des connaissances, des savoir-faire et certainement un peu plus de connexion et de conscience quant aux enjeux environnementaux. Ces aspects sont importants, voire primordiales, mais la pratique agricole urbaine mérite certainement d’être complémenter par d’autres approches de la production alimentaire qui maximisent les espaces urbains partagés et qui offrent une certaine pérennité. Par des forêts nourricières!

C’est bien la force de l’agroforesterie que de se situer au carrefour de plusieurs expertises. Et c’est la plus grande faiblesse de nos structures administratives que de toujours les diviser et les hiérarchiser!

Souvenons-nous qu’il n’y a pas de grandeur minimale à une forêt nourricière. On peut donc récupérer des espaces vacants de dimensions variables, que ce soit dans les ruelles, entre des maisons ou en devanture d’édifices publics. On pourrait aussi réviser le design de nos parcs urbains où triomphent toujours les parcs à jeux aseptisés et le gazon, cette plante qui absorbe moins de carbone qu’elle n’en dégage, à moins qu’elle ne soit bien irriguée – ce qui n’est pas le cas dans nos parcs (Anctil, 2019). Comme il s’agit déjà d’espaces verts, les efforts pour contrer les changements climatiques et la dégradation de la biodiversité sont dirigés ailleurs que dans les parcs. En effet, les programmes de ruelles vertes de la Ville de Montréal et le Plan d’action Canopée, qui visait à augmenter l’indice de canopée de 5% en 10 ans malgré les abattages massifs de frênes matures pour cause de l’agrile du frêne, sont là des mesures pour contrer les effets des changements climatiques. Toutefois, ils n’intègrent guère l’aspect alimentaire. Qu’en aurait-il été si, dans le Plan d’action Canopée, on avait imposé un pourcentage d’arbres fruitiers parmi les milliers d’arbres à planter sur dix années (cette question est naïve et pleine d’écueils, j’y reviendrai sous peu)? Et si on avait créé une mesure similaire pour la conception des ruelles vertes? Cela demande certainement décloisonner les champs d’expertises et les divisions administratives afin que se rencontrent l’agriculture urbaine et la foresterie urbaine ou encore l’horticulture ornementale et la plantation de végétaux comestibles. C’est bien la force de l’agroforesterie que de se situer au carrefour de plusieurs expertises. Et c’est la plus grande faiblesse de nos structures administratives que de toujours les diviser et les hiérarchiser!

Advenant qu’une mesure concrète soit mise en place afin d’intégrer un pourcentage d’arbres fruitiers au sein des plans arboricoles de la forêt urbaine de Montréal, nous sommes encore loin d’un modèle de forêt nourricière communautaire. Il convient tout de même de s’attarder à cette idée, afin d’en voir les objections possibles et les solutions que la forêt nourricière peut apporter.

Le premier écueil à l’idée de planter plus de fruitiers en ville repose sur la survie et l’utilité des arbres fruitiers dans certains contextes comme les carrés de trottoir. Les fosses de trottoir ne représentent pas des contextes privilégiés pour la plantation des arbres fruitiers, car la plupart de ces arbres nécessite un ensoleillement, un volume de sol importants et un sol constamment amendé. De plus, en bordure de rue, on cherche à planter des arbres à grand déploiement afin de maximiser l’ombre et de diminuer l’effet des ilots de chaleur. Les branches doivent être hautes afin de faciliter la circulation sur la voie publique, donc pour cueillir des fruits, ce n’est pas très pratique. Il faut donc viser des espaces plus vastes avec des volumes de terre plus grands et qui se situent un peu en marge des voies publiques. Des espaces où le sol se régénère comme c’est le cas pour une forêt nourricière.

Ensuite, bien que ce soit ce qu’on recherche, la production de fruits représente en elle-même une problématique. Des pommes sur le trottoir ou dans l’herbe au beau milieu d’un parc peuvent représenter à la fois un enjeu de sécurité publique, mais aussi d’entretien. À l’intérieur d’une forêt nourricière, les résidus organiques ne présentent pas une telle problématique, au contraire : vivement la matière organique qui retourne à la terre! La communauté qui s’en occupe en assure quant à elle la récolte et l’entretien.

Finalement, les fruitiers supportent mal le sel de déglaçage, la compaction et la sécheresse qu’imposent les conditions urbaines. Dans une forêt nourricière urbaine, on peut créer une sorte de haie vive qui sert à protéger le reste de l’aménagement des polluants. La compaction et la sécheresse sont quant à elles gérées par l’interaction entre les plantes de la forêt nourricière. En ce sens, en ville, les fruitiers ne devraient pas être planter dans une perspective arboricole, c’est-à-dire celle de l’arbre comme un individu isolé ou même sous forme de verger diversifié, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas en planter. Il faut revoir notre rapport à la plantation d’arbres urbains comme une plantation en « groupe de végétaux » comme c’est le cas dans une forêt nourricière.

La contamination des sols représente également un enjeu important pour la plantation de végétaux comestibles en milieu urbain. Face à un sol contaminé, on pourrait choisir de décontaminer en excavant et en remplaçant la couche supérieure du sol comme on a pu le faire pour des jardins communautaires, ce qui n’est pas très écologique. Sachant que la forêt nourricière contribue à la réhabilitation du sol (nous aborderons cet aspect lors du second axe), on peut aussi décider de travailler avec le sol en place. Certaines études indiquent que « les concentrations de métaux lourds dans les fruits des arbres et des arbustes sont très minimes, même s’ils sont cultivés dans des sols contaminés ». (Acta Horticulturae workgroup, 2001). La contamination représente davantage un enjeu pour les vivaces, les grimpantes et les champignons. Dans le cas d’une forêt nourricière où le sol est contaminé, on pourrait planter des arbres et des arbustes fruitiers et choisir des vivaces utiles, mais non comestibles, comme des plantes produisant des textiles, des teintures (pigments) ou encore des fleurs coupées (Lovell, 2020 : p.2). La forêt nourricière est adaptable, c’est une création in situ qui permet de penser le rapprochement de l’approvisionnement alimentaire, mais aussi celui d’autres produits, selon les spécificités d’un lieu.

 

Pérenniser et diversifier

Si la diversité des végétaux est intéressante du point de vue de l’alimentation, la diversité de leur fonction au sein d’une forêt nourricière est primordiale pour la résilience du système.

Si l’on s’approprie les espaces vacants ou les parcs urbains pour y cultiver des végétaux comestibles, il faut aussi penser à la pérennité de ces aménagements. Cette pérennisation passe en partie par la plantation de vivaces rustiques. Cultiver uniquement des annuelles exotiques dans une ville où la température descend à -30 degrés Celsius l’hiver n’engendre pas beaucoup de résilience. Cela engage plutôt des coûts et une consommation énergétique importante pour la production comme pour l’entretien. Par ailleurs, Crockrall-King écrit que « L’organisation des nations unies pour l’alimentation (FAO) estime que l’agroindustrie a provoqué la disparition de 75% de la biodiversité alimentaire au cours du XXème siècle. » (2016 : p.39). On peut peut-être difficilement se passer des concombres, des tomates ou des courges, car ces annuelles exotiques composent une grande partie de notre alimentation en nourriture fraîche, mais on peut les complémenter avec des produits indigènes, ce qui assure du même coup une plus grande diversité alimentaire. 

Si la diversité des végétaux est intéressante du point de vue de l’alimentation, la diversité de leur fonction au sein d’une forêt nourricière est primordiale pour la résilience du système. On pensera ainsi à diversifier les périodes de floraison et de fructification, mais aussi à composer des strates et donc, à diversifier les hauteurs. Dans la forêt nourricière, racines, couvre-sols, vivaces, buissons, arbustes, arbres, grimpantes se côtoient pour maximiser l’espace. Si la diversité fonctionnelle, liée aux traits caractéristiques des végétaux, et la diversité spécifique, correspondant au nombre d’espèces sont prises en compte pour l’élaboration de la forêt urbaine, la connexion entre les végétaux est sous-exploitée. On peut penser que cette lacune repose au moins en partie sur la quasi-absence de documentation scientifique sur les interactions entre les végétaux comestibles indigènes du Québec. On retrouve ici et là des bribes d’informations, mais on ne trouve pas d’articles scientifiques portant précisément sur chacune de ces interactions. Cet aspect demeure une exploration.

Dans ces cas, par où commencer? Il faut travailler ensemble et diffuser nos résultats. À cet effet, l’agronome et spécialiste de forêts nourricières Wen Rolland a créé un document collaboratif (designecologique.ca), une liste de végétaux indigènes comestibles, afin de contribuer à la réalisation de forêts nourricières en milieu tempéré, et plus précisément au Québec. On y retrouve les plantes comestibles et leurs différentes particularités (hauteurs, type de systèmes racinaires, périodes de floraisons, fixateurs d’azote…etc.) Il s’agit d’un mélange d’observations personnelles, de déduction et de science. Compte-tenu de la lacune scientifique au sujet de l’interaction des végétaux entre eux et avec le sol, la forêt nourricière communautaire devrait toujours comporter, à mon sens, un aspect important d’expérimentations et de documentation à différents niveaux. On pourrait en faire des lieux où l’on y mène des études concrètes sur la captation de carbone, par exemple, de même que sur le phénomène de dénitrification liée à la présence des fixateurs d’azote que beaucoup mettent spontanément à l’intérieur de leur forêt nourricière. Cela représente à mon sens l’un des aspects les plus problématiques de la conception des forêts nourricières actuellement, car le gaz généré par certains fixateurs d’azote (protoxyde d’azote), dans certains contextes, sont extrêmement polluants. On dit qu’il contribue 298 fois plus au réchauffement climatique qu’une même masse de CO2.

Pour mieux saisir les interactions bénéfiques, je vous invite à nouveau dans l’imaginaire de la forêt nourricière fictive du Parc Jeanne-Mance où l’on observera, dans un coin précis de la forêt, la diversité fonctionnelle des végétaux, les interactions possibles entre eux, ainsi que leurs parties comestibles.

Vous vous trouvez donc au cœur d’un sentier de la forêt nourricière du Parc Jeanne-Mance. Vous vous arrêtez à un endroit précis et vous observez devant vous. Vous apercevez au loin un tilleul d’Amérique, un peu en retrait. Cet arbre aux feuilles cordiformes est l’un des seuls arbres de la forêt nourricière qui fera partie de la strate très haute, mais aussi d’un espace volontairement aménagé en friche comme réservoir pour la biodiversité. Cet arbre a été choisi parce qu’il attire des auxiliaires importants pour les pucerons et les acariens (INRA). On peut manger ses jeunes feuilles au printemps, mais ce sont surtout ses fleurs qu’on infuse pour faire des tisanes calmantes (Schneider, 2001 : p.239). Devant la friche, il y a un viorne trilobée, mieux connu sous le nom de Pimbina, un mot dérivé de l’algonquin qui signifie « graines ou fruits amers ». Pour l’instant, il est en fleurs, on ne verra que ces fruits rouges plus tard, en automne et on pourra les cueillir pour en faire des gelées, par exemple. Il a été mis là aussi parce qu’il attire une grande variété d’auxiliaires.

Fig.5 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance

Dans l’espace en friche, vous apercevez des arbustes en fleurs, ce sont des sureaux : l’une des plantes vedette des forêts nourricières parce qu’elles attirent les oiseaux, hébergent des insectes dans leur tige creuse, attirent des auxiliaires aphidiphages et phytoséiides (INRA). Les fleurs peuvent être infusées pour des tisanes digestives (diurétiques), mais on peut aussi faire cuire la panicule dans de l’huile ou disperser les fleurs pour assaisonner un dessert. Les fruits sont quant à eux récoltés à l’automne. Des ronces communes s’entremêlent un peu avec les sureaux au bord du sentier. Des hyménoptères et d’autres insectes hiverneront dans leur tige et on récoltera leurs mûres dès l’arrivée de l’été.

Sur le sentier, à votre gauche, se trouve un amélanchier du Canada dont il faut s’empresser de récolter les fruits dès le début de l’été, avant que les oiseaux les aient dévorés. Quelques aronies noires se trouvent sur le bord des sentiers, comme en forêt, là où elles peuvent à la fois profiter des éclaircies tout en servant de petite haie brise-vent et d’ombrage pour les vivaces derrière, soit la chicorée sauvage qui contribue à créer un sol riche avec ses racines profondes et la ciboulette dont le bulbe améliore la structure du sol. Le fruit astringent de l’aronie n’est pas apprécié de tous, mais ses vertus antiseptiques sont bien reconnues. Des cassissiers se trouvent juste à côté. En plus de les manger ou de les infuser pour nos maux de gorge, on peut en faire des teintures naturelles de couleur violette. Deux sortes de framboisiers ont été plantées tout près, l’une à floraison remontante pour l’automne et l’autre qui fait ses fruits au printemps. Les framboisiers ont été disposés près de la « friche » où il est possible pour les drageons de s’étendre. Ce qui permet au plan de se déplacer du point original, un aspect important pour son épanouissement et sa production de fruits à long terme.

Le long de la clôture qui cerne le terrain derrière, plusieurs grimpantes s’installent : le kiwi arctique que nous avons choisi pour sa vitesse de croissance offrira ses fruits entre septembre et novembre. Il côtoie la vigne à raisins dont les fruits comme la sève sont comestibles, alors que les pépins sont une source d’huile. Ensemble, ces plantes forment un écran pour mieux cerner l’espace de la forêt nourricière, en même temps qu’elle génère de la biodiversité dans l’aménagement. Au bord de la clôture et entre le sentier, on a mis des couvres-sols pour garder la fraîcheur et l’humidité au pied des grimpantes. Cela engendre aussi une couverture hivernale. Il s’agit de la rhubarbe et de la consoude que l’on fauche parfois pour amender le sol lors de nouvelles plantations. Il y a aussi des plantes que l’on peut manger entièrement comme la mauve musquée et la livèche officinale. Autour de celles-ci, du BRF a été inoculé avec du mycélium de pleurotes et de strophaires. Ceux-ci, en plus d’être comestibles, permettent de prévenir les mauvaises herbes et empêche la consommation d’azote par les bactéries (Violon et Champignon).

Alors que la canopée s’élargira, les strates inférieures disparaîtront au moins en partie. La jeune forêt deviendra donc une forêt mature. En ce sens, la forêt nourricière impose un mouvement contraire à ce dont nous avons l’habitude. Elle engendre un re-frichage et, avec elle, un autre mode de jardinage…

Re-fricher

Assainir et connecter

Tel que le mentionne Hopkins, planter des arbres, isolées dans le gazon ou dans une fosse, « peut capter le carbone et être une bonne action pour la biodiversité, mais cela ne crée pas davantage de résilience; alors que de planter une forêt agroforestière/nourricière dont le design est bien pensé le fait » (2005 : emp.1399).  En effet, la forêt nourricière peut être perçue comme un outil permettant de conjuguer les luttes liées aux changements climatiques et à la dégradation de la biodiversité. Avec l’augmentation de la température, les arbres seront plus vulnérables aux stress hydriques, aux écarts de température, aux insectes ravageurs et aux pathologies. Une forêt nourricière dont l’équilibre est bien conçu permet de maintenir un taux d’humidité dans le sol et de réguler la température pendant que sa biodiversité rend les arbres moins vulnérables aux pathologies et aux ravageurs.

Dans le même ordre d’idées, les forêts nourricières s’inscrivent également dans un effort de connectivité entre les milieux naturels urbains. Si on entend souvent parler de trame verte, lors d’une conférence à la Maison du développement durable le 26 février 2019, la professeure et chercheuse Allison Munson plaidait pour une valorisation de la trame brune à Montréal. Selon ses propres études, la terre est responsable de 80% des mortalités de nos végétaux en milieu urbain. La conférencière insiste sur l’importance de ne pas importer la terre végétale, mais de travailler avec ce qui est présent afin de minimiser la perturbation de la micro-faune et de miser sur la réhabilitation de nos sols. C’est aussi là où la captation de carbone se fait de manière importante (Nair et Al., 2019). Si la forêt nourricière se passe de fertilisants et de pesticides, elle ne requiert pas non plus un nouveau sol ou une modification drastique de celui-ci. Elle se passe des techniques de labour du sol, ce qui affecte positivement la santé et la structure du sol. (Fukuoka, 1978 : p.15). Cela est d’autant plus vrai pour un sol argileux comme celui de Montréal, où la structure ou plus précisément les macropores, ont tendance à s’effondrer, ce qui génère de la compaction, un important facteur menaçant la survie des végétaux.

Selon certaines études rapportées dans le document sur la Politique de l’arbre de Drumondville datant de mai 2020 (les taux pour la Ville de Montréal ne sont pas publiés, si quelqu’un les a, je suis partante), le taux de mortalité des arbres nouvellement plantés en milieu urbain se situe entre 3.5% et 5.1% et près de 50% ne dépasseront pas 13 à 20 ans. On sait que les arbres ont plus de plus grandes chances de survie lorsqu’ils sont plantés dans de larges volumes de terre. Ce constat a donné lieu à l’agrandissement des fosses d’arbres dans l’ensemble de la ville. Mais la santé des arbres à long terme dépend aussi de la qualité du sol. Au sein d’une forêt nourricière, le sol peut être amélioré par le truchement de la matière organique formée par les résidus des végétaux, mais aussi par le choix de plantes qui fixent l’azote ou dont les racines permettent d’améliorer la structure du sol et de puiser les minéraux plus profondément. Ainsi, la forêt nourricière peut créer un sol propice à l’épanouissement des arbres comme des autres végétaux qui s’y trouvent. Par ailleurs, l’une des causes importantes de mortalité des arbres urbains étant les blessures mécaniques (tonte, déneigement), intégrer un arbre au sein d’un aménagement de forêt nourricière permet de contourner du même coup ce problème puisque ce genre d’entretien n’y est pas nécessaire.

La forêt nourricière s’inscrit également dans un effort pour une bonne gestion de l’eau. À moins de très fortes canicules ou d’une sécheresse importante, elle ne nécessite pas d’arrosage un an après son implantation dans la mesure où les végétaux sont adaptés à l’endroit où ils se trouvent et que leurs interactions contribuent à garder un sol frais et humide. Quand on pense que de « produire la ration alimentaire quotidienne d’une personne peut nécessiter jusqu’à 5000 litres d’eau » (Cockrall-King, 2016 : p. 83), le fait de trouver des moyens de générer de la nourriture fraîche sans système d’irrigation n’est pas anodin. De plus, peu d’espaces urbains permettent à l’eau de s’infiltrer dans la terre après avoir été filtrée par des végétaux. Le ruissellement occasionne un engorgement des égouts et des stations d’épurations en plus de la pollution de nos cours d’eau qui entourent l’île : « lorsqu’une station déborde, elle déverse dans les milieux naturels des eaux de ruissellement chargées de polluants divers ayant de forts impacts sur les écosystèmes. » (Pascale Rouillé, Octobre 2020). La forêt nourricière qui combine différentes strates de plantes et une variété de systèmes racinaires, permet de rétablir le cycle naturel de l’eau en plus de contribuer à « à capter, à filtrer et emmagasiner l’eau » (Borelli, 2017 :  p.712).

Des initiatives récentes, comme le projet Bleu Montréal vise à déterrer les rivières enfouies par l’urbanisation, un processus que l’on appelle l’exhumation des rivières (daylighting rivers, en anglais). Ainsi, au fil des prochaines années, il y aura non seulement des ruelles vertes, mais aussi des ruelles bleues, des noues paysagères et, surtout, des tronçons de rivières et de ruisseaux qu’il faudra bien protéger. Des forêts nourricières sous forme de bande arborée en bordure des cours d’eau seraient indiquées. Tout en offrant une source d’alimentation, la forêt nourricière protège les cours d’eau de l’érosion du sol, du ruissellement, des polluants et participe en même temps à la création d’un corridor écologique pour la faune.

.

Réensauvager

il est intéressant de penser l’implantation de forêts nourricières comme s’inscrivant dans un processus de re-frichage. Plutôt que de toujours repousser la frontière de la nature par un défrichage, on fait ici l’action inverse, c’est la frontière qui s’avance.

La création de corridors écologiques fait partie de ce que l’on appelle le réensauvagement (rewilding, en anglais). Celui-ci est théorisé autour de trois termes, les trois c en anglais : cores, corridors, and carnivores (noyaux, corridors, carnivores). Les noyaux permettent d’élargir les habitats pour la faune, les corridors permettent la migration de celle-ci et d’autres mouvements pour la diversité génétique et les carnivores assurent l’équilibre de l’écosystème (Fraser, 2009 : p.5-6). Ensemble, cela crée les conditions nécessaires pour le maintien de la biodiversité. Davantage pensée pour les grands espaces que pour l’urbanité, on pense de plus en plus le réensauvagement à plus petite échelle comme en témoigne les corridors écologiques Darlington et la voie ferrée adjacente au Champ des possibles.

La forêt nourricière peut servir à générer de telles zones d’ensauvagement. Dans sa conception, on y retrouve normalement une zone intouchée, soit la zone dites « cinq » en permaculture. Celle-ci est réservée à la nature « sauvage » et il n’y a aucune intervention humaine hormis l’observation des cycles et des écosystèmes naturels. Selon Burnett, « c’est là que nous apprenons les leçons les plus importantes du premier principe de la permaculture : travailler avec la nature et non contre elle » (Ibid. p.45).

 Fig.6 Esquisse de la Forêt Nourricière Les jardins des patriotes (arbres et arbustes) – bande de biodiversité en jaune.

Lors de la création d’un projet de forêt nourricière pour le projet Les Jardins des Patriotes, un projet d’agriculture urbaine dans la cour de l’école Louis-Joseph-Papineau, nous avons convenu, avec ma collègue Christelle Fournier, de créer cette zone cinq que nous avons appelée une « bande de biodiversité ». Constituée principalement de végétaux indigènes à croissance rapide et attirant animaux et insectes, elle n’était pas destinée à la cueillette, mais créée uniquement pour son apport en termes de biodiversité. Nous avions un souci de l’intégrer au mini-boisée derrière la forêt, dans la cour voisine et d’en assurer la continuité plutôt que de générer une rupture avec le monde environnant. Cette zone est à la fois une zone tampon qui crée de la connexion avec l’environnement immédiat, mais elle peut aussi être une zone qui agit comme une barrière de protection pour la forêt nourricière. Elle pourrait tout aussi bien se trouver en bordure de rue afin d’éponger les polluants de l’air, les gaz d’échappement des voitures et les embruns salins.

Au fil du temps, la productivité alimentaire de la forêt nourricière communautaire va sans doute décliner, selon l’entretien effectué, mais aussi selon son design. Une fois les arbres ayant pris de l’expansion, les vivaces au sol et les arbustes, c’est-à-dire les strates inférieures, disparaîtront progressivement. Si une perte de contrôle de la forêt nourricière peut se présenter comme un échec, nous sommes face à deux choix : tenter de contrôler ou simplement suivre le mouvement de la nature. Car bien qu’elle ne produise plus, la forêt nourricière demeure « un espace vert au cœur d’un environnement bâti » (Bukowski & Munsell, 2018 : p.6). En ce sens, il est intéressant de penser l’implantation de forêts nourricières comme s’inscrivant dans un processus de re-frichage. Plutôt que de toujours repousser la frontière de la nature par un défrichage, on fait ici l’action inverse, c’est la frontière qui s’avance.

La zone de réensauvagement ou zone 5 de la forêt nourricière est en quelque sorte un « jardin en mouvement » pour reprendre une notion importante que l’on retrouve dans les écrits du paysagiste Gilles Clément, c’est-à-dire un jardin où les végétaux peuvent se développer librement et où l’on observe leur déplacement, bien qu’ils aient été plantés intentionnellement. À l’aide de cette zone d’apprentissage, on peut appliquer en partie le principe du mouvement au reste de l’aménagement. Cela n’exclut pas forcément les interventions. Dans certains cas, on pourra « maintenir l’ouverture du milieu, choisir les plantes que l’on veut favoriser et les rendre accessible, et donc en exclure d’autres (on les arrache), voire en planter.» (Larrère & Larrère, 2015 :  emp.2060). D’une manière ou d’une autre, ce qu’il faut garder en tête, c’est que la forêt nourricière, dans son principe même, contrairement à d’autres formes d’aménagements agricoles, arboricoles ou horticoles urbains, est en mouvement et que ce mouvement implique des choix de la part de la communauté qui interagit et qui co-crée avec ce système agroforestier. Cette communauté fait donc tout à fait partie de l’aménagement, de son caractère mouvant et organique.

Vivre ensemble

Créer pour partager

Ce n’est donc pas la contrainte, la coercition, la hiérarchie ou tout autre mode de gouvernance pensé comme une panacée qui motive l’action collective et qui scelle la communauté.

Je commencerai ici avec un biais bien assumé : les fameuses chicanes de jardin communautaire montréalais. J’en ai entendu parler à maintes reprises par des citoyens comme par des animateurs horticoles. J’ai aussi expérimenté le jardin communautaire de mon quartier, à Outremont, où les tensions fusent pour le partage des quelques ressources. Si ce phénomène dépend sans doute des lieux de jardinage, n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas, dans ces jardins, une œuvre véritablement communautaire. Par-là, j’entends une œuvre pour laquelle les gens se transforment au gré d’une co-création. La logique de la parcelle personnelle ne permet malheureusement pas une telle chose. Lorsqu’on nous alloue une parcelle dans un jardin communautaire, celle-ci devient notre propriété. Nous y inventons un petit univers bien à nous et pour nous-mêmes. On partage quelques ressources, comme le boyau d’arrosage, mais l’espace lui-même n’est pas partagé au sens d’un échange continuel. Il est départagé, diviser, pour minimiser ce genre d’interactions. Cet aspect peut paraître subtil, mais c’est précisément ce qui fait que, dans ces lieux, on passe difficilement d’un sentiment de propriété à celui d’appartenir, ce dernier permettant justement de co-créer ensemble, différemment.

Une forêt nourricière implique quant à elle un espace partagé, mais indivisible. On y pense de de manière collective. Elle requiert la création d’une vision collective qui permette de gérer les « communs » qui s’y trouvent et de les partager de manière équitable. C’est là un pilier fondamental de la transition écologique. Cet espace mouvant où la transformation est inévitable apparaît ainsi un lieu privilégié pour se redéfinir en tant qu’individu au sein d’une communauté et dans le monde de manière générale. Pour cela, le mode de fonctionnement diffère selon la communauté qui en fixe elle-même les balises.

Se gouverner

Tel que l’écrit l’économiste Elinor Ostrom, qui s’intéresse à la gestion des communs, « ni l’état, ni le marché ne sont parvenus de manière uniforme à rendre les individus aptes à soutenir une utilisation productive et durable des ressources naturelles. » (Ostrom, 1991 :  p.2). Ce sont plutôt les communautés selon une grande diversité d’approches qui y sont arrivées. Ce n’est donc pas la contrainte, la coercition, la hiérarchie ou tout autre mode de gouvernance pensé comme une panacée qui motive l’action collective et qui scelle la communauté. Il faut donc se créer un mode de gouvernance qui génère un sentiment d’appartenance et qui engage l’imagination comme le soutient Hopkins. C’est par la capacité d’imaginer qu’on développe une empathie envers l’autre; cet autre avec qui on peut ensuite créer des visions nouvelles ou encore des utopies concrètes qui permettent de penser l’interdépendance, dont il nous faut bien prendre conscience, comme une force constructive.

Le plus grand blocage à l’imagination et la co-création est à mon sens la posture du consommateur. Il est intéressant de constater que, dans le Larousse, la définition de la consommation parle d’une utilisation d’une matière ou d’un produit en le détruisant, ce qui le rend « inutilisable, au fur et à mesure qu’on en fait usage […] ».   Comment imaginer un autre rapport à l’alimentation quand tout ce dont nous avons besoin est disponible et donne l’impression que ce sera le cas demain? Les contraintes et la rareté nous amènent plus facilement dans un mode créatif. Sinon, il faut déjà être en en mesure de s’imaginer l’inévitable effondrement sans sombrer dans le pessimiste. Si une telle chose se produit, on peut encore décider de se camper dans sa posture de consommateur, de développer la philosophie de ce qu’on pourrait appeler celle du « petit geste qui fait la différence ». Cette philosophie repose sur le fait de ne pas transformer son rapport au monde, mais d’adopter quelques habitudes comme recycler, composter, acheter une voiture électrique, manger bio ou même réduire un peu sa consommation. Si ces « petits gestes » sont a priori bénéfiques, ils peuvent aussi faire écran.  Et, à l’échelle de la communauté, ils n’offrent pas beaucoup de résilience. Pour en sortir, de cette posture, il faut inventer de nouveaux modes de gouvernance.

Le mode de gouvernance le plus fréquemment utilisé pour la gestion et la conception des forêts nourricières communautaire est la gouvernance dynamique de la sociocratie. Celle-ci s’appuie sur la liberté et la co-responsabilisation de ces acteurs et utilise l’intelligence collective pour la poursuite des objectifs communs. Le processus y est aussi, sinon plus important que le produit. Le relativisme qui pourrait s’y développer, compte-tenu des différents champs d’expertise des gens impliqués, est régulé par les membres de la communauté eux-mêmes. Ceux-ci peuvent former des cercles spontanés à l’intérieur de la communauté pour gérer ce qui relève d’un domaine de compétences en particulier liées à la forêt nourricière (Rios, 2011 : p.22). Ce pourrait être les enjeux légaux, le financement ou encore l’entretien. Les décisions n’ont pas à faire consensus, du moins, s’il y a une objection, les membres doivent justifier leur position. Ainsi, les décisions relèvent plutôt d’un consentement. La sociocratie est en ce sens moins un modèle rigide qu’un cadre d’expérimentation ou un point de départ pour que la communauté puisse instaurer son propre mode de gouvernance en tenant compte de la diversité des personnes impliquées.

Une fois le mode de gouvernance établi, qu’une mission commune a été dégagée, ainsi que divers objectifs communs ont été posés, on peut commencer à imaginer plus concrètement la forêt nourricière en fonction non seulement d’interactions entre les végétaux, mais de celles entre les membres de la communauté. À Montréal on peut s’imaginer (ou espérer) que celle-ci soit diversifiée sur le plan culturelle. La forêt nourricière peut être pensée en fonction de secteurs où des relations spécifiques seront tissées. On peut penser, par exemple, à un petit espace pépinière où l’on divisera et on vendra des végétaux comestibles ou encore à un parc à jeu naturel pour que les enfants puissent jouer afin de supporter les familles. On pourrait aussi l’articuler en fonction de thématiques, par exemple, y faire un coin où les végétaux servent à faire des tisanes et ainsi y mettre un séchoir à plantes. On peut concevoir un espace pour les végétaux qui servent à produire des pigments pour les teintures et y mettre une table de pique-nique afin d’y offrir des ateliers de dessin botanique.

si on crée un secteur avec des végétaux indigènes qui ont une forte charge culturelle pour les Premières nation afin de « préserver culturellement les savoirs locaux », par exemple, des membres de ces communautés devraient être impliqués au niveau de la gouvernance. Car de ne pas leur reconnaître « leur capacité à participer aux décisions […] revient à les folkloriser »

Quoi qu’il en soit, il est important d’envisager ces secteurs et de créer des « manières de faire qui soient compatibles avec la diversité des cultures et qui s’articulent avec le social. » (Larrère & Larrère, 2015 : emp.446). Pour donner un exemple concret, si on crée un secteur avec des végétaux indigènes qui ont une forte charge culturelle pour les Premières nation afin de « préserver culturellement les savoirs locaux », par exemple, des membres de ces communautés devraient être impliqués au niveau de la gouvernance. Car de ne pas leur reconnaître « leur capacité à participer aux décisions […] revient à les folkloriser » (Ibid. emp.1857). Il faut donc trouver des manières de co-créer inclusives qui donnent la place à ceux et celles dont le savoir où la culture sont mis en œuvre au sein de la forêt nourricière.

Tout comme pour la forêt et ses végétaux, la mouvance de la communauté est inévitable. C’est pourquoi il faut savoir se rendre dispensable : « le processus nécessite une résilience intégrée au mode de fonctionnement, de cette manière, si une personne quitte, cela n’affecte pas le projet » (Hopkins, emp.3196) La documentation publique autour de la forêt nourricière est ainsi un atout majeur, mais elle ne suffit pas toujours. Lorsque nous avons créé la forêt nourricière pour Les Jardins des Patriotes, nous avons rédigé un document (Mackrous & Fournier, 2018) qui expliquait la genèse du projet et qui fournissaient de la documentation sur les différents végétaux ainsi que sur l’entretien à effectuer pour les premières années. Si plusieurs personnes ont été impliquées à un moment ou un autre du processus de conception de la forêt nourricière, personne n’y était réellement engagé. Nous-mêmes n’allions pas y participer par la suite. Nous avons tout misé pour « produire » la forêt nourricière avec de très faibles moyens financiers. À titre d’exemple, les arbres et le temps de conception et d’implantation ont été payés par la SOVERDI, alors que les vivaces indigènes et les grimpantes nous ont été fournis par Croque-Paysage. Le mycélium nous a été offert par Champignons Maison, alors que la Ville de Montréal nous a fourni une quantité importante de BRF. Lors de l’implantation, une classe de l’école Louise-Joseph-Papineau est venu nous apporter son aide. Ce projet s’inscrivait par ailleurs à l’intérieur d’un autre, plus vaste et bien connu, d’agriculture urbaine.

Toutefois, l’instigatrice du projet a dû quitter son emploi peu après l’implantation. La forêt nourricière n’a donc pas été entretenue à un moment crucial. Personne ne s’était approprié le lieu et le document n’a pas été suffisant pour créer de l’engagement. Il y a fort à parier que si on avait pu travailler dès la conception de manière collective avec différents acteurs du quartier, par exemple, la forêt nourricière ne serait pas dans l’état où elle est aujourd’hui : c’est-à-dire en friche, avec plus de la moitié des plantations mortes. Sa vocation était ici l’éducation, mais elle n’avait pas été envisagée par le truchement de la connexion.

Connecter

Apprendre, s’engager

Dans une forêt nourricière, l’identification s’arrime à une expérience physique du végétal. Après avoir identifié la plante, on la touche, on la sent, on la goûte. Bref, on interagit avec elle. C’est là un lien bien différent avec la nature que la seule interprétation.

L’éducation à la nature et à l’agriculture urbaines gagne en popularité. En effet, à Montréal, on retrouve un grand nombre d’activités éducatives pour découvrir les milieux naturels montréalais. L’agriculture urbaine est un domaine privilégié pour les écoles, les garderies et les camps de jour qui l’intègrent de plus en plus à leur programme éducatif. Karine Lévesque, l’instigatrice du projet des Jardins des patriotes dont il a été question plus tôt a d’ailleurs publié un livre aux Éditions Écosociété (2018) dans lequel on peut y lire, entre autres, la manière dont un jardin urbain permet d’acquérir des connaissances comprises dans le programme éducatif des écoles secondaires et primaires du Québec. À la lumière de ces réflexions et initiatives, la forêt nourricière apparaît comme un outil tout à fait complémentaire. Ce n’est ni un milieu protégé, ni une friche. Qui plus est, ce n’est pas non plus un jardin communautaire. C’est un autre écosystème.  

Si ces aspects éducatifs pour l’enseignement plein air m’apparaissent pertinents, ce n’est pas dans le détail de ces possibles (ils sont infinis!) que ma réflexion portera ici, mais sur la notion de connexion à la nature. Celle-ci se forme au fil de la co-création de la forêt nourricière et de son « utilisation », notamment par l’observation. Une forêt nourricière est une création in situ. Son design et le choix des végétaux qui la composent sont indissociables du lieu où elle se trouve. La création et l’entretien d’une forêt nourricière impliquent ainsi une observation méticuleuse du terrain sur lequel elle sera implantée. Tel que le l’écrit Tristan Gooley dans The Lost Art of Reading Nature’s Sign, étudier le caractère complexe d’un terrain est quelque chose que l’esprit moderne trouve difficile et « étrangement non naturel » (2014 : p.6). Cet aspect important ne devrait pas être l’apanage des seuls spécialistes, mais de tous ceux qui participent à la création comme à l’entretien de la forêt nourricière. Apprendre le langage de la nature que l’on investit, c’est apprendre à la connaître et à se situer dans l’environnement. C’est le premier effort pour s’harmoniser avec elle.

Par l’observation, on pourra repérer les vents dominants ou les couloirs de vents et leurs effets, comprendre le mouvement de l’ensoleillement ou encore observer les pentes et le déplacement de l’eau sur le terrain avant comme après l’implantation. La boucle de rétroaction qu’offre la nature suite à l’implantation n’en n’est pas moins importante, elle déterminera les choix quant à la modification de la forêt nourricière. C’est aussi par cette observation qu’on intègre, petit à petit, le savoir-faire.

Au fil de leur étude dans les différentes forêts nourricières urbaines aux États-Unis, Bukowski et Munsell réalisent qu’une des choses les plus importantes et les plus appréciées des forêts nourricières, est la présence de signes et d’étiquettes permettant de connaître le nom des plantes et leurs caractéristiques intéressantes. (Bukowski & Munsell, 2018 : P.43). C’est là une pratique qui nous permet d’identifier ce que nous voyons et, dans certains cas, de pouvoir distinguer quelque chose au sein de ce qui s’apparente parfois à une friche. Par contre, la biologiste Carol Kaesuk Yoon y voit un lien direct entre l’engouement pour l’interprétation de la nature et notre difficulté à changer nos comportements face aux enjeux environnementaux. Selon l’autrice, ce besoin d’avoir constamment une interprétation du vivant qui se trouve devant nos yeux traduit la croyance que nous ne pouvons pas réellement voir, entendre ou comprendre par nous-mêmes ce vivant (Yoon, 2009 : p.20). Elle est d’avis que quiconque, si on lui donne la chance, est un « naturel naturaliste » (Ibid. : p.6), c’est-à-dire quelqu’un qui est en mesure de décrire et de comprendre le vivant. Dans une forêt nourricière, l’identification s’arrime à une expérience physique du végétal. Après avoir identifié la plante, on la touche, on la sent, on la goûte. Bref, on interagit avec elle. C’est là un lien bien différent avec la nature que la seule interprétation. La cueillette nous fait réaliser que ce que nous mangeons n’est rien d’autre que « le monde vivant » et c’est là un moyen de tisser un lien significatif avec lui. (Ibid. : p.21)

Jouer dehors

Selon Larrère & Larrère « Les villes ont été construites pour que leurs habitants soient à l’abri de la nature et de ses dangers » (2015 : emp.1953). Ainsi, nous imposons notre propre langage sur celui de la nature afin de nous garder en sécurité et cet aspect est d’autant plus marqué lorsqu’il s’agit des enfants et des espaces alloués au jeu. En ce sens, l’aspect « sauvage » de la forêt nourricière pourrait avoir du mal à trouver l’approbation dans les parcs publics. Tel que l’écrit Pattie O’Green dans son article « Venir au monde sans y mettre les pieds » portant sur la surprotection des enfants au Québec, non seulement on crée des espaces de jeux aseptisés et sans risque pour les enfants, ce qui met en péril leur développement psychologique, mais on leur a fait croire que la nature « sauvage » est « sale » occasionnant donc un rapport pervers avec celle-ci. Ainsi, pour un enfant, il « est plus sain de jouer sur un plancher lavé à l’alcool ethoxylate et du carbonate de sodium (les composantes du monsieur Net) que de plonger leur main dans le vivant » (2020). Le risque n’est plus de se blesser, mais de se salir et les espaces urbains dédiés au jeu répondent à cet impératif de propreté qui relègue la nature à la saleté. Comment créer une connexion de l’enfant urbain à la nature dans un tel contexte?

C’est dans la perspective d’offrir aux enfants des espaces de jeux qui comportent à la fois un niveau acceptable de risques et qui permettent de reconnecter avec les éléments naturels que les « Natural Playgrounds » ont commencé à faire surface dans les villes américaines et canadiennes. Ces lieux naturels misent sur le pouvoir de l’imagination et le sens de l’aventure pour générer de la connexion. Dans une visée de créer des forêts nourricières dans les parcs publics, un tel espace est non seulement intéressant pour son aspect interactif, mais aussi parce que son aspect multifonctions s’intègre tout à fait dans le système agroforestier.

Retournons dans notre forêt imaginaire du Parc Jeanne-Mance pour en faire la visite :

Vous arrivez au cœur de la forêt nourricière. Vous y découvrez un espace aménagé avec des matériaux naturels comme des rondins, des branches de bois, des troncs d’arbre. Vous y voyez aussi des bancs de bois offrant une vue sur le mont Royal, des petites cabanes en forme de tepees, des rochers pour grimper. On peut déplacer les rameaux provenant de l’entretien des arbres de la forêt nourricière pour fabriquer de nouvelles structures, de nouvelles cabanes. Des framboisiers poussent ici et là pour la pause collation et on y a planté des fèves pour qu’elles grimpent autour des tepees, pour le plaisir et pour les déguster. On est autorisé à grimper dans les pommiers dont la structure semble avoir été créée exprès pour cela. Des troncs au sol, récupérés des abattages faits par la ville, servent de poutre pendant que des rondins peuvent être déplacés pour former des parcours. On peut aussi les utiliser comme bancs et créer un espace de « conférence » ou de classe d’école. S’il advenait que cet espace ne soit plus utilisé, tout ce qui s’y trouve pourrait se décomposer. Mais pour l’instant, c’est un lieu en évolution qui se transforme au rythme de l’imagination de ceux et celles qui le fréquentent, tout comme la forêt nourricière qui l’entoure.

Fig.8 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance (Natural Playground)

Comme l’écrit le fermier Fukuoka, « une chose vue en isolation n’est pas la vraie chose » (Fukuoka, 1978 : p.26) Ainsi, il faut de ces endroits qui nous font comprendre la connexion entre celles-ci. C’est lorsque la nature est perçue comme une « toile » de laquelle nous faisons partie que sa vulnérabilité devient évidente » (Wulf, 2012 : p.5). Nous avons besoin d’expérimenter cette vulnérabilité pour nous engager dans la transition écologique et changer nos modes de vie. Ainsi, le but ultime de la forêt nourricière n’est pas seulement de faire pousser des végétaux, mais de « cultiver de nouvelles manières de voir, de penser et d’agir dans le monde » (Jacke, 2005 : p.9)

 

 

Conclusion

La forêt nourricière comme langage

Dans son livre On Looking, Alexandra Horowitz nous fait prendre conscience que chaque création humaine est issue d’une rencontre entre la terre et l’imagination (2013). Si par ce façonnement imaginaire, les espaces publics traduisent des rapports au monde, d’un même souffle, ils les perpétuent, ainsi que les croyances qui leurs sont liées. L’espace public peut être physique, mais il est aussi social, voire imaginaire. Mais c’est seulement quand l’imaginaire commun façonne concrètement cet espace que le langage peut être partagé et avoir un effet concret sur les modes de vie. Ce langage est ici celui de la forêt nourricière communautaire qui, par sa création, génère de la nourriture, de la biodiversité, des communautés et de nouveaux rapports à la nature.

Si la forêt nourricière se positionne comme une mesure complémentaire à d’autres formes de verdissement ou d’autres initiatives en agriculture urbaine, il est important de ne pas la voir comme une mesure compensatoire. La marchandisation de la nature s’oppose à son caractère de bien commun. La forêt nourricière, c’est justement la transformation de l’espace public en bien commun par opposition à la patrimonialisation qui transforme le citoyen en touriste, à l’architecture de paysage qui façonne ses interactions sociales à son insu ou encore à la privatisation qui le relègue une fois de plus à un rôle de consommateur. Il appert que, derrière les enjeux de la transition écologique, il y a une question d’ordre ontologique lié au rapport au monde. Et si la forêt nourricière communautaire peut nous apprendre à faire, à être et à agir autrement, ensemble et avec la nature, on ne saurait l’envisager comme un « devoir moral ».  Il y a juste le désir qui peut voir naître un tel projet. Comme dirait Catherine Dorion « Le désir change tout » (2017 : p.59).

Bibliographie

Articles et ouvrages

Abraham, Y. (2019). Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble. Montréal : Éditions Écosociété.

Acta Horticulturae Workgroup. « Heavy Metal Contamination in Deciduous Tree Fruit Orchards: Implications for Mineral Nutrient Management.” ISHS Acta Horticulturae 564: IV International Symposium on Mineral Nutrition of Deciduous Fruit Crops (2001).

Borelli S., Conigliaro M., Quaglia S., Salbintano F. (2017) « Urban and Periurban Agroforestry as Multifunctional Land Use. In; Dagar J. Tewari V. (eds) Agroforestry. Springer : Singapor.

Anctil, G. (2020) « Vie et mort du gazon ». Montreal : Beside.

Boucher, C. (21 juin 2016) « Cinq ans d’attente pour les jardins communautaires du Plateau ». Montréal :  Journal Métro.

Bukowski, C. & J. Munsell. (2018). The Community Food Forest Handbook. How to Plan, Organize, and Nurture Edible Gathering Places. White River Junction: Chelsea Green Publishing.

Burnett, G. (2012). La permaculture. Une brève introduction. Montréal : Éditions Écosociété.

Cockrall-King, J. (2016) La révolution de l’agriculture urbaine. Montréal : Éditions Écosociété.

Dorion, C. (2017) Les luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique. Montréal : Documents.

Fraser, C. (2009). Rewilding the World. Dispatches From The Conservation Revolution. New York: Metropolitan Books.

Gooley, T. (2015) The Lost Art of Reading Nature’s Signs. Use Outdoor Keys to Find Your Way, Predict the Weather, Locate Water, Track Animals – And Other Forgotten Skills. New York: The Experiment.

Hopkins, R. (2008) The Transition Handbook: From Oil Dependency to Local Resilience, White River Junction: Chelsea Green Publishing.

Hopkins, R. (2019). From What Is to What If. Unleashing the Power of Imagination to Create the Future that We Want. White River Junction: Chelsea Green Publishing.

Horowitz, A. (2013) On Looking. A Walker’s Guide to the Art of Observation. New-York: Scribner.

Jacke, D. (2005). Edible Forest Gardens. Volume 1: Ecological Vision, Theory for Temperate Climate Permaculture, White River Junction: Chelsea Green Publishing.

Jacke, D. (2005). Edible Forest Gardens. Volume 2: Ecological Design And Practice for for Temperate Climate Permaculture, White River Junction: Chelsea Green Publishing.

Kaur, V. (2020). See No Stranger. A Memoir and Manifesto of Revolutionary Love. New York: One World. 

Kaesuk Yoon, C. (2009) Naming Nature. The Clash Between Instinct and Science. Londres: W.W. Norton & Company.

Larrère, C., & Larrère, R. (2018). Penser et agir avec la nature (French Edition), La Découverte.

Lévesque, K. (2018) De l’école au jardin. Guide de jardinage pédagogique en milieu scolaire. Montréal : Éditions Écosociété.

Lovell, S. (2020) « Urban Agroforestry and Its Potential Integration into City Planning Efforts », CSA News, Vol65, no 7 p.34-37.

Maris, V. (2016). Philosophie de la biodiversité. Paris : Buchet Chastel.

Maris, V. (2014). Nature à vendre, les limites des services écosystémiques. Dans : , V. Maris, Nature à vendre: Les limites des services écosystémiques (pp. 9-64). Versailles, France: Editions Quæ.

Nair, P.K.R., V.D. Nair, B.M. Kumar et S.G. Haile. 2009. Soil carbon sequestration in tropical agroforestry systems: a feasibility appraisal. Environmental Science and Policy 12 : 1099-1111.

O’Green, P. (2020) « Venir au monde sans y mettre les pieds » dans Le temps des enfants. Montréal : Revue Liberté no 327, pp.36-38

Oström, Elinor. (1991) Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press.

Rios, M. (2011). Sociocracy: A permaculture approach to community evolution.Communities, (153), 20-23.

Rouillé, P. (13 octobre, 2020). « Ruelles bleues-vertes: rétablir le cycle naturel de l’eau pour améliorer les milieux de vie ». Montréal : Cent degrés.

Udawatta, R.P., L.M. Rankoth et S. Jose. (2019). “Agroforestry and biodiversity.” Sustainability 11, 2879 ; doi:10.3390/su11102879.

Wulf, A. (2016) L’invention de la nature. Alexander Von Humboldt’s New World. New York: Knopf.

Sites web :

INRA : https://www.inrae.fr/

Wen Rolland, Design Écologique : http://designecologique.ca/

Violon et champignons : https://violonetchampignon.com/products/mycelium-de-strophaire?variant=31847854276698

 

Documents :

Plan d’action cannopée, Ville de Montréal, 2012: https://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/GRANDS_PARCS_FR/MEDIA/DOCUMENTS/PAC_JUIN_2012_FINAL.PDF

La forêt nourricière de Le jardin des patriotes, Les pousses urbaines, 2018 :

https://docs.google.com/document/d/1WFZHgvFScYp8xYPIj3DhaukiEWy00hZa3VTQ7654Rfo/edit

Le Verdissement Montréalais, CRE, 2007 : https://cremtl.org/sites/default/files/upload/documents/publications/leverdissementmontrealais.pdf

Politique de l’arbre de Drumondville, Ville de Drumondville, Mai 2020.

Conférence :

Munson, A., Rondia, E. (26 février 2019) « Les sols urbains, si oubliés et pourtant si importants pour la santé de nos villes, Montréal : Maison du développement durable https://lamdd.org/actu/2019/les-sols-urbains-souvent-oublies-pourtant-si-importants-pour

Vidéoconférence : Le champ en dormance

Arboriculture Montréal Tio'tia:ke

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’offrirai la vidéoconférence Le champ en dormance, observer la nature urbaine en hiver pour les Amis du Champ des possibles, mercredi, le 16 décembre prochain, à midi.

L’hiver, les arbres révèlent leur structure et leurs bourgeons alors que les vivaces arriment leurs couleurs avec celle de la neige. Traces de petits animaux ou d’humains, indices de la direction des vents : la neige est un véritable réservoir de signes! Comment identifier un arbre à partir d’un rameau? Quels sont les facteurs qui permettent à une trace de rester longuement dans la neige? Cette vidéoconférence vous invite à découvrir la nature urbaine hivernale à travers une courte balade virtuelle dans le Champ des possibles. 

Amenez votre lunch et cliquez sur ce lien Zoom.

Pub_finale_ChampEnDormance

À bientôt!

Voir l’article original

Forest Gardeners Part 3 de Sébastien Michaud

FG3_cover

Quand Sébastien Michaud m’a proposé d’écrire la préface de son magnifique livre photographique Forest Gardeners 3 portant sur la récolte du bois pour la production forestière au Québec, je me suis demandée quel chapeau j’allais mettre pour l’écrire! Celui d’horticultrice, d’étudiante en foresterie, de sémiologue, d’historienne de l’art ou d’amoureuse de la forêt? C’est de la rencontre de toutes ces facettes qu’a émergé ce texte. J’ai choisi la nuance et la polyphonie afin mettre les choses en perspective, d’inclure différents rapports à la nature. Il faut croire que j’avais encore des réflexions à porter sur ce livre puisque je continue ici, alors que j’expose la démarche d’écriture.

Il est si facile de condamner le travail de la récolte du bois et d’encenser celui des replanteurs ou des pépiniéristes de la forêt boréale. Les deux font pourtant partie d’une même « machine »; une machine qui sert à produire du bois comme ressource et non à protéger la biodiversité de nos belles forêts! Et qui n’aime pas ces beaux planchers de bois franc dans une maison ou un appartement? On préfère souvent l’aspect naturel d’une table en bois massif à un meuble en métal. Après tout, le bois est une ressource renouvelable et, qui plus est, écologique.

« On associe souvent la récolte, plus que toute autre activité, à la disparition progressive de la forêt boréale. La coupe n’est pourtant pas l’unique facteur de sa dégradation. Cette dernière est aussi bien tributaire des réchauffements climatiques que de nos politiques publiques. L’exploitation forestière continue pourtant de symboliser la catastrophe annoncée. Ses ouvriers, dont on découvre ici l’univers, en incarnent les acteurs concrets. Jour après jour, ils œuvrent pourtant à la satisfaction d’un besoin essentiel : celui de la collecte d’une ressource naturelle renouvelable, une alternative écologique importante aux autres matériaux qui ne possèdent pas cette caractéristique. » (Extrait de la préface)

La beauté de ce livre photographique repose en partie sur le regard original posé sur les scènes de la récolte et sur les ouvriers. C’est un regard sans condamnation qui appelle à la rencontre de points de vue, justement. C’est aussi un regard qui oscille entre le contenu et la forme, entre la constatation d’une dévastation et la beauté des paysages et des humains qui le façonnent. Parce que c’est toujours un regard, un rapport au monde, une relation à la nature qui façonnent nos paysages. Les photographies de Sébastien Michaud pointent vers cette dimension ontologique importante et, surtout, vers sa multiplicité.

« Les images de ce livre traduisent ainsi une tension entre deux visions qui façonnent notre rapport à la nature : celle du sublime propre au romantisme et celle de l’utilité qui recoupe les aspects économiques et sociaux. La nature romantique, grandiose, imprègne nos imaginaires et se concrétise dans la création de nos aires protégées. Ces lieux miroitent le rêve d’une forêt qui échappe non seulement à l’industrie forestière, mais aussi à la présence humaine, à l’exception des sentiers balisés desquels on ne doit pas déroger. » (Extrait de la préface)

Quels sont les liens tissés entre ces ouvriers et la forêt? Peut-on à la fois aimer la forêt et être celui qui fait marcher l’abatteuse-tronçonneuse? Peut-on aimer les arbres et empiler leur tronc par milliers au bout d’un chemin d’accès? La réponse est sans aucune doute « oui ». Notre rapport à la nature change selon le contexte et, cela, personne n’y échappe. Quel genre de lien tissons-nous avec la forêt lorsque nous apprécions les livres de notre bibliothèque personnelle? Qu’en est-il, le jour suivant, lorsque nous profitons des sentiers d’un parc national? Comment tisser un lien avec la forêt qui dépasse le sentier, qui permette de reconnaître invariablement l’importance intrinsèque (et non pour nous, humains) de son existence, de sa régénération, de son abondance?

Tel un remède contre l’avidité, le lien sans cesse tissé avec la forêt, lors de la cueillette ou de la chasse, assurait la continuité comme l’épanouissement de son cycle naturel. À ce cycle, on a substitué — ou tenté d’harmoniser selon les principes du développement durable — celui de la culture du bois. D’un même souffle, on a troqué la vastitude pour la compartimentation et l’abondance pour l’accumulation. (Extrait de la préface)

Vous pouvez vous procurer le livre photographique, ainsi que les tomes 1 et 2 qui portent respectivement sur le travail en pépinière et les replanteurs, ici.

Le rôle du symbolique dans la gestion du patrimoine naturel du mont Royal : identités, usages, rapports à la nature

IMG_20200521_185633_746.jpg

Une exploration sémiotique des rapports au monde qui ont forgé les milieux naturels de la belle, la mythique, ma préférée : la Montagne! Parce que j’y vais presque chaque jour pour l’heure dorée, parce que je l’ai marchée de fond en comble, parce que la complexité de son « identité » est fascinante, parce qu’elle est aussi aimée que malmenée, parce que son avenir me préoccupe un peu plus chaque jour et parce que la transition écologique ça veut surtout dire d’apprendre à tisser des liens avec les milieux naturels qui sont tout près de nous. Ce texte est issu de mon travail de session pour un cours de deuxième cycle en agroforesterie « Enjeux forestiers et agroforestiers de la propriété des ressources » que j’ai eu le bonheur de suivre à l’hiver 2020 avec la très érudite Maude Flamand-Hubert.

***

D’un sommet à l’autre, le mont Royal a été transformé par une multitude d’acteurs, mais surtout par des visions du monde qui continuent aujourd’hui de façonner les flancs et les sommets de ce qu’on appelle dorénavant la « Montagne ». La fragmentation du Parc du mont Royal, engendrée par ses diverses appartenances identitaires, d’une part, et, d’autre part, par ses différents usages légaux et illicites, ses aménagements paysagers, son patrimoine architectural de styles différents ou encore ses propriétaires multiples, complexifie le regard porté sur son patrimoine naturel. La gestion de celui-ci implique trois paliers de gouvernements, trois arrondissements, une ville, trois organismes à but non lucratif, ainsi que ses usagers. Au fil du temps, y est sans cesse négocié un équilibre entre la conservation d’un patrimoine culturel et naturel et le développement du territoire.

Si l’on distingue souvent le patrimoine culturel du patrimoine naturel, lorsqu’on aborde ceux-ci sous l’angle du symbolique, ils ne représentent que deux facettes d’un ensemble indivisible: les bâtiments et les monuments sont indissociables de leur disposition dans l’espace et de la topographie de la Montagne, tandis que la forêt urbaine du mont Royal ne peut s’appréhender indépendamment de son aménagement paysager auquel le patrimoine bâti participe. Par symbolique, j’entends la manière dont on se représente le mont Royal, ce à quoi la Montagne et ses différents éléments réfèrent pour ses usagers, ainsi que pour les acteurs impliqués dans le processus décisionnel. Pour cette exploration, j’observe la manière dont le symbolique a influencé l’usage et façonné le paysage du mont Royal au fil du temps pour mieux comprendre le rôle qu’il continue de jouer en ces matières, que ce soit de manière explicite ou implicite. Qui plus est, cette approche symbolique de la gestion du patrimoine naturel me permet de dégager et d’analyser les différentes visions de la nature qui la traversent encore aujourd’hui, soit les visions scientifique, patrimoniale, romantique, sanitaire, identitaire, sauvage (à dominer), récréative, gestionnaire et utilitaire pour ne nommer que les principales.

Le symbolique

Que sous-entend, plus précisément, la notion de symbolique qui est au cœur de cette exploration? Cette notion, sans être discutée en profondeur au fil des analyses, sera problématisée selon différentes dimensions qui s’entrecoupent pour y déceler un rapport au monde singulier, soit les dimensions sémiotique, sociologique et spatiale. Pour l’aspect sémiotique, j’ai retenu le symbole tel que défini par Charles Sanders Peirce et explicité par le sémioticien et linguiste allemand Winfried Nöth (2020). Contrairement aux auteurs de la tradition sémiotique qui le précède, Peirce ne définit pas le symbole simplement par son caractère arbitraire ou conventionnel, par exemple, comme une évocation ou une association d’idées. Il est aussi et surtout une question d’habitude. Sans retirer l’agentivité humaine dans la création comme dans l’interprétation du symbole, Peirce affirme qu’une fois la création du symbole initiée, ses significations se multiplient en même temps qu’elles s’incarnent à travers ceux qui portent en eux l’habitude correspondante. Le symbole n’est donc jamais figé par la convention. Puisqu’une habitude « […] evolves in ontogeny or phylogeny but not by social agreement, the essence of the symbol can neither be reduced to any particular instance nor to all instances of its embodiment. » (Ibid, p.85). Le symbole ne se comprend qu’à travers une relation et un contexte. Il est en constante mutation et peut prendre différentes formes.

Dans sa dimension sociologique, le symbole est compris comme un instrument permettant d’opérer une prise de pouvoir. Cela s’inscrit en continuité avec la sémiotique peircéenne pour laquelle le symbole peut être subi ou encore réitéré de manière inconsciente. Je fais référence ici au « pouvoir symbolique », tel que théorisé par le sociologue Pierre Bourdieu : « […] ce pouvoir invisible de constituer le donné par l’énonciation, de faire voir et de faire croire, de confirmer ou de transformer la vision du monde et, par-là, l’action sur le monde » (Bourdieu, 1977 : p.410). Dans ce cas, il s’agit plutôt de l’effet structurant du symbole sur le monde social dont il est question. Son pouvoir repose sur son invisibilité : il ne fonctionne que s’il est reconnu (ou subi), c’est-à-dire, « méconnu comme arbitraire » ou construit.

20200521_190256.jpg
Lac des Castors

J’envisage ensuite la montagne, sa topographie et ses différents aménagements, comme des espaces symboliques. Le mont Royal sera donc approché à la manière d’un tableau tridimensionnel, mouvant, évolutif. Si nous trouvons de nombreux récits historiques de l’aménagement des espaces du mont Royal, dans l’expérience de celui ou celle qui le parcourt ou qui le regarde depuis la ville, ces espaces se présentent de manière simultanée ou multilinéaire. Ils se déploient au gré d’un parcours choisi par l’usager, qui peut être aléatoire ou guidé par un aménagement. C’est pourquoi, dans cette exploration, je ne poursuivrai pas nécessairement une approche chronologique. De plus, dans un tableau, nous rappelle Erwin Panofski (1991), l’espace « vide » n’est jamais une surface neutre sur laquelle on représenterait des éléments tangibles: c’est un élément construit, inventé, composé, qui oriente le regard et dénote un rapport au monde. Plus encore, il a le pouvoir de construire ce regard. Dans la Montagne, l’« espace en creux » qui m’intéresse, celui qui se trouve entre les éléments architecturaux, représente la forêt urbaine du mont Royal. Cette toile de fond est façonnée par des « philosophies de l’espace » qui, à leur tour, sont porteuses d’une vision du monde et de la nature.

Protéger : valoriser

20200513_155400~2.jpg
Surface en renaturalisation

On ne peut marcher très longuement sur le mont Royal sans rencontrer sur notre parcours de vastes zones délimitées par des cordes et des affiches indiquant un espace de protection pour la régénération des milieux naturels. Ces délimitations provisoires font dorénavant partie de notre expérience de la nature, du moins, en Amérique du Nord. Ce qu’ils nous disent, c’est que si la nature doit être protégée, le principal danger qui la guette est la présence humaine. Le piétinement, mais aussi, par extension, l’activité humaine en général, fragilisent les écosystèmes. Cette expérience réaffirme la posture naturaliste identifiée par l’anthropologue Philippe Descola, opérant une scission claire entre l’être humain et la nature, réduisant la « […] multitude des existants à deux ordres de réalité hétérogènes » (Descola, 2015 : p.12). Si un lien existe entre les deux entités, il se déploie généralement sur un mode hiérarchique et, dans ce cas, la première (l’humain) se donne pour rôle de définir ce qui doit être protégé de la deuxième (la nature).

20200513_155702_HDR~2.jpg
Nouvelle plantation

Cette protection mise principalement sur la notion de biodiversité, dénotant une nature qui serait « indépendante des processus humains de valorisation, et qui repose sur l’idée d’une finalité et d’une diversité propres au vivant» (Baptiste, 2012 : par.3). La biodiversité, comme le souligne Virginie Maris, bien qu’elle semble aller de soi, porte aussi une orientation particulière. C’est comme s’il y avait « une bonne et une mauvaise biodiversité », écrit-elle, « la bonne étant autochtone (indigène) et la mauvaise comprenant un mélange bien de chez nous et d’espèces dites exotiques » (2012 : p.88). Protéger, c’est donc aussi se protéger de l’autre, de l’invasion exotique qui défigure l’image de la montagne et menace son intégrité. Au fil des dernières années, des efforts considérables ont été portés pour éradiquer une grande quantité d’espèces envahissantes comme le nerprun cathartique qui prend d’assaut les flancs du mont Royal ou encore les exotiques érables de Norvège qui menacent les érables à sucre qui sont indigènes, eux. Les frênes, malheureusement atteints par un insecte exotique, sont soumis à l’abattage. Ainsi, on annonçait l’abattage de 4000 frênes en 2019 et pour chaque arbre abattu, la ville s’engageait à en planter dix, mais toujours des espèces indigènes dont la distribution respecte les recommandations pour la biodiversité, soit la diversité fonctionnelle et génétique et le maintien d’une proportion idéale entre les espèces, les genres, et les familles différentes.

D’entrée de jeu, sur le site web des Amis de la montagne, un organisme créé en 1986, on peut lire le slogan « Le mont Royal, une montagne à découvrir et à protéger ». On comprendra que ces deux approches, « protéger » et « découvrir », sont ici complémentaires. Il n’est donc pas étonnant que pour s’assurer de la réussite d’une telle protection, on mette sur pied un volet éducatif qui, dans le cas du mont Royal, propose une approche scientifique pour aller à sa « découverte ». Ainsi, outre les activités proprement récréatives, il y a celles, plus spécifiquement en lien avec l’exploration de ce qu’on appelle désormais le patrimoine naturel du mont Royal. Le camp de jour des Amis de la montagne, l’École de la forêt, les randonnées guidées pour n’en nommer que quelques-unes, sont toutes des activités visant l’éducation du public aux milieux naturels du mont Royal et, par la même occasion, à ce qu’il convient de protéger selon la science et, plus précisément, la biodiversité.

20200509_154657~2.jpg
Sanguinaires, fleurs sauvages indigènes

Cette nécessité de protéger et de valoriser la forêt urbaine du mont Royal est ce qui a « élevé » le mont Royal au rang de patrimoine naturel, en 2005. Si la patrimonialisation vise la protection de milieux naturels au même titre qu’on peut le faire du patrimoine culturel, c’est en opérant une « appropriation de manière sélective, sur un mode symbolique, de la matérialité naturelle » (Veschambres, 2005 : p.5). On pourrait penser que la vision patrimoniale s’éloigne de la vision naturaliste en attribuant une dimension symbolique, voire culturelle à la nature, mais elle n’en est qu’une forme plus aboutie. Il fallait d’abord qu’il y ait eu une nature « […] préculturelle susceptible de se plier à cette construction » (Descola, 2015 : p.350). Ce que l’attribution patrimoniale ajoute à la conception de la nature est surtout la notion d’héritage. Si, dans la section du patrimoine naturel du site officiel du mont Royal, on parle d’arbres remarquables, ce sont surtout les végétaux indigènes dits « caractéristiques des Montérégiennes » qui forment le legs naturel du mont Royal, comme la chênaie rouge, par exemple, qu’on qualifie de « représentative » de ces montagnes. La valeur patrimoniale du mont Royal s’inscrit donc plus largement dans son identification aux huit autres collines qui se situent hors de la ville de Montréal et qui, par une formation rocheuse similaire, comprendrait originairement les mêmes types de végétaux. On ne s’intéresse pas, par exemple, à la mise en valeur du passé agricole du mont Royal tels que pratiqués par les Sulpiciens au début du XVIIème siècle. Par la patrimonialisation, on protège une représentation particulière de la nature, qui correspond à la région et à ses caractéristiques pédologiques, une nature qui précède la présence humaine et coloniale, mais qui s’inscrit néanmoins dans l’idéologie de la Conquête (il en sera question plus loin).

L’expérience romantique

Si, à l’aube des catastrophes écologiques, on ne peut penser l’avenir du mont Royal sans parler de préservation de la biodiversité et de régénération de la nature indigène, ces enjeux ne se présentaient pas de la même manière lorsque Frederic Law Olmstead a été nommé pour en faire l’aménagement en 1874. Toutefois, à l’ère d’une industrialisation grandissante, certaines préoccupations environnementales étaient bien présentes. En effet, l’idée de faire un parc vient tout juste après qu’un propriétaire d’un terrain sur le mont Royal ait opéré une coupe dans la forêt, afin de faire la vente de bois de chauffage. Les parcs naturels dans les villes canadiennes, remarque l’historienne Michèle Dagenais, arrivent à un moment où l’on opère une distinction de plus en plus marquée entre la campagne et la ville et où s’installe une « nostalgie du monde rural » qui représente le « lieu de communion avec le divin ». (Dagenais, 2001 : p.309) Faire un parc public qui permet de réglementer l’espace naturel au-delà de la frontière de la propriété privée était en soi un acte de préservation de la nature, comme de cet espace symbolique divin. Pour assurer la réussite du parc, la conception devait donc reposer sur le fait d’en faciliter l’accès, d’une part, mais aussi, d’autre part, d’en offrir une expérience prodigieuse que j’identifie ici à l’expérience romantique.

IMG_20190110_211745_354.jpg
Majestueux peuplier, deuxième tournant du chemin Olmsted!

Selon l’historien William Cronon, il y a deux constructions culturelles perverses qui orientent notre rapport à la nature, soit celle du sublime et celle de la frontière (la deuxième sera discutée subséquemment). Par le sublime, propre à l’expérience romantique, la nature s’oppose non seulement à l’humain, mais crée un mélange d’enchantement et de terreur devant l’incommensurable. Sorte d’ « […] antidote au désenchantement du monde généré par l’urbanité »(Descola, 2015 :p.111), l’expérience romantique représente une fuite face à notre propre création. Plutôt que de questionner nos modes de vie destructifs, on préserve la nature et on la sublime, afin de pouvoir continuer de fuir notre nouvelle condition résultant pourtant d’une destruction de cette même nature. Avec la vision romantique, comme on la retrouve dans les textes de Olmsted concernant la conception du Parc du mont Royal (1881), s’esquisse une vision de la nature utilitaire. Celle-ci se traduit dans l’identification des bénéfices de la nature pour la santé physique et psychologique. Un paysage bien « construit » a le pouvoir du charme (Il faut entendre ici au sens d’un « sort ») qui agit tel un remède contre les influences de la vie urbaine : « These terms (sanative, restoring) are not metaphorical. They testify precisely that the charm of natural scenery is an influence of the highest curative value ». Cela se traduit ensuite en valeur économique, car posséder un tel paysage naturel est en soi une richesse (« wealth ») pour la municipalité. (Olmsted, 1881 : p.22).

20200513_160455~2.jpg
Sentier de raquette, au printemps

L’expérience romantique requiert l’orientation du regard vers ce qui rend la nature grandiose, d’où l’importance de créer un chemin avec des multiples points de vue sur la ville et la nature environnante. On connait aujourd’hui ce chemin sous l’appellation du « Chemin Olsmted ». L’idée initiale de l’architecte était de recréer, au sein de la Montagne, un paysage alpin afin de donner à son usager cette impression de la haute altitude. Ainsi, les végétaux étaient choisis pour leur fonction symbolique ou de représentation d’un milieu naturel qui n’est pas propre au lieu en tant que tel. Mis à part le Chemin Olmsted, presque tous les autres éléments de son plan, incluant les végétaux en question, n’ont jamais vu le jour pour cause d’une récession économique. Ce qu’il faut retenir est néanmoins le discours sur la conception du parc qui s’inscrit en continuité avec la représentation de la Montagne que s’en faisait à ce moment une élite anglophone. Celle-ci était l’unique usagère des lieux. Au même moment, cette élite publie dans les journaux ses récits héroïques propre au Romantisme, celui des clubs de raquetteurs anglophones qui vantent « la puissance physique, mais aussi le courage, la détermination, voire l’héroïsme de leurs membres » (Debarbieux & Marois, 1997 : p.181)

L’une des caractéristiques essentielles de l’expérience romantique est cette rencontre avec la Grandeur de la nature. Pour cela, elle suppose donc un accès limité à la Montagne. Si ce n’était pas là l’intention de Olmsted qui portait une « philosophie sociale » dont l’objectif était de permettre à tous, peu importe la classe sociale, de profiter du parc, la vision romantique n’a fait que réitérer l’appartenance de la montagne à une communauté culturelle qui entretenait un tel rapport symbolique à la nature. Elle n’a pas su attirer pour autant les autres communautés. Même si son architecte était « très hostile à l’implantation de statues et de monuments commémoratifs, toujours suspectés par lui d’exalter les sentiments particularistes » (Debarbieux & Perraton, 1998 : p.121), la vision romantique dominante, mettant en scène une nature sauvage et dépourvue d’appartenance, perpétue malgré elle un enjeu de pouvoir symbolique qui trouve son fondement dans l’appartenance identitaire.

La frontière identitaire

Si j’envisage le mont Royal un peu comme un tableau pour lequel j’interprète les différentes figures, celui-ci est non seulement en trois dimensions, mais il est en constante mutation. Du milieu du XIXème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle, la montagne est façonnée au rythme des identités qui se l’approprient, soit celles des « deux solitudes » : les francophones et les anglophones vivant à Montréal. Cette lutte, qui s’est menée de manière symbolique, n’en a pas moins modifié le paysage et l’usage du mont Royal. Pour les francophones, il s’agissait de détrôner leurs homologues anglophones, qui possédaient alors la domination économique. Ainsi, on observe presqu’un effet miroir entre les différents bâtiments construits par ces communautés. Je n’en nommerai que quelques-uns. L’hôpital Victoria devenu le Centre universitaire de santé McGill (1893) fait un contrepoids à l’hôpital Hôtel-Dieu (1645), alors que le Cimetière Mont-Royal (1852) historiquement utilisé par les communautés anglophones et protestantes trouve son pendant francophone dans le Cimetière catholique Notre-dame-des-Neiges (1854). L’Université de Montréal (1878) est construite sur le flanc opposé à son homologue anglophone l’Université McGill (1851), soit 27 ans plus tard. La Maison Smith (1858), portant le nom d’un riche marchand américain propriétaire de 186 hectares sur le mont Royal, se voit quelque peu détrônée par le Chalet du Mont Royal orné des mémoires de la conquête française de l’Amérique (1932). Toute ces constructions ont impliqué un déboisement et un aménagement du paysage particulier, repoussant la nature ou la refaçonnant pour s’approprier cette montagne toujours à « portée de regard ». Car c’est bien dans la visibilité que repose « l’efficacité microcosmique du dispositif » de la montagne, de la prise de pouvoir qu’elle permet (Debarbieux & Marois, p.15).

Les francophones s’approprient également l’un de ses points culminants : un de ses sommets. Car qui domine la montagne, nous le rappelle Michèle Dagenais, domine aussi la ville et, en ce sens, le sommet comporte une forte « charge symbolique » (2001 : p.312). La croix du mont Royal (1924), située sur un des points les plus hauts de la Montagne, impose ainsi sa présence et « est le témoin immobile d’un sens, pour sa part, sans cesse mouvant » (Côté, 2006 ; p.68). Elle commémore à la fois Jacques Cartier qui avait planté une croix lors de la prise de possession du lieu au nom du roi de France, le 24 juillet 1534 en même temps qu’elle rend hommage au projet de Paul Chomedey de Maisonneuve d’ériger une croix sur le mont Royal si la colonie naissante était épargnée par l’inondation de décembre en 1642. Elle est aussi le symbole universel par excellence du christianisme en même temps qu’elle représente une résistance à l’envahissement anglophone. Visible de partout, elle sert de réveil nationaliste pour éduquer les canadiens-français à leur histoire et consolide la présence de la fête de la Saint-Jean-Baptiste sur le mont Royal (Côté, 2006). Elle continue aujourd’hui de s’illuminer et de créer du nouveau sens, mais elle en demeure toujours le symbole d’une appropriation du territoire.

Parallèlement à la vision romantique qui traverse son parc, la Montagne est aussi en proie à l’idéologie de la frontière propre à la Conquête. C’est sa « […] discontinuité topographique qui en fait une figure privilégiée pour représenter la frontière » (Debarbieux, 1997 : p.145) et pour qu’ainsi puisse être mise en œuvre des appropriations identitaires. Ces appropriations, à la fois physiques et symboliques, se font toujours au détriment de l’autre, dans ce cas-ci, d’une autre culture : « la culture qui unit (médium de communication) est aussi la culture qui sépare (instrument de distinction) et qui légitime les distinctions en contraignant toutes les cultures », écrit Bourdieu (1977 : p.408). Pour que cela fonctionne, la nature « sauvage » qui entoure l’espace approprié joue un rôle prépondérant dans la représentation de cette conquête. Sans la nature, l’appropriation identitaire du territoire demeure invisible. Par le fait même, cette nature devient un « produit de la civilisation » qui ne doit pas être contaminé par ce qui l’a érigée de cette manière (Cronon, 2013 p.7). Dans cette perspective, la nécessité de sa préservation est surtout empreinte d’un récit identitaire, d’où la notion d’héritage dont on retrouve les relents dans le discours patrimonial.

Nature récréative

Si, par une chronologie, le récit identitaire se présente de manière linéaire, il est aujourd’hui appréhendé dans la simultanéité de ses espaces symboliques. Avec l’arrivée des communautés ethniques en plus grand nombre dans la métropole, ce ne sont plus seulement les deux solitudes qui font usage du mont Royal, mais bien la communauté montréalaise dans son ensemble. Celle-ci, hétérogène, n’interprète pas toujours les éléments qui composent le mont Royal de la même manière que ceux et celles qui ont contribué à la société qui ont vu naître ces espaces symboliques. Suite à des sondages menés avec les usagers allophones du parc, Debarbieux & Perraton écrivent que « la montagne cesse d’apparaître comme un simple lieu emblématique » et que les nouveaux arrivants en font « le matériau de base pour la construction de leur propre « royaume », un espace pour soi et gouverné par soi. » (1998 : p.120) Les auteurs y remarquent, par ailleurs, une forme d’abandon du social et du politique au profit de l’individuel et du juridique : « La montagne est progressivement devenue l’occasion de se donner précisément un pays pour soi, ici-et-maintenant », écrit-il (Ibid. : p.121).

Cette idée de se créer son propre pays à son image peut, de prime abord, sembler perpétuer l’idéologie de la frontière. Mais il s’agit moins de conquérir un espace symbolique que de le recycler, non pas en le changeant physiquement, mais en lui conférant un nouveau sens, souvent improvisé et provisoire. Le recyclage étant ici compris comme la « réappropriation d’un espace, lui conférant un nouvel usage et une nouvelle signification.» (Veschambre, p.87). « On se rejoint à la statue! », entend-on souvent, sans nécessairement que les interlocuteurs sachent qu’il s’agit du monument à George-Étienne Cartier, l’un des pères de la confédération, considéré traitre par certains souverainistes québécois. Aujourd’hui, la « statue » est un lieu de ralliement, un repère essentiel avant d’entamer une marche sur le mont Royal entre amis ou encore le lieu central où se déroule le « Tam-Tam » du dimanche, cette fête hebdomadaire non officielle où les gens de toutes les communautés ethniques s’adonnent aussi bien à des pique-niques, à de la lecture, qu’à du hackis ou encore à des jeux de rôles médiévaux. Il serait juste d’affirmer aujourd’hui que, pour la plupart, le mont Royal a dorénavant une vocation à la fois récréative et communautaire.

20200521_195328_HDR~2.jpg
Chemin Olsmted

Sur le chemin Olmsted, les gens s’adonnent au vélo, à la marche et à la course, ou encore au ski de fond en hiver. Tel que le relate Marie Lequin, analysant le rapport d’étude « La vocation récréo-touristique du mont Royal » ainsi que le document « La montagne en question » : « la très large majorité des personnes qui fréquentent le parc semblent d’abord chercher un espace vert propice à la détente (pique-nique, familial, bronzage, lecture, rencontre, etc.) » (Lequin, 1992 : p.59). Les caractéristiques du mont Royal, comme ses espaces de verdure ou encore ses dénivelés, sont perçus dans la mire de ce qu’ils peuvent offrir en termes de divertissement pour tous et toutes. Le mont Royal appartient désormais à la masse et celle-ci peut s’y rendre aussi bien à pied, en voiture, en vélo ou en transport en commun. Dans un contexte urbain, comprenant une forte densité démographique, on comprend comment cette vision récréative de la nature peut mener à une érosion des ressources naturelles. C’est pourquoi le défi repose sur la recherche d’un « équilibre entre conservation du patrimoine naturel et culturel, la diversification des activités et le maintien de l’intégrité écologique de la montagne » (Ibid, p.60).

Contre-nature

La diversification des activités visant à satisfaire le plus grand nombre laissera toujours certaines communautés dans l’ombre. Certains voient en la montagne d’autres usages que ceux qui leurs sont permis. De manière générale, rien ne semble pouvoir entraver cette volonté de sortir des sentiers battus qu’inspire la nature. Trous dans les clôtures et sentiers officieux se retrouvent en abondance sur le mont Royal et fragmentent d’autant plus les écosystèmes, les fragilisant d’un même souffle. Les sentiers improvisés s’élargissent au fil des passages humains et du ruissellement. Ils érodent ainsi la nature. À force de piétinement, plus rien n’y pousse sauf peut-être les plantes invasives qui y trouvent là un lieu parfait pour se reproduire. Mais si ces sentiers sont utilisés à répétition, peut-être faudrait-il comprendre ce qu’ils permettent de faire que les autres sentiers ne permettent pas. L’organisme Les Amis du Champ des possibles, une friche urbaine située dans le Mile-End, a pris la décision de conserver et d’officialiser les sentiers générés par la volonté humaine. Ces sentiers portent désormais le nom très poétique de « lignes de désir ». Celui qui marche souvent sur le mont Royal, sait fort bien que ces « lignes de désir » permettent souvent de passer d’un endroit à un autre rapidement ou qu’ils permettent d’éviter le contrôle qu’exerce un sentier officiel sur le parcours comme sur le regard de l’usager. Qui plus est, il semble impossible, à moins d’utiliser des moyens coercitifs soutenus, de détourner de telles lignes de désir.

IMG_20200513_165618_061.jpg
Une des nombreuses « lignes de désir » du mont Royal

Certaines pratiques illicites bénéficient d’une plus grande organisation et sont, par-là, considérées comme d’autant plus problématiques, voire inacceptables. En juillet 2015, un article du Devoir faisait état de non moins d’une vingtaine de feux de camps illicites entretenus soir après soir (Ferraris). Le SPVM s’efforce alors à plusieurs reprises de remettre des constats d’infraction à ces nocturnes qui commettent ces « incivilités ». À cela s’ajoute la vente et la consommation de drogue, la musique forte, mais aussi des campements qu’il a fallu démanteler. Si ces usages sont sans doute ceux qui se rapprochent le plus de l’usage commun que l’on fait des espaces naturels en campagne (feux de camps, camping), dans le contexte urbain, ils se révèlent non seulement inacceptables, mais ils inquiètent. D’un point de vue écologique, on rabat sur un même plan la faune humaine nocturne du mont Royal et les insectes exotiques ravageurs ou les plantes envahissantes. Difficiles à contrôler, ils représentent des menaces pour la biodiversité. La menace semble également se situer à un autre niveau : celui de la mise en péril de l’urbanité elle-même ou, plutôt, de ce qui lui est associé, soit la civilité.

Dans des cas comme ceux-ci, du côté des autorités, la nature devient un lieu qui encourage le désordre social. Ainsi, le façonnement de cette nature deviendra un instrument pour la transformation des comportements. Ce fut le cas pour ce qu’on a appelé les coupes morales (1957), qui ont conféré le nom de mont Chauve à une partie du mont Royal. Ces coupes ont été effectuées dans ce qu’on appelle encore aujourd’hui « la jungle », un boisé opaque, pour y faire cesser les activités considérées immorales : « The Morality Cuts […] targeted a section of the Park that served as a popular cruising spot for homosexual men in Montréal since the late nineteenth century […] (Caron, 2016: p.14). On voit ainsi comment les usages contribuent à la transformation de l’espace et comment ces transformations elles-mêmes peuvent avoir une influence sur les usages (Caron, 2016 : p.11). Par de telles coupes, on montre qu’il n’est plus question d’un territoire vierge que l’on peut s’approprier à sa guise, mais d’un espace public, urbain, contrôlé. Cette vision de la nature a donné lieu à d’autres transformations comme l’ajout d’éclairage et la construction de la voie Camillien-Houde, par exemple, une voie qui traverse le mont Royal et qui en fait un lieu moins périphérique qu’il n’a pu l’être, tel que le souligne Michèle Dagenais (2001 : p.318).

Une autre communauté polémique a fait son nid sur le mont Royal. Toute aussi interdite, elle semble pour le moins encore « tolérée » : celle du vélo de montagne. Malgré l’interdiction officielle de la pratique de ce sport, sauf sur le Chemin Olmsted, elle n’en façonne pas moins le paysage. Un vaste réseau de sentiers a été aménagé par cette communauté qui bénéficie d’une organisation quasi-formelle. Dans son mémoire présenté dans le cadre de la consultation publique sur le Plan de protection de mise en valeur du mont Royal (2008), Jérôme Pelland, président de l’Association pour le développement des sentiers de vélo de montagne au Québec, s’efforce de déboulonner les différents mythes et préjugés reliés à la pratique du vélo de montagne. Parmi ceux-ci, on retrouve celui de la dégradation des sols dans les sentiers et le profil soi-disant unique des utilisateurs. À la lumière des comparaisons effectuées avec d’autres parcs naturels urbains où des sentiers sont aménagés aux fins de cette pratique, l’interdiction du vélo de montagne au mont Royal apparait difficile à justifier. Si l’érosion de la nature est le principal argument pour sa prohibition, on a raison de croire que de légaliser sa pratique aurait pour effet d’amoindrir, sinon d’éradiquer cet enjeu. On peut penser que les véritables motifs de ce débat qui dure depuis des années sont davantage liés à un registre symbolique, à ce que représente cette communauté aux yeux de ceux et celles qui ont du poids dans le processus décisionnel, soit le risque, la vitesse et le caractère extrême de ce sport. Ces trois caractéristiques rappellent l’incontrôlable. Encore une fois, et cela n’est qu’une hypothèse, l’incontrôlable s’inscrit en rupture avec l’idée que l’on se fait d’un comportement adéquat à adopter dans une nature urbaine et civilisée.

Une nature à gérer

Quand on prend conscience des multiples acteurs impliqués dans le processus décisionnel en ce qui a trait à la gestion du mont Royal, on ne s’étonne pas de la complexité que peut représenter un dossier comme la légalisation de la pratique du Vélo de montagne, par exemple. La gestion du mont Royal implique trois paliers de gouvernements, 3 arrondissements, une ville, trois organismes à but non lucratif (Amis de la montagne, Héritage Montréal et le Conseil Régional de l’Environnement (CRE)), ainsi que ses usagers et des institutions publiques et privées. Dans un article portant sur la Table de concertation du mont Royal, table créée pour assurer « la gestion harmonieuse » et le dialogue entre tous ces acteurs, Lila Combe démontre qu’un double argument était en jeu lors des discussions concernant le Plan de protection et de mise en valeur du mont Royal : la montagne comme unité et la montagne comme une multitude d’entités distinctes. (2010 : par.4). Elle associe ceux-ci à deux approches, soit l’approche symbolique dite unificatrice, et l’approche gestionnaire qui « repose sur le découpage du Mont-Royal en entités distinctes dont la gestion est susceptible d’être directement opérationnelle. » (Ibid : par.4). Elle y constate, au fil de son analyse, que le symbolique a tendance à disparaître derrière l’approche gestionnaire et, cela, au détriment de la protection du patrimoine naturel. Celui-ci se voit moins protégés par une vision unificatrice que soumis à une concurrence générée par « une approche au cas par cas des domaines institutionnels » (Ibid.: par.51).

20200509_162922_HDR~2.jpg
Propriété privée sur le mont Royal

Le Plan de protection et de mise en valeur du mont Royal (2009) sépare les milieux naturels, le patrimoine bâti, ainsi que les aménagements paysagers afin d’y élaborer les différentes mesures à mettre en place pour chacun de ces « aspects ». Ceux-ci ne se rencontrent que de manière floue, regroupés sous la notion de paysage qui tient en compte des points de vue pittoresques et de l’aspect identitaire. Qui plus est, pour ce qui est de la gestion des ressources naturelles, si le Plan met de l’avant la biodiversité, il fait place à une part importante de compromis. Ce compromis se déploie en fonction, non seulement de la densité démographique de la fréquentation de la Montagne, mais aussi en suggérant qu’il faut offrir aux propriétaires de parcelles du mont Royal de la flexibilité pour l’aménagement de leur propriété. Si ces propriétaires souhaitent réduire le couvert végétal pour bâtir davantage, ils devront faire des interventions compensatoires, peut-on y lire. On donne alors l’exemple de la création d’un toit vert comme type de compensation possible (2005 : p.25) Si l’on peut même penser à l’équivalence entre une parcelle de forêt et un toit vert, c’est que la réflexion se fait en fonction du calcul de la biomasse : la masse de matière vivante végétale dans un milieu donné. Cette posture offre une compréhension fragmentaire et superficielle des du patrimoine naturel, laissant croire que la nature peut être ainsi « échangée ».

Cette aberration repose au moins en partie sur le fait que le langage de la gestion passe souvent pour neutre. C’est par cette illusion de neutralité qu’il est désigné comme « langage commun » lorsque vient le temps de mettre en parallèle les différents points de vue et engagements face au mont Royal. Il n’en génère pourtant pas moins un rapport à la nature singulier, qui plus est marchandable, accentuant du même coup « […] les injustices produites par les logiques d’échange néolibérales, fondées sur la propriété individuelle, les marchés et la financiarisation » (Maris, 2014 : p.58). L’invisibilité de son biais lui confère un pouvoir et, cela, au fur et à mesure qu’on l’adopte au sein des discours sur la préservation des milieux naturels qui s’érigent en ressources. « Services écosystémiques », « calcul de la biomasse », « développement durable », « valeur écologique », « valeur patrimoniale » sont autant de termes de plus en plus employés pour transformer le milieu naturel en ressource naturel afin d’en justifier l’utilisation. Plus souvent qu’autrement, on évalue la valeur de la nature en fonction de ses « bénéfices » et « cette vision strictement instrumentale est très réductrice et ne permet pas de rendre compte de la diversité des relations que les gens entretiennent avec le vivant non-humain […]. » (Ibid. : p.25) Au bénéfice pour le regard humain s’y ajoute souvent l’argument de la santé publique qui est déjà esquissé dans l’expérience romantique: « véritable îlot de verdure au cœur de la ville, [le mont Royal] présente donc non seulement un intérêt en termes d’ambiance et de perception des lieux, mais offrent également des avantages évidents sur les plans de la qualité de l’environnement et de la santé publique. » (2009 : p.25) peut-on lire dans le Plan d’action en question. Tentant tant bien que mal de réunir les points de vue identitaire, scientifique, romantique, pour n’en nommer que quelques-uns, le langage gestionnaire du Plan d’action engendre cette idée que l’on peut morceler et calculer la nature et sa biodiversité dont la valeur repose avant tout sur son utilité pour les êtres humains.

Tiohtià:ke Otsira’kéhn

IMG_20191221_165230_760.jpg
Tiohtià:ke Otsira’kéhn, l’hiver

Bien que le parc du Mont-Royal de Frederick Law Olmsted soit le parc que l’on associe d’emblée à la Montagne, celle-ci en comporte d’autres, comme les parcs Summit et Jeanne-Mance et à ceux-ci s’ajoute plus d’une demi-douzaine de plus petits parcs. En 2017, la ville se dote d’un nouveau parc d’abord appelé le Sommet Outremont, pour ensuite être désigné par les trois communautés Mohawk de Montréal Tiohtià:ke Otsira’kéhn. Cela signifie « autour du feu, sur l’île où le groupe se sépare ». Ce parc, encore méconnu de la masse et situé non loin des anciennes sépultures amérindiennes d’Outremont, a pour objectif de « protéger le plus grand réservoir de biodiversité sur le domaine privé de la montagne » (Ville de Montréal, 2009, p.47). Par sa création, il décloisonne les frontières institutionnelles et privées pour réunir les ressources naturelles du Cimetière Notre-Dame-des-Neiges, de l’Université de Montréal, de la Ville et du gouvernement du Québec. Il représente aussi un effort de reconnaissance du territoire autochtone non cédé sur lequel il se trouve (idée encore disputée aujourd’hui par les historiens frileux devant l’histoire orale), plus particulièrement celui des ancêtres des Mohawks : « Avec ce nouveau toponyme, la Ville de Montréal reconnaît la place essentielle que les peuples autochtones ont occupée et occupent toujours dans l’histoire et le développement de la métropole » raconte Réal Ménard, responsable à la Ville de Montréal du développement durable, de l’environnement, des grands parcs et des espaces verts (Radio-Canada, 2017).

Ailleurs sur la Montagne, la présence autochtone est plutôt timide à moins qu’elle ne mette en valeur la culture canadienne-française, comme c’est le cas pour le belvédère Kondiaronk, nommé d’après le chef Wendat qui a été converti au catholicisme par les Jésuites et qui a joué un rôle important dans la grande paix de Montréal. L’importance de créer des espaces où l’on reconnait la primauté des Premières nations sur les territoires est plus récente et convergent avec cette nécessité d’une préservation de l’intégrité de la montagne référant, d’une certaine manière, à son caractère indigène. Cette idée de réunir sous une appellation Mohawk une nature qui dépasse la propriété privée, au-delà de la municipalisation du territoire, ne serait-elle pas l’occasion de réfléchir davantage sur notre rapport à la nature? L’espace symbolique « autochtone » que représente le nouveau parc ne pourrait-il pas être l’occasion de « réformer nos principes les plus généraux pour prendre acte de ce qu’il existe une pluralité de natures et de façons de les protéger» ? (Descola, 2008).

Appartenir

L’hétérogénéité des points de vue au sein des usagers, des propriétaires et des acteurs décisionnels de manière générale, ainsi que la densité démographique et les enjeux environnementaux représentent, à mon sens, les plus grands défis pour la gestion du patrimoine naturel du mont Royal. En marchant sur la Montagne, par un beau samedi d’été ensoleillé, on aurait sans doute un peu raison de craindre la tragédie des communs annoncé par Hardin (1968) : celle de l’érosion inévitable de la nature accessible à tous et toutes, sans limites de nombre, alors que la ressource, elle, est limitée. Si l’on valorise la Montagne en partie pour l’expérience qu’elle peut nous offrir, celle-ci aura tendance à s’éroder si elle n’est pas expérimentée comme un bien commun. Le décret du Gouvernement du Québec en 2005 visant à en faire un site patrimonial fait un pas en ce sens. Toutefois, tel qu’exposé durant cette exploration, la nécessité d’une négociation permanente entre les différents acteurs décisionnels et les propriétaires, mais surtout la gestion fragmentaire du territoire, engendrent des décisions qui se prennent parfois au détriment des milieux naturels. Tel que Catherine Larrère et Raphaël Larrère le soulignent, la « marchandisation de la biodiversité s’oppose à son caractère de bien commun » (2015 : p.52). L’enjeu est complexe, car il reste encore à réfléchir au grand nombre d’usagers qui fréquentent la montagne et pour qui le bien commun peut différer, voire s’opposer (espace social pour faire la fête en groupe vs espace pour se reposer dans la nature). Le volet éducatif axé sur la sensibilisation à la nature et à la fragilité de ses écosystèmes est l’avenue qui a été privilégiée. On peut y voir là une tentative de créer une éthique, afin que celle-ci devienne implicite. Car déterminer ce que l’on doit conserver, identifier ce qui est bénéfique pour l’humain, condamner les pratiques nuisibles, choisir ce qui a une valeur patrimoniale, énumérer les expériences que la visite sur la Montagne doit pouvoir continuer de nous offrir, désigner les interventions humaines acceptables, c’est aussi définir implicitement une vision du bien. L’enjeu est que cette vision n’est pas incontestable puisqu’elle n’est pas totalement dépourvue d’un caractère arbitraire.

20200521_184934_HDR~2.jpg
L’une des nombreuses « cabanes-tipis » construites durant le confinement sur le mont Royal

Sans chercher à uniformiser l’hétérogénéité des points de vue et des rapports à la nature exposés ici, j’ai plutôt souhaité comprendre ce qui les unissait. Les différents rapports au monde qui ont façonné le mont Royal révèle un lien ontologique entre eux, issu du naturalisme et créant une scission entre l’humain et la nature. À son tour, celui-ci génère un rapport inégal, voire hiérarchique, où le premier se pose en position d’autorité par rapport à la deuxième. Cet aspect « commun » pourrait servir de tremplin afin de développer une réflexion plus approfondie sur ce dualisme et sur la possibilité de le transformer afin « d’accueillir des fragments d’autres ontologies » (Ibid.: p.124) qui redéfinissent la notion même d’appartenance. On ne peut répondre simplement à la question « à qui appartient le mont Royal? », aujourd’hui, sans se perdre dans les méandres de cette complexité gestionnaire. Qui plus est, on ne saurait définitivement fragmenter la Montagne dans l’esprit des gens qui la fréquentent, bien qu’elle le soit d’un point de vue institutionnel et administratif. Peut-être que la recherche d’un terrain commun, au lieu de prendre la forme d’une appropriation du territoire au niveau physique comme symbolique, comme le fait la patrimonialisation, par exemple, pourrait passer par une recherche de la manière dont nous pourrions lui appartenir. Le symbolique peut certes jouer un rôle fondamental dans cette quête, à condition d’accueillir le pouvoir qui peut le transformer, c’est-à-dire celui de l’imagination. Car c’est l’imagination qui ouvre la voie à de nouvelles manières de tisser des liens avec la nature alors que notre rapport à celle-ci ne permet plus de trouver des solutions résilientes.

Et l’imagination, on fait ça comment, concrètement? À suivre…

Références

Études de cas portant sur le mont Royal

Caron, Mathieu. Modernizing Mount Royal Park: Montréal’s Jungle in the 1950s. Mémoire de Maîrise, Université de Montréal, 2016.

Combe, Lila. (2010). « Approche symbolique ou gestionnaire ? L’effet du débat sur les choix de planification. Le cas de la table de concertation du Mont-Royal », L’Espace Politique, 10, 2010-1.

Côté, G. (2006). L’érection de la croix du mont Royal. Mens, 7 (1), 47–72.

Dagenais, Michèle. Faire et fuir la ville : espaces publics de culture et de loisirs à Montréal et Toronto aux XIXe et XXe siècles. Québec, Presses de l’Université Laval, 2006. viii-252 p.

Debarbieux, B. & Marois, C. (1997). « Le mont Royal. Forme naturelle, paysages et territorialités urbaines. » Cahiers de géographie du Québec, 41 (113), 171–197.

Debarbieux, Bernard et Perraton, C. (1998). « Le parc, la norme et l’usage : le parc du Mont-Royal ou l’expression de la pluralité des cultures à Montréal ». Géographie et Cultures, n° 26, pp. 109-127.

Lequin, M (1992). Analyse du développement durable en loisir et tourisme : le cas du Mont Royal. Mémoire. Trois-Rivières, Université du Québec à Trois-Rivières, 182p.

Olmstead, Frederick Law. (1881). Mount Royal. New York, P Puttnam’s Son.

Pelland, J. (2008). « La pratique du vélo de montagne au mont Royal » Mémoire présenté à l’OCP dans le cadre de la consultation publique sur le Plan de protection et de mise en valeur du Mont Royal.

Documents municipaux

Valois, Nicole. (Juin, 2006) « Évolution historique des paysages du mont Royal : étude complémentaire. Rapport final déposé au Bureau du mont Royal du Service du développement culturel, de la qualité du milieu de vie et de la diversité ethnoculturelle », Montréal, Université de Montréal, 117p.

Ville de Montréal. (2009) Plan de protection et de mise en valeur du mont Royal.

Le symbolique et les rapports à la nature

Baptiste, « De l’écologie symbolique à l’écologie politique. Anthropologie des controverses environnementales chez les Salish côtiers », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 22 | 2012, mis en ligne le 21 mai 2014, consulté le 13 mars 2020. URL : http://journals.openedition.org.acces.bibl.ulaval.ca/traces/5442 ; DOI : https://doi-org.acces.bibl.ulaval.ca/10.4000/traces.5442

Bourdieu Pierre. Sur le pouvoir symbolique. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 32ᵉ année, N. 3, 1977. pp. 405-411.

Cronon, William, « The Trouble With Wilderness: Or Getting Back to the Wrong Nature, Environmental History, Vol.1 No.1 (Jan.,1996), pp.7-28.

Debarbieux Bernard. « La (M)montagne comme figure de la frontière : réflexions à partir de quelques cas. » In: Le Globe. Revue genevoise de géographie, tome 137, 1997. Être et devenir des frontières. pp. 145-166

Descola, Phillipe. (21 janvier 2008) « À qui appartient la nature? », La vie des idées, dossier : les défis de l’Écologie. Consulté le 12 avril 2020 : https://laviedesidees.fr/A-qui-appartient-la-nature.html

Descola, Philippe. (2015). Par delà nature et culture. Paris, Gallimard.

Larrère, C., & Larrère, R. (2018). Penser et agir avec la nature (French Edition), La Découverte.

Maris, V. (2014). Nature à vendre, les limites des services écosystémiques. Dans : , V. Maris, Nature à vendre: Les limites des services écosystémiques (pp. 9-64). Versailles, France: Editions Quæ.

Nöth, Winfried. (2020). “The Criterion of Habit in Peirce’s Definitions of the Symbol” Transactions of the Charles S. Peirce Society , Vol. 46, No. 1, A Symposium in Memory of Peter H. Hare / Joseph Palencik & Russell Pryba, Guest Editors (Winter 2010), pp. 82-93 Published by: Indiana University Press

Panofski, Erwin. (1991) Perspective as Symbolic Form, trad. Christopher S. Wood. Zone book New York.

Veschambre, V. (2005). « Le recyclage urbain, entre démolition et patrimonialisation : enjeux d’appropriation symbolique de l’espace », Norois, 195, pp 79-92.

Gestion des communs

Hardin, G. (1968). “The Tragedy of the Commons”. Science, 162(3859), 1243-1248. Retrieved May 1, 2020, from http://www.jstor.org/stable/1724745

Oström, Elinor. (1991) Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press.

Articles de journaux et sites web

Ferraris, Laurence Sara G. (16 juillet 2015). « Opération policière sur le mont Royal », Le Devoir, consulté le 16 avril 2020 : https://www.ledevoir.com/politique/montreal/445220/reglements-municipaux-operation-policiere-sur-le-mont-royal

Le site officiel du mont Royal, consulté le 25 avril 2020 : http://ville.montreal.qc.ca/siteofficieldumontroyal/priorites-recherche-en-patrimoine-naturel-mont-royal

Les Amis de la Montagne, consulté le 7 avril 2020 : https://www.lemontroyal.qc.ca/fr?gclid=Cj0KCQjwka_1BRCPARIsAMlUmEq1139qB23-H8DS6nRRRt-bsoH1QMGfbY08KounYDiBr8PWTnaucSEaAgJGEALw_wcB

Radio-Canada « Le parc au sommet d’Outremont porte désormais un nom mohawk », 13 juin 2017, consulté le 15 avril 2020 : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1039276/parc-outremont-nouveau-nom-mohawk-mont-royal-montreal

Le détournement du prestige de Meky Ottawa

Lorsqu’on parle d’oeuvres photographiques, à moins d’une installation in situ, on s’attarde directement aux images, à leur univers singulier. Puisqu’elles sont reproductibles, c’est un peu comme si elles étaient indépendantes du contexte dans lequel elles sont exposées. Or, je ne pouvais plonger dans une image de l’artiste Meky Ottawa sans parler de leur mise en exposition! C’est que les magnifiques photographies, issues de la première édition de la résidence de création et de diffusion Résurgence dédiée aux artistes issus de l’autochtonie, sont disposées sur le pourtour de la mezzanine de l’édifice Gaston-Miron, ancienne bibliothèque nationale. L’édifice imposant est muni de colonnes corinthiennes et paré des noms de plusieurs hommes de lettres et philosophes qui ont marqué une histoire occidentale, blanche et exclusivement masculine.

20190221_095738_HDR_2

C’est sous les noms de ces « grands hommes » qu’apparaissent, dans une lueur rose flash, les œuvres de l’artiste Attikamek. Contrairement à Jérôme Delgado, qui écrit dans Le Devoir que cette « brutale dissonance » donne du crédit à l’artiste et que « le prestige de la mezzanine […] souligne le sérieux de la démarche » de l’artiste, je trouve que c’est la notion de prestige qui en prend un coup! Le prestige, entendu comme quelque chose qui impose le respect et l’admiration, ne saurait plus être fondé sur une « histoire unique » pour reprendre l’expression de Chimanda Adichi. Les femmes photographiées par Mekky Ottawa imposent leur respect par leur présence forte et assumée. Elles nous abordent de manière frontale, pendant que les images auxquelles elles participent sont hybrides et portent une multitude d’histoires qui se déploient de manière simultanée, sans suggérer une évolution ou une déchéance. C’est une rencontre explosive entre le passé et le présent qui passe par la mise en oeuvre de références culturelles, de symboles, de mythes et de fantasmes multiples suscitant l’imaginaire propre à chacun.

meky-ottawa-exposition-montreal-5

Image tirée du site Web de radiocanada.ca

Ce que j’appelle ici un « détournement du prestige » apparait clairement dans l’oeuvre 13 pour laquelle une femme portant une couronne est posée avec son reflet inversé, tel une carte à jouer. Cette reine qui prend impitoyablement la place du roi dans le jeu de carte, est maquillée comme une star de la pop et porte un régalia, vêtement issu de plusieurs cultures autochtones et porté lors de cérémonies. Ici, il est fait de bâtons de popsicle et de plastique. On assiste à la résurgence en force d’une femme autochtone après que l’histoire unique ait ravagé sa culture.

La photographie intitulée La pendue réfère quant à elle à l’arcane XII d’un jeu de tarot. Selon Alexandro Jodorovsky, celle-ci signifie « un état d’accumulation, d’arrêt et de réclusion ». Seulement, ici, la pendue semble en apesanteur. Ses cheveux ne se pliant pas à la loi de la gravité rappellent, quant à eux, les cheveux en serpents de Méduse, gorgone incarnant la puissance du féminin dans la mythologie grecque. On dit que son regard a le pouvoir de pétrifier les mortels. Ce regard saisissant d’une Méduse, on le retrouve dans chacune des photographies de l’exposition.

meky-ottawa-arts-visuels

Dans Cut Here, c’est une sorte de Vénus de Milo aux bras croisés qui nous apparait dans son drapé de plastique. Des pointillés sur son corps suggèrent à la fois la chirurgie plastique et la violence physique faite aux femmes et plus particulièrement aux femmes autochtones. L’image ne va pas sans rappeler l’ouvrage Ouvrir Vénus de Georges Didi-Huberman dans lequel l’auteur démontre combien la nudité était vécue de manière menaçante au Quattrocento et, cela, à travers une représentation du corps nu empreinte de cruauté.  Dans l’œuvre d’Ottawa, la jeune femme porte une couronne qui rappelle le halo de la vierge Marie ou encore celui d’une statue d’un Christ gothique. Encore une fois, cette image offre un fort contre-poids à l’édifice de style néo-classique, une architecture par laquelle on exprimait un retour aux sources, celles de l’art de l’Antiquité et du prestige qui lui est associé.

meky-ottawa-arts-visuels-cut-here

Cut Here, image tirée du site Web de radiocanada.ca

« Mon art c’est mon âme qui parle avec ton âme », écrit l’artiste, une démarche habitant chacune des images de l’exposition Résurgence et se traduisant dans son travail cinématographique. Cela dit, les œuvres de Mekky Ottawa n’ont aucunement besoin des lustres et des plafonds en verre de cet édifice pour assurer leur légitimité, mais nous avons besoin de ce genre de dialogue au sein de nos édifices, de nos sociétés, de nos vies pour nous défaire, peu à peu, de ce qui entoure la notion de prestige, afin de retrouver le respect et l’ouverture face à l’autre, aux autres, dans toute leur complexité.  

Résurgence, Meky Ottawa. À la Maison du Conseil des arts de Montréal, 1210 rue Sherbrooke Est, jusqu’au 1er mars.

%d blogueurs aiment cette page :