Eidolon

Dans son texte « Simulacre de l’absent. Double, substitut, équivalent », Jean-Pierre Vernant montre le rapport qu’entretiennent les peuples primitifs grecs avec la figure de l’eidolon. Celle-ci remplace le défunt, elle le rend présent dans la vie qui poursuit son cours ou lorsqu’il est impossible de rapatrier son corps. Il est question ici d’étudier les relations alimentées entre l’objet du double et la personne à laquelle il se substitue, en passant en revue les relations de ressemblance (aussi minimes soient-elles) et les relations symboliques que ces figures préservent. Ensuite, on s’intéresse au rapport entre l’eidolon et ses usagers.

L’iconique

Bien que les éléments de ressemblances existant entre le défunt et son double ne sont pas nécessaires à l’incarnation du défunt dans l’objet, il est tout de même important de constater qu’ils ne sont pas complètement inexistants. L’objet qui substitue le défunt n’est pas un portrait, il ne porte pas les traits de celui qu’il personnifie. Toutefois, les eidolon sont de formes anthropomorphiques. Ce sont des figurines, des poupées de petites comme de grandes tailles. Il s’agit donc d’une forme analogique à la forme humaine. La figure de simulacre porte un autre trait distinctif, celui du sexe. On distinguera donc la figure de l’homme de celle de la femme. Les « doubles » n’imitent donc pas l’apparence particulière de celui à qui il renvoie, la relation entretenue entre l’objet et le défunt n’est pas principalement de type analogique. Deux objets semblables, voire identiques, peuvent agir à titre d’eidolon pour deux personnes différentes.

Le symbolique

Le caractère plus ou moins aléatoire des figures de l’eidolon, dans la mesure où elles peuvent incarner des personnes différentes, leur confère une relation de type symbolique. Une relation analogique existe dans la correspondance non pas physiologique, mais dans une concordance symbolique entre les matériaux précieux (métal, objets précieux, poids d’or ou d’argent) qui ornent ou qui composent les figures du simulacre et le statut prestigieux du défunt. Par le fait même, la valeur accordée aux simulacres, dépendant des échanges sociaux auxquels ils sont soumis (rançon), devient aussi un phénomène symbolique. L’auteur remarque, par ailleurs, que, dans certains cas, le poids de l’objet anthropomorphique correspond au poids du défunt. La valeur de l’objet équivaut à la valeur du défunt lui-même. Le simulacre incarne le cadavre, mais celui-ci comporte déjà les mêmes vertus que le simulacre parce que le simulacre remplace le mort (et non le vivant) et l’érige dans la gloire de son nouvel état, celui de la mort qui n’est pas une fin en soi. Au contraire, le défunt prend de l’importance dans ce nouvel état.

L’effigie

Bien que la figure soit anthropomorphique et qu’elle entretienne des relations de ressemblance (minimes) et des relations symboliques avec le défunt, elle agit toutefois comme substitut. L’objet qui restitue l’absent peut ainsi prendre la place du cadavre dans le tombeau, dans les échanges sociaux ou encore agir à titre d’hôte dans une maison. Il permet une prise concrète sur la personne et cela est essentiel pour établir une communication entre les morts et les vivants. C’est pour cette raison que l’auteur la situe entre le double et l’image. Le simulacre ne renvoie pas à proprement dit à un défunt, il est une effigie à ce défunt. Ce statut de l’objet permet de rendre indissociable ce qui affecte l’objet et ce qui affecte celui qu’il substitue.

Le rituel

Lorsqu’on évoque ce type d’objet, il semble difficile d’établir le véritable lien que celui-ci entretient avec ce qu’il présentifie. C’est que la réponse ne se trouve pas entièrement dans les analogies et les symboles, mais dans la perception qui alimente ce type de rapport à l’objet. La figurine, l’eidolon comme le nomme l’auteur, n’est pas d’abord un objet inerte auquel on attribue une âme. Il ne s’agit pas de présentification à proprement dit, d’un ajout ou d’un processus, mais plutôt d’une révélation. Il y aurait une absence de ce processus d’abstraction qui permet de dissocier l’âme du corps et le sujet de l’objet. C’est le rituel qui permet la véritable incarnation, l’effigie. Les simulacres sont des objets de rituel puisque toutes transactions faites avec ces objets, ou toutes altérations opérées sur ceux-ci sont ritualisées. C’est le rituel qui permet d’établir le lien direct entre la figurine de cire qui est jetée dans le feu et l’écoulement de la personne qui lui correspond qui s’écoule dans l’au-delà. C’est dans le cadre du rituel, la participation, que la figurine devient une personne en particulier, chair et âme du cadavre qu’elle remplace.

(c) Paule Mackrous

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s