I Want You to Feel the Way I Do, Jana Sterbak

Extrait de : Paule Mackrous, La constitution de l’effet de présence dans la conscience: Art contemporain et animisme, Mémoire remis comme exigence partielle de la Maîtrise en étude des arts, UQAM, 2006.

Jana Sterbak, I Want you to feel the way I do: Description

I Want You to Feel the Way I Do est une installation composée de fils de nichrome, représentant une robe auto-portante: celle-ci se tient debout dans une voluminosité telle que s’il s’y trouvait un corps à l’intérieur. Un dispositif calorifique est posé à l’intérieur de la robe. Ce dispositif est muni de senseurs détectant la présence d’une personne dans la salle et se déclenchant aussitôt par cette intrusion. Au même moment, cela génère l’allumage d’un projecteur et un texte défile sur le mur.

La rencontre corporelle

La rencontre du corps de l’Autre est un élément qui suscite immédiatement la présence de l’altérité dans la conscience humaine. La rencontre corporelle n’est pas simplement visuelle, je l’ai bien souligné dans l’œuvre de Cardiff pour laquelle la rencontre corporelle se fait aussi par l’audition de la voix. Les dispositifs techniques anthropomorphiques étaient des supports à ces voix et leurs formes suggéraient le corps d’une part, d’une manière représentative et schématique (quatre pattes et un haut-parleur qui devient une tête) et d’autre part, de la manière dont ils occupent l’espace, tel l’espace d’un corps. La robe de Sterbak comporte pour sa part ces deux éléments de représentation et d’espace corporel. On pourrait dire qu’une robe, ou plus généralement qu’un vêtement, suggère déjà le corps. Les vêtements sont posés sur le corps, telle en est généralement l’utilité principale. Leur forme rappelle ainsi inévitablement celle du corps humain. On dit même que les vêtements sont une seconde peau tant ils entretiennent un rapport étroit avec le corps humain. L’installation de Sterbak possède la forme d’une robe et, du même coup, elle suggère le corps humain par la représentation. Il ne s’agit toutefois pas d’une représentation picturale dans laquelle l’illusion de la robe apparaîtrait à travers les petites taches de peintures : ici la robe prend une forme réelle. Elle est représentation, certes, mais aussi objet de la représentation. Cela est d’autant plus sophistiqué du fait même qu’elle se « tient debout » et que son volume induit la présence d’un corps en son intérieur (car seul un corps peut donner une telle forme à une robe). S’agit-il d’une robe qui est représentée ou encore d’un être humain dont on aurait occulté volontairement la représentation des éléments qui sont laissés découverts par la robe (une partie des bras, les mains, la tête et le cou)? Non seulement la robe de Sterbak s’écarte de toute représentation bidimensionnelle d’un vêtement, mais elle montre le corps d’une manière différente que la simple suggestion proposée par un vêtement. La valeur suggestive du vêtement, son lien cognitif avec le corps humain, s’ouvre ici à la présence même du corps. Cette présence est générée par la manière dont la robe occupe l’espace, c’est-à-dire, de manière volumineuse et je l’exposerai plus tard, de manière calorifique.

L’espace corporel de la robe, qui dans mon regard et ma présence me rappelle le mien, me procure une sensation d’un autre moi. La robe n’est déjà plus parure : elle est présence. Mon corps s’apparie à ce volume qui pourrait être le mien, moi-même qui remplis la robe. Elle s’élève tout au fond de la pièce, les bras ouverts vers moi, dans une posture que je qualifierais d’invitante et de dynamique malgré son inertie. Elle s’attribue ainsi une attitude, bien que celle-ci demeure ma propre sensation, qui la rend d’autant plus animée parce que la forme corporelle qui la soutient porte les marques d’un psychisme. Étrangement elle est à la fois rachitique, une robe-ossature de fils métalliques, et habitée. Je peux voir au travers ses filages et j’en découvre même le mécanisme. Je peux me voir moi-même habiter cet espace corporel. J’ai peut-être l’impression d’avoir accès à son intérieur, mais cette impression s’efface subitement lorsque le mécanisme calorifique s’enclenche et que cette robe semble avoir détecté ma présence. Au-delà de son comportement accueillant, parce que la caractérologie physique des bras ouverts me donne d’abord cette première impression, la chaleur provenant de la robe la remplit soudainement : elle répond à mon intrusion. La chaleur n’est pas statique, elle se répand dans l’ air ambiant, elle transgresse les limites de la physicalité de l’objet. Elle touche, elle me touche et ainsi, je ne suis pas seule dans la pièce, il y a une autre présence.

La sensation thermique : de la réciprocité à la hantise

Je me retrouve donc dans une pièce non pas devant une robe, mais avec une présence qui réagit à la mienne. Cette réponse à mon intrusion est perceptible à la fois visuellement, parce le dispositif calorifique en forme de spirale s’active et crée une lumière rougeâtre à l’intérieur de la robe, et dans une sensation tactile, plus précisément une sensation thermique. La sensation thermique est différente de la température ambiante quantifiable. Pour une même température, la sensation thermique est propre à chacun de nous. Elle fait partie de mon espace vécu, tandis que la température mesurable et quantifiable relève de l’espace commun. La sensation thermique ne peut être calculée avec exactitude, car elle appartient à une sensation propre. Bien que la température ambiante ne soit pas sans influence sur la sensation thermique (l’une résulte de la sensibilité du thermomètre, un instrument qui maintient son calcul peu importe la personne qui l’utilise, l’autre résulte de la sensation humaine de cette température), je peux frissonner grandement pendant qu’une autre personne transpire, même si nous sommes exposés à une température que le thermomètre identifie comme identique. Je peux tout aussi bien d’abord avoir chaud et ensuite frissonner à une température identique. Il est même possible, dans un cas sévère, que je ressente la chaleur alors que je subisse une engelure. La sensation thermique est à la fois intime et mouvante et elle dépend d’une panoplie de prédispositions physiques et psychiques au moment même ou elle est ressentie.

Je ressens la chaleur de l’intérieur, mais je sais qu’elle n’est pas générée, de prime abord, par mon corps. Je repère visuellement et de manière calorifique (moins précisément), sa source. Je la ressens sur mon corps qui semble aussitôt la produire, mais d’une différente manière que lorsque je fais de l’activité physique et que, suite à des mouvements, mon corps génère de la chaleur. Je reconnais que la chaleur émane de la robe, pour venir s’étendre dans l’espace qu’elle semble construire au même instant. Cet espace me semblait d’abord neutre avant d’appartenir à cette nouvelle présence. Elle me touche littéralement, elle vient m’atteindre de l’extérieur. En inondant la pièce de chaleur elle confère à l’air ambiant une densité qu’il n’avait pas auparavant. La chaleur est perceptible, mais invisible. Je la perçois qu’à partir de l’instant où elle m’atteint et où mon épiderme répond à cette atteinte. Du même coup, quelque chose me touche et je crée dans ma conscience la déchirure spatio-temporelle me permettant de l’envisager comme une présence. À la rencontre corporelle visuelle s’ajoute donc la rencontre corporelle tactile. La sensation thermique engendre aussi un sentiment de réciprocité avec l’objet source. Lorsque je ressens la chaleur, il s’agit de ma peau qui se réchauffe. Lorsque tout à coup la robe de Sterbak réagit à ma présence en dégageant de la chaleur intense, j’en fais tout autant. Je suis touchée par la chaleur et parce que j’en suis atteinte, mon corps génère aussi de la chaleur et contribue d’une certaine manière à la chaleur ambiante.

La robe paraît d’abord avenante par sa posture et sa chaleur, mais elle devient par la suite plus difficile à approcher à cause de cet aspect calorifique. Elle oblige une distance entre la source et moi-même. Cette chaleur m’attire, mais il m’est impossible d’avancer davantage vers celle-ci, car à un certain point dans l’espace, son degré élevé commence aussitôt à me repousser. Non seulement la chaleur est trop ardente et, par le fait même, je me tiens à un minimum d’un mètre de la sculpture, son intérieur m’apparaît de plus en plus inaccessible. Il se remplit. Il prend chair et ainsi une sorte de dialogue s’inscrit entre moi et l’objet parce que celui-ci détecte mon mouvement et que je détecte le sien en retour. Le danger qui m’apparaît alors, parce que la chaleur devient accablante, oriente mon parcours. Si je m’en approche trop, je ressentirai une douleur. La chaleur me prescrit des limites qu’elle me dicte parce que je les ressens sur ma peau. Le corps que je rencontre dans la pièce prend une expansion plus grande dans l’espace que ses simples bordures visuelles. Mon mouvement dans l’espace ne peut donc se planifier sans tenir compte des réactions agressives de cette présence qui m’accueille et m’attire d’abord, pour ensuite effectuer sur mon corps une véritable répulsion. Elle est d’abord mysterium, une énigme que je souhaite élucider, pour devenir rapidement tremendum, intouchable parce que le danger engendre une peur certaine. J’adapte mon comportement à celui de la sculpture animée et je suis aux aguets, car elle se présente de manière imprévisible, comme tout ce qui possède une intentionnalité, elle semble hors de mon contrôle. Elle s’érige en moi comme altérité et plus précisément comme Alter ego parce qu’elle fait miroiter mon propre corps et ses propriétés (voluminosité, chaleur et psychisme).

La sensation thermique, reliée directement à la robe, engendre une sensation de présence et consolide l’appariement corporel visuel. Il y a toutefois discordance, car malgré cette sensation de présence, je reconnais l’effet, l’artifice. Cette double sensation, de présence et d’inertie, me procurent alors un sentiment de hantise. Sachant que la robe est inerte, lorsque mon expérience la dote d’une personnalité, d’un caractère particulier qui n’est pas indifférent à ma présence, elle devient alors hantée. Je lui fais le don de l’intentionnalité, et par cela même, elle s’anime et devient altérité. L’univers du primitif peut m’apparaître hanté et cela parce que j’y retrouve des phénomènes qui me sont étrangers et invisibles. C’est alors seulement de mon point de vue qu’il y a hantise. Les primitifs ne se sentent peut-être pas hantés puisque les objets ne sont pas inertes dans leur monde commun. Il n’est pas surprenant que les choses s’animent, leur animation est la raison de leur existence. Je me sens hantée en présence de la robe parce que ma faculté de percevoir les choses s’animer provient de ma sensation, de mon espace vécu et surtout parce que je possède un espace commun pour lequel je sais qu’elle est un objet inanimé, mais elle m’interpelle autrement.

Hantise et incarnation

Si j’évoque ici la hantise c’est parce que celle-ci est souvent générée ou plutôt elle génère, tout dépendamment du point du vue de l’observation, une sensation thermique et, par extension, une sensation de présence. Celui qui ressent la hantise ressent, par exemple, une sensation thermique déstabilisante qui lui donne cette sensation de présence. Celui qui observe la personne qui se sent hantée croit que cette hantise provient d’une hallucination. Dans le cas de la robe, celle-ci hante dans la mesure où je sais qu’elle est un objet. Je le sais parce qu’il n’y a pas parfaite concordance entre mon corps et le corps métallique sculpté que j’expérimente. Elle me hante parce qu’elle réagit et parce que je la ressens, bien qu’elle n’y soit pas réellement en tant que vivant et que psychisme. Je la munis d’une intentionnalité parce que s’inscrit un dialogue corporel vécu entre mon corps et la « sculpture ». La hantise, une « expérience d’altérité animique », parce qu’elle induit une présence vivante, serait comme dérivée de l’expérience primitive du monde et des phénomènes ainsi que de l’animisme. Elle relève d’un comportement cryptoreligieux. Elle est un sentiment qui se forge dans ma conscience qui au même moment semble dédoubler son intentionnalité, (tel l’exemple évoqué au chapitre premier lorsque j’ai envie de dormir, mais que je dois me lever), générant ainsi une lutte pour me ramener dans mon entité. Il en est de même pour la hantise contre laquelle je lutte ici parce que la robe n’est pas vivante, mais je la ressens comme telle parce qu’avec elle j’ai engagé un dialogue corporel.

La définition de l’espace hanté s’harmonise avec la définition de l’espace primitif, malgré que le point de vue sur la hantise implique la présence d’un surnaturel. Chez le primitif, il n’y a pas de surnaturel parce qu’il est naturel pour lui que les choses s’animent. Les deux espaces sont profondément vécus, mais dans le cas d’une représentation numineuse telle celle la robe de Sterbak, le sentiment peut facilement devenir collectif. Il ne s’agit pas d’une représentation d’une robe hantée, mais bien d’une mise en conditions de perception d’une présence par la chaleur et le volume que présente la robe. On ne met pas en scène la hantise, on la fait ressentir de manière empirique. Il ne s’agit pas d’un concept, mais d’une sensation devant le spectacle, ou devrais-je dire avec le spectacle, car c’est véritablement ma présence qui rend celui-ci possible et c’est par ma participation que la chose s’anime. La sensation de présence devant l’objet inerte devient alors
une hantise parce qu’il y a dualité d’une émotion. L’expérience de la hantise engendre la sensation d’une incarnation. La sensation thermique me permet de construire l’incarnation de la robe en une présence vivante et la robe ainsi personnifiée se transforme sous mes yeux et dans ma conscience.

Le langage comme nourriture de l’aperception

Non seulement ma présence enclenche le mécanisme qui diffuse la chaleur dans la pièce, mais elle génère du même coup le démarrage d’un projecteur. Celui-ci diffuse alors lumière et mots qui prennent forme en un message, qui, dans le contexte présent, renchérit les sensations liées à l’expérience de la robe. Si la robe me fournit de l’information sur sa situation psychique, elle crée au même moment une ouverture vers la personnification de l’être animé. Les paroles génèrent du même coup une consolidation de l’expérience de la présence se vivant au même moment où les écrits apparaissent. Je lis et le texte devient ce que je vis au même moment. Voici le message diffusé par le projecteur :

« There is a barbed wire wrapped all around my head andmy skin grates on my flesh from the inside. How can yoube so comfortable only five inches to the left of me?I don’t want to hear myself think, feel myself move.It’s not that i want to be numb, I want to slip underyour skin: I will listen for the sound you hear, feed on your thought, wear your clothes . Now I have your attitude and you’re not comfortable anymore. Making them yours, you releived me of my opinions, habits, impulses, I should be grateful but instead you’re begining to irritate me: I’m not going to live with myself inside your body, and I would rather practice being new on someone else.”

Il ne s’agit pas ici d’une analyse littéraire de ce court texte, mais j’aimerais simplement le regarder de plus près pour souligner combien il consolide l’expérience de la présence et de la sensation de hantise. Dans ce message qui semble s’adresser directement à celui qui a engendré le dialogue par sa simple intrusion dans la pièce, la robe « parle ». Elle raconte ce qu’elle ressent. Son psychisme est étalé sur le mur sous forme de langage. Elle me rappelle dès le départ que c’est elle qui parle. Elle décrit ce que je ne vois pas, mais que je m’imagine dès l’animation calorifique du dispositif. Ainsi, elle parle de sa tête enveloppée dans le barbelé « there is a barbed wire wrapped around my head (…)». Une description que je n’ai alors pas trop de difficultés à imaginer étant donné l’apparence du reste du corps moulé dans un matériau métallique. Elle n’est plus une robe, car elle a bel et bien une tête à laquelle je n’ai pas accès visuellement au premier abord, mais que je construis d’emblée comme une aperception avec l’expérience de la robe. La tête prend ici une forme plus précise par les mots qui la décrivent et me permet de consolider mon aperception de celle-ci qui s’était déjà construite avec l’espace corporel de la robe. Elle partage ses souffrances : « (…) and my skin grates on my flesh from the inside.» Sa peau, sa chair, une autre aperception qui s’érigeait tranquillement avec l’incarnation de la robe. C’est véritablement tout son aspect physique et vivant qui apparaît ici avec le phénomène de la souffrance de la peau. Je peux m’imaginer la sensation souffrante dont pourrait procurer l’enfilage de cette peau métallique lorsque j’envisage habiter l’espace de la robe. Le partage de ses souffrances fait aussi advenir une certaine forme d’empathie, un sentiment qui ne saurait émerger que de la prise de conscience de l’existence de l’Alter ego, l’autre être humain aussi doté d’un psychisme.

La robe s’adresse à son spectateur qui, tout à coup, pourrait même ressentir le malaise de sa propre présence, parce qu’après tout, il semble que je me sois immiscée dans l’intimité d’une autre présence : «How can you be so comfortable only five inches to the left of me?». Ainsi, elle fait même référence à la distance physique approximative où je me trouve par rapport à elle. Elle prescrit ma sensation future envers elle : «It’s not that I want to be numb, I want to slip under your skin: I will listen for the sound you hear, feed on your thought, wear your clothes». Les mots s’enchaînent ainsi comme pour montrer l’entrelacement qui était déjà établi par la chaleur émanée. Elle souhaite entrer sous ma peau et voilà qu’elle le fait véritablement, parce que la chaleur atteint le derme en profondeur plus que les autres sensations thermiques (froideur, tiédeur…etc.). Elle s’incruste et me hante jusqu’à me posséder et du même coup me déposséder. Elle nourrit effectivement mes pensées en cet instant de perception et m’habille parce que j’en suis immergée. Plus hypnotiques, bien que quelque peu repoussantes, les paroles suivent le cours de mes propres sensations qui semblent à leur tour s’empreindre de réciprocité avec cette robe. Un peu agressive, elle souhaite certainement mon inconfort. Je construis tranquillement ce faux Alter qui fait grandir en moi la déchirure du fait qu’elle est Autre, qu’elle existe de manière autonome, jusqu’à ce qu’elle me ramène à l’esprit le fait indubitable que j’en construis moi-même toute l’altérité. La créature qui cherchait à se fusionner et qui s’infiltrait dans mon intimité me rejette maintenant sans pitié : “I should be grateful but instead you’re beginning to irritate me: I’m not going to live with myself inside your body, and I would rather practice being new on someone else. » Peut-être avec le prochain spectateur? Le texte projeté laisse place à une panoplie d’interprétations et de « chemins psychiques », mais son expérimentation hic et nunc est directement vécue avec les sensations tactiles et visuelles de l’image vivante. J’aurais pu ne pas lire le texte et ressentir ses éléments comme je l’ai démontré plus tôt avec les éléments d’attirance et de répulsion que la robe invoque, mais les mots nourrissent l’aperception psychique de l’ « être » que j’érige.

Le corps participant

La chaleur n’est pas représentée, elle est présente. De même que la robe n’est pas une représentation de la robe elle est « présentification » de celle-ci, dans tout son volume. Elle s’incarne par ma présence et ses paroles se profilent sur le mur, dans la lumière du projecteur déclenché à son tour par mon mouvement. La représentation est à la fois l’objet de la représentation. La présence est mise en conditions de perception parce que mon corps s’apparie au volume et parce que l’image de mon corps peut s’y projeter. L’objet s’anime parce que mes sens s’unifient en une seule sensation, regroupant à la fois la sensation de la chaleur, la sensation du mouvement (allumage des dispositifs, nichrome et projecteurs de lumière), la sensation visuelle, ainsi que la sensation qui accompagne la cognition reliée au contenu du langage. La chaleur me plonge dans un espace vécu dans lequel je suis tout à coup immergée. La distance entre moi et l’objet n’existe plus, du moins elle s’en voit transformée. Visuellement la robe se tient à une bonne distance de moi, mais ma sensation tactile m’induit une toute autre information car la chaleur atteint mon corps. Il s’agit là d’une rencontre corporelle différente de la rencontre corporelle visuelle, qui était là au départ, lorsque j’ai mis le pied dans la pièce.

La robe m’apparaît hantée parce que tel est son effet d’intrusion sensorielle sur le spectateur par la chaleur et la lumière qui s’en dégagent. La hantise est la part de transcendance dans l’expérience vécue. Elle est déchirure et offre un dédoublement de l’intentionnalité. Elle ne concorde pas avec ce que je perçois d’emblée, une robe de nichrome formée de fils argentés. Si l’on avait voulu ici imiter un être humain, l’artiste avait à sa disposition bien plus de moyens que ceux utilisés pour la confection de cette robe. Les nouvelles technologies permettent des reproductions beaucoup plus réalistes du corps humain et des dispositifs beaucoup plus performants pour les animer. La robe de Sterbak n’est pas ainsi, sa présence est toute à construire : elle fonctionne par la participation. Elle ne représente pas quoi que ce soit, un être humain quelconque, mais bien une robe volumineuse qui s’anime. Ce qui est représenté est cela même que je perçois. Elle met en conditions de perception une présence à la manière d’une hantise.

Présence duelle et envoûtement

Si l’auto-portance de la robe lui conférait déjà cet effet de présence, c’est qu’on y voyait un corps, même si la tête était comme disparue de ce corps, un corps féminin. La féminité est générée par le vêtement dont la forme rappelle les robes de bal. Il n’y a pas simplement un vêtement, mais un vêtement qui suppose un corps, comme si on avait construit la sculpture en la moulant sur un corps. Si elle attire à première vue, la chaleur intense me repousse par la suite. Je l’ai exposé plus tôt, la robe effectue à la fois une attraction parce que chaleureuse et énigmatique, et une répulsion parce que brûlante et agressive. Il en va de même du texte qui défile sur le mur. Cette dualité dans l’expérience de la présence de la sculpture est à mon avis métaphorique du sentiment de l’envoûtement qui s’intensifie par la hantise et finalement s’atténue dans l’aversion. Ces éléments sont en quelque sorte le parcours vécu généré par l’œuvre, les sentiments qui sont suscités durant son exploration.

Même si je ne suis pas en mouvement dans la pièce, il y a tout de même un parcours qui me semble prescrit par l’œuvre. Un parcours vécu qui diffère de celui qui se traduisait dans l’œuvre de Cardiff. L’exploration du motet engendrait un parcours de la pièce musicale. La seule direction prescrite par cette œuvre était celle de l’irréversibilité de la pièce musicale, qui, malgré toute l’épaisseur de son exploration, possédait un début et une fin, un sens unique. Toutefois, à l’intérieur de ce chemin étroit, il y avait toute la densité de la pièce musicale diffusée à travers l’espace qui me permettait d’orchestrer mon appréhension du motet à ma guise. Ce parcours vécu pouvait se faire par la direction de mon intentionnalité sur certaines sonorités et se traduire par mon déplacement physique dans l’œuvre. Ici, le parcours commandé est plus de l’ordre de la sensation. Il n’y a pas véritablement un début et une fin de l’œuvre, si ce n’est que du déclenchement des mécanismes internes à celle-ci, mais plutôt un chemin interne de la construction de la présence qui discordera pour devenir duelle. La présence qui s’érige dans ma conscience, du même coup, me fait prendre conscience de ma propre existence au sein même de l’œuvre parce que le danger qui l’anime m’empêche de me contenter de la contempler passivement. Elle m’attire, voilà son début, elle m’agresse, voilà sa fin. Elle se termine parce que le sentiment qu’elle provoque en moi, sur mon épiderme, ne me pousse pas à la découvrir davantage. Sa présence oscille entre la frontière fragile de l’agréable et de l’insoutenable, de l’attrait et de la domination, du charme et du maléfice, ainsi de la présence duelle de l’envoûtement.

(c) Paule Mackrous

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