Présence divine dans l’art

Dans son article Presence , l’évêque Rowan Williams se questionne sur les images chrétiennes, plus précisément sur les modes de représentations de la présence divine dans ces images. On tente ici de rendre sa pensée sur l’idée du changement, inhérente à toute représentation de la présence divine et sur les stratégies de représentation suggérées pour l’évoquer.

Le changement

Selon Williams, c’est dans l’évocation du changement que s’érige la présence divine dans l’image picturale, le divin engendrant la métamorphose des éléments environnants. Dans l’histoire de l’art, plusieurs artistes ont mis en œuvre des stratégies pour produire le sentiment du changement chez le spectateur. L’auteur retient les stratégies de l’anonymat et de l’ironie. La première consiste à représenter une figure anonyme dans un moment humain et à laquelle se rattachent des éléments étranges. Cette tension, entre la figure humaine garante d’une temporalité et les éléments mystérieux atemporels, opère un sentiment de transformation chez le spectateur et, ainsi, est susceptible d’engendrer la sensation de présence divine. La deuxième stratégie signalée par l’auteur, celle qu’il appelle l’ironie, agit de manière similaire à l’anonymat. Il s’agit de poser une figure particulière dans une position qui ne lui correspond pas normalement. À titre d’exemple, l’auteur décrit une peinture dans laquelle une figure humaine présentée dans une position impériale, portant une couronne sur sa tête et siégeant sur un trône, n’a aucunement l’allure conventionnelle d’un roi. Ses cheveux sont longs, sa barbe est exotique et il est habillé comme un professeur de philosophie. De son doigt, il pointe un livre. Ainsi, la représentation se transforme de son sens littéral (figure étrange sur un trône) vers son sens figuré : ce qui est royal dans l’ordre de l’univers, c’est la sagesse. L’empereur subsumant tout empereur, c’est donc un savant. En créant cette discorde au sens littéral, la peinture incite le spectateur à faire basculer la représentation ironique dans sa signification métaphorique. Il s’agit dans les deux cas, l’anonymat et l’ironie, essentiellement de conventions iconographiques qui sont entrelacées avec des éléments étranges. C’est au niveau symbolique que le sens de l’image s’articule principalement, mais c’est dans le changement que celle-ci opère le sentiment de la présence divine.

Le narratif

À l’opposé de l’anonymat et de l’ironie, le narratif élimine la suggestion du changement dans l’image. Parce que le narratif est descriptif, il anéantit l’espace nécessaire à la construction du changement par le spectateur. Le changement est inclus dans l’image narrative. En construisant l’image dans une succession d’événements, le mouvement temporel est inscrit à même la représentation. Selon l’auteur, l’image perd ici de sa puissance, de sa présence spirituelle, elle a peu d’effets parce qu’elle en dit trop. Dieu en est absent, il n’y a pas de place pour laisser filtrer, dans l’esprit du spectateur, ce qui n’est pas de ce monde. Il met la présence divine dans l’évidence plutôt que de la faire advenir par l’exercice d’une transformation intime, immanente au regardant.

Présence et croyance

Les premiers tableaux religieux consistaient souvent en une représentation d’un jeune personnage anonyme et ordinaire dans une mise en situation qui contribue à la mystification du personnage. La situation infère ainsi une signification religieuse à la figure humaine, mais il est impossible d’identifier précisément les éléments subordonnés qui en permettent la perception. Si le mystérieux n’est pas à proprement dit identifiable dans l’œuvre, c’est qu’il se trouve presque entièrement dans l’esprit du spectateur. L’essentiel de l’oeuvre, sa substance révélatrice, n’est perceptible que par l’investissement du regard croyant. L’image à elle seule ne révèle pas à quiconque sa puissance et sa signification. Selon l’auteur, il n’y a pas de rhétorique de l’image permettant de rendre visible la présence divine. C’est dans le partage de l’expérience religieuse de l’œuvre qu’elle trouve son sens profond. La rhétorique de l’image permet son déclenchement, mais s’il n’y a pas de croyance, l’image demeure inerte. Ainsi, la figure demeure anonyme au lieu de se personnifier pour mieux se désincarner par la suite et se révéler comme présence divine. Par la révélation, la figure devient une présence. Nouvellement advenue à la conscience du spectateur, par sa participation croyante, la présence change le cadre de références de la représentation et la perception de celle-ci.

La plasticité

Le changement n’est donc pas lisible dans l’image, mais suggéré et nourrit par la participation du spectateur. Si des stratégies de représentation comme l’ironie et l’anonymat en permettent la sensation dans les peintures plus anciennes, dans l’art moderne et contemporain, c’est davantage la plasticité qui permet son évocation. S’il ne peut être représenté ou incarné dans une figure, le mouvement du changement se trouve toutefois dans les éléments plastiques comme les entrelacements de couleurs, de luminosités, les vecteurs virtuels créés par les réseaux de lignes qui constituent la représentation. Celle-ci trouve sa pleine signification dans les pans de couleurs des arrière-fonds et dans les visages à moitié esquissés plutôt que dans les figures iconiques bien définies par la ligne. Les artistes contemporains, explique l’auteur, ne sont plus cantonnés à l’utilisation des formes iconiques traditionnelles. Ils doivent plutôt se questionner sur la manière dont un paysage ou une scène sont altérés par la présence divine. C’est avec les éléments de plasticité qu’il est rendu possible de suggérer le mouvement dans le tableau ou de diriger l’ensemble de la composition. Il s’agit d’un défi purement formel. On n’ajoute pas ici un élément ou plusieurs éléments étranges dans une représentation, mais on caractérise l’ensemble de la composition, ce qui infère un sens aux figures iconiques. Les signes iconiques agissent par analogie, la plasticité (signe iconique non mimétique) procède, quant à elle, par la sensation.

(c) Paule Mackrou

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