Pathosformel

La pathosformel d’Aby Warburg se laisse saisir à travers le parcours des nombreuses analyses d’œuvres opérées par l’historien, ainsi que par les idées théoriques qui sous-tendent ses analyses. C’est pourquoi on s’inspire ici d’un ouvrage comprenant plusieurs textes de Warburg, soit celui des Essais florentins , pour comprendre comment la pathosformel fonctionne dans les œuvres picturales. Pour cerner ce concept empreint de vitalité, on s’appuie largement sur l’important ouvrage, voire l’hommage rendu à Aby Warburg, soit L’image survivante de Georges Didi-Huberman. Il s’agit ici de synthétiser cette « notion mouvement » qui s’érige sur un lourd héritage warbuggien, en tenant compte de la conception historique, anthropologique et philosophique sur laquelle elle semble avoir pris racine.

La survivance

La pathosformel est une forme incarnant une survivance à travers l’histoire de l’humanité, elle ne s’inscrit donc pas dans le temps comme quelque chose de fixe. Au contraire, il est possible qu’elle surgisse dans les images de différentes époques, puisqu’elles les transcendent en quelque sorte. L’idée de survivance apparaît dans une conception du temps non linéaire (Buckardt, Nietzsche), un temps « rebondissant ». Les rebondissements du passé vers le présent sont rendus possibles par le principe de latence, de la transmission inconsciente des formes expressives. Il ne s’agit pas non plus d’un temps primitif cyclique, où la forme de pathos revient en s’inscrivant dans une phase particulière d’un cycle déterminé. C’est un temps qui avance, mais qui comprend en lui toujours, de manière latente et manifeste, les traces du passé. Elles sont manifestes lorsqu’elles s’actualisent dans la pathosformel. Warburg s’est intéressé grandement, à titre d’exemple, aux formes antiques dans la peinture du Quattrocento, par exemple, la figure de la nymphe. Lorsque cette forme de pathos surgit dans une œuvre du Quattrocento, c’est à la fois le maintenant et l’autrefois qui surgissent en même temps et donc la possibilité de leur cohabitation. La pathosformel se présente comme un anachronisme du point de vue de la linéarité temporelle. Il ne s’agit pas d’un objet inerte momifié dans une temporalité figée, mais de relations de forces qui s’inscrivent dans un dynamisme.

Le geste

Les pathosformels, ces formes éternelles de l’expression qui surgissent dans les images (et toutes les autres formes d’art), ne sont pas figées au cœur de celles-ci, telles des empreintes de l’histoire humaine. Si elles sont fossiles, elles sont des « fossiles en mouvement ». Le temps s’érige et se dynamise par des relations entre des forces, qui, à l’origine, sont de natures gestuelles. Le phénomène du pathosformel est une survivance, mais la pathosformel en tant que telle reflète le mouvement organique. Elle relève d’une motion de nature affective. La figuration anthropomorphe prend racine dans la motricité corporelle. À travers l’expression corporelle, c’est le psychisme qui surgit. Les formules gestuelles ressurgissent, mais se chargent d’une affectivité nouvelle. C’est ainsi que des formes antiques, de culture païenne, sortent de leur latence pour révéler leur force à nouveau dans des représentations au thème chrétien. Le retour aux formes antiques ne doit donc pas se comprendre comme une imitation graphique des représentations de l’époque, des figures désincarnées et reproduites mécaniquement. On doit plutôt voir ce retour des modèles antiques comme un surgissement du geste expressif antique. C’est parce que l’histoire est ici placée en l’homme et non l’inverse que ceci est rendu possible.

Forme vs pathos

Les deux éléments qui forment le concept en mouvement de la pathosformel, forme et pathos, sont indissociables dans la perception. Visuellement, il rappelle le rapport, que nous avons évoqué plus tôt, entre le signe iconique et le signe iconique non mimétique. C’est le dynamisme entre les deux qui engendrent l’effet visuel du mouvement, par exemple, dans la figure de la Nymphe. Celle-ci est à la fois figée (visage, posture) et en mouvement (cheveux et drapée). La forme et les éléments iconiques engendrent l’expression dans les signes non mimétiques. Warburg remarque le retour à des schèmes antiques dans des modèles qui témoignent d’un mouvement extérieur, dans le cas de le Nymphe, celle-ci semble se mouvoir par le vent. C’est par le signe iconique que l’on peut certainement établir des analogies, entre une figure de nymphe de l’Antiquité et une autre du Quattrocento. Seulement, ces analogies ne sont pas suffisantes pour apercevoir la pathosformel. Il faut adopter cette posture devant l’histoire, celle de la conception du temps rebondissant. Elle rend possible la coexistence du passé et du présent et par extension, celle de l’étude de l’objet, l’image comme un objet vivant et dynamique. D’autre part, c’est la nature anthropologique du geste représenté, la manière dont il s’ancre dans un schème de perception humaine. Dans le cas de la Nymphe, c’est véritablement « une gestuelle affective de la présence » que Warburg décèle, la présence extérieure qui remue les cheveux et les drapées de la Nymphe. Les éléments historiques et anthropologiques qui font partie de la découverte de la pathosformel, selon l’auteur, ne sous-tendent pas un tableau, mais se retrouvent à même les formes. En elles, s’inscrit une parcelle gestuelle de l’humanité à travers le graphique et la force, la forme et le pathos, le schème et la puissance, indissociables les uns des autres. La forme engendre le pathos et leur rencontre crée une agitation qui libère une émotion.

Le signe indiciaire

On ne peut réduire la pathosformel à son caractère iconique. Car bien que la figure de la Nymphe trouve sa ressemblance avec une forme extérieure ou une image mentale d’une femme, à la lumière de la pathosformel, elle est avant tout une gestuelle affective inscrite dans le psychisme et dans le corps humain. Si le signe indiciaire ne peut se retrouver dans le tableau que par le phénomène de contiguïté entre la main du peintre et la trace laissée par le pinceau, la pathosformel ne saurait s’inscrire dans un tel type de signe. Mais si l’on pouvait comprendre ce type de signe comme l’empreinte de la psyché, ainsi il dénoterait un schème mental qui s’inscrit en contiguïté avec la forme gestuelle qu’il opère sur le tableau. Un peu comme chez Steiner, l’homme porte, de manière latente, les traces anciennes, voir les schèmes primitifs de son passé anthropologique. Celles-ci s’actualisent dans certaines représentations, on les décèle comme des pathosformel. C’est donc dire que le temps des survivances comprenant les pathosformels est un temps essentiellement psychique. Le pathosformel rend visible un état affectif et non un élément du monde extérieur. Selon Aby Warburg, elle n’est pas de nature intentionnelle puisqu’elle n’est ni imitation, ni citation. Il ne s’agit pas d’une réflexion sur ces formes en les faisant revivre volontairement, mais c’est plutôt le refoulé qui surgit. C’est en ce sens que l’on peut introduire l’idée de la pathosformel comme symptôme, qui s’inscrit dans une symptomatologie du temps.

(c) Paule Mackrous

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