Hantise

Dans son ouvrage Génie du non-lieu, air, poussière, empreinte, hantise. , Georges Didi-Huberman parle de ces artistes qui inventent des lieux en les marquant, en les « habitant » d’une certaine manière. En s’inspirant de la série d’œuvres de Delocazione de Parmeggiani, l’auteur raconte comment l’espace devient un lieu hanté. On s’intéresse ici au phénomène de la hantise en y exposant les types de signes qui en érigent la sensation. Il sera ensuite question de voir comment l’espace « neutre » se métamorphose en un lieu et, ensuite, en un lieu hanté.

La survivance

Ce qui hante est d’abord quelque chose ou quelqu’un qui a disparu et qui apparaît d’une autre manière: « Quelqu’un est mort, et quelque chose a brûlé, et voilà que partout se propage, puis se dépose sa présence, manière de dire ce que son absence fait peser ». Didi-Huberman introduit son exposé sur la série d’œuvres Delocazziones de l’artiste italien Parmeggiani avec l’idée d’une maison qui aurait brûlé, mais dont les cendres, les restes d’objets et les odeurs habiteraient le lieu. Les objets quasi disparus, les survivances des flammes, sont comme animés dans leur nouveau mode d’être. Les odeurs se répandent dans l’air ambiant et la cendre rappelle sa « fonction » de débris. Elle est le résidu, signe d’un autre état, d’un meuble ou d’un autre objet dont l’identité demeure incertaine.

L’empreinte

La procédure de création des Delocazziones de Parmeggiani consiste à souffler des formes, souvent sculpturales, près du mur ou sur un mur en les pulvérisant de suie, de poussières noires, pour les retirer par la suite. Ainsi, la délocalisation laisse une trace, une empreinte qui est ici l’œuvre. La relation de contiguïté entre la trace et l’objet « source » marque du même coup le passage, la certitude que quelque chose a été à l’endroit où la trace est laissée. Signe indiciaire, l’empreinte indique tout de suite le contact de l’objet avec les cendres qui ont moulé l’objet en le projetant au mur. Il n’en reste que son contour fantomatique et son absence. Tel un spectre que l’objet laisse après son passage dans la pièce, il se présentifie parce qu’il évoque l’absence.

L’icône

L’empreinte, dans ce cas précis, a une double fonction sémiotique. Elle s’inscrit en contiguïté avec son objet, mais sa forme entretient une relation analogique avec l’objet pulvérisé par la poussière noire. Cela permet à Didi-Huberman de reconnaître ainsi les contours d’une sculpture de vénus sur les murs de l’espace d’exposition. Il y reconnaît aussi des icônes séculaires de la hantise, par exemple, le spectre de poussière d’un drap, qui, on le devine par l’empreinte, était disposé de manière à évoquer le fantôme. Cette analogie permet de cerner l’identité de l’objet qui a laissé sa marque par le mouvement de fumée.

De l’espace au lieu

Didi-Huberman expose la manière dont l’espace devient un lieu. Il devient un lieu parce qu’il est peuplé par des spectres d’objets, et parce les objets sont fantomatiques, le lieu est hanté. Les objets de poussières sont à la fois des œuvres elles-mêmes, mais ils sont imprégnés dans le lieu et, à leur tour, imprègnent celui-ci. Ils se mêlent à l’air ambiant, à la poussière et à l’odeur environnante. Par le fait même, c’est un peu comme s’ils niaient le mur comme fond, l’espace illusoire ou l’espace propre de l’œuvre. Visiter les œuvres, c’est regarder le mur sans savoir précisément où les objets commencent et où ils finissent, sans que ne se ressente une coupure sémiotique entre chacun d’entre eux. Regarder les œuvres, c’est avant tout visiter le lieu dans son ensemble. Le fantôme ne s’incarne plus dans une forme particulière, mais il émane du lieu. Par le fait même, dit l’auteur, on ne cherche plus à effectuer une analogie, c’est-à-dire, à résoudre l’énigme des objets qui ont servi à créer les traces, mais on s’attache à la sensation de présence. On est plongé dans l’espace vécu.

La distance vécue

La sensation de la hantise est provoquée par cette introversion, l’ancrage de la perception dans l’espace vécu. Merleau-Ponty distingue l’espace vécu de l’espace commun, mais cette scission est purement philosophique, elle permet d’identifier l’empiètement d’un type d’espace sur l’autre dans des situations différentes . L’espace commun est un espace neutre, objectif et conventionnel. L’espace vécu est un espace existentiel, subjectif. On peut mesurer une distance identique du point de vue de l’espace commun entre soi-même et une table et entre soi-même et une autre personne, mais selon l’affectivité impliquée, l’espace vécu sera ressenti différemment. La perception des objets de poussière engendre la perception vécue de la distance parce que leur matérialité habite l’air et se répand sur les murs. Le spectateur ne perçoit pas de limites claires entre les objets de cendre et la frontière entre lui-même et ces « objets » est pratiquement inexistante. L’odeur ambiante s’immisce dans ses narines et l’air est fait du même matériau que les objets. Ce n’est plus simplement le lieu qui est habité, mais le spectateur lui-même. C’est par ce processus affectif que se construit la présence, la hantise. La hantise est ce rabattement de l’espace commun dans l’espace vécu, qui enveloppe le spectateur et transforme sa perception. Le parcours du spectateur dans l’espace devient un parcours intime qui commence par une prise du regard sur les œuvres et se termine par une capture du corps par le lieu.

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