Too Sweet, Go Away, Helen Choe

Extrait de: Mackrous, Paule, La constitution de l’effet de présence dans la conscience: Art contemporain et animisme, Mémoire remis comme exigence partielle de la Maîtrise en étude des arts, UQAM, 2006.

L’œuvre d’Helen Choe est une installation composée d’un amoncellement de sucre cristallisé sur le plancher, disposé de sorte à produire des formes anthropomorphiques féminines. La seule image trouvée pour la représentation de l’œuvre, ne rend pas bien l’ensemble de celle-ci. Comme on n’y voit pas la forme globale, l’anthropomorphisme est difficile à déceler, mais toutefois, c’est véritablement les formes courbes féminines qui y sont représentées (hanches, seins, fesses). Des petits savons sculptés et bulles de bain colorés sont apposés à différents endroits sur les formes, comme de petits bijoux odorants. L’odeur du savon est omniprésente dans la pièce.

Le sucre, la peau

Les formes gisant sur le plancher brillent sous les lumières de la galerie et dévoilent, malgré leur aspect unitaire, leur propre fragmentation. Le matériau, le sucre cristallisé, s’étend sur le sol, formant comme des corps féminins entremêlés et un peu morcelés. Les formes mouvantes, parce que les reflets de la lumière sur le sucre ne cessent de faire bouger notre regard sur la fragile sculpture, dévoilent une peau d’un blanc aseptisé. Elles respirent par leur mouvement continu, celui de notre œil, mais aussi par les milliers de petits pores que génèrent les grains de sucre. Je rencontre donc des corps, ou des formes corporelles, dans lesquelles je peux facilement projeter le mien, car étendue sur le sol, j’occuperais sans doute l’espace un peu de cette manière dans cette position. Il y aurait comme plusieurs corps, du moins des formes, qui, lorsque je les contemple, me rappellent celles des corps humains. Sur ces formes courbes auxquelles je m’apparie, des savons et bulles de bains y sont apposés et prennent l’allure de bonbons colorés et de bijoux sur un corps ainsi légèrement habillé. Il s’agit là de la rencontre corporelle visuelle.

La physicalité de l’odeur, le souvenir

Dès lors que je m’approche des formes anthropomorphiques, une odeur de savon s’immisce dans mes narines pour s’imbiber aussitôt dans ma mémoire et en faire ressurgir le souvenir le plus évident : l’odeur corporelle. Je rencontre une odeur que j’associe au corps, et ainsi je fais la rencontre d’un corps se confirmant par ce qui se trouve sous mes yeux, une forme humaine sur le plancher. Je respire une odeur qui n’est pas mienne, mais qui s’apparente quelque peu à mon odeur, parce que j’utilise, moi aussi, du savon. Il y a toutes sortes d’odeurs de savon, toutefois, il y a dans toutes ces odeurs souvent quelque chose de spécifique, me disant qu’il s’agit bien de savon pour le corps et non d’un autre produit quelconque ou encore d’un savon pour un autre usage. Il y a quelque chose de commun et de récurrent, faisant en sorte que j’apparie cette odeur à ma propre odeur, bien qu’elle ne soit pas identique. Il y a cohérence. À partir de cette cohérence, j’introduis tranquillement une aperception de l’Autre, le corps de l’Autre en tant que vivant et émanant quelque chose que j’apparie à ma propre émanation. Du même coup je sais que cette odeur, bien qu’elle entre en moi, n’émane pas de moi, malgré le risque que cette odeur m’imprègne si je reste longtemps dans cette pièce. Elle pourrait devenir partiellement mienne. Il s’agit là d’une odeur que je dirais partiellement corporelle dans la mesure où elle est ajoutée (elle n’émane pas du corps naturel) et que je l’associe au corps par une pure convention parce que, dans le monde dans lequel je vis, cette odeur se rattache au corps humain exclusivement. Son souvenir est vécu, mais il fait partie d’un monde commun. Je pourrais ainsi ressentir comme Autre, l’odeur qui se dépose sur mon corps. Toutefois je sais que cette odeur de savon provient, en premier lieu, de ce corps respirant qui n’est pas mien.

L’odeur a une source et je la repère donc aisément. Elle m’indique qu’il y a quelque chose qui la génère, elle émane de quelque chose. Par cette sensorialité, la forme anthropomorphique se répand dans l’espace et se densifie pour venir me toucher intimement. Elle entre dans mes narines et génère mes souvenirs. La sculpture n’est pas simplement amoncellement de sucre dessinant une forme humaine par terre, elle est présente dans toute la pièce. Elle m’enveloppe et son odeur consolide son unité, sa présence en tant qu’entité. Je suis en contact constant avec elle, je ne peux véritablement ignorer sa présence à moins de sortir de la pièce ou de boucher d’une quelconque manière les orifices qui me permettent de la détecter. Lorsque je suis dans le couloir et que je me dirige vers la salle d’exposition, l’odeur m’attire. Je la cherche, je cherche sa source. Lorsque j’arrive dans la pièce, l’odeur devient irritante et repoussante parce qu’elle est trop intense. Elle m’irrite et ainsi me « demande » corporellement de m’en éloigner. C’est donc dire qu’elle pourra même interagir sur mon déplacement dans l’espace, parce qu’au départ elle m’intrigue et par la suite elle m’agresse et devient insoutenable. Mon corps réagit au sien. Sa présence est, tout comme la robe de Sterbak, une présence duelle.

L’ambiance odorante crée donc à la fois un degré d’intimité avec l’objet, mais du même coup, une déchirure nécessaire à la constitution de l’Autre et donc au sentiment d’intimité lui-même. Comment pourrais-je me sentir près de quelqu’un sans en concevoir son altérité? Son odeur m’envahit, je ne sens plus du tout mon odeur, c’est elle qui prend l’espace. Je suis chez elle. J’érige sa présence hors de moi parce que l’odeur que je respire n’est pas mienne, bien qu’elle y ressemble. Je regarde cette peau qui s’incarne au fur et à mesure que je la respire. Autant la perception de l’odeur m’offre un rapport intime avec la sculpture, autant elle déclenche en moi sa présence comme Autre. Il est vrai que l’odeur du savon pour le corps pourrait dans certains cas évoquer autre chose que l’odeur généralement attribuée au corps humain. Elle pourrait éveiller le souvenir de l’odeur d’une personne en particulier et, tout à coup, la forme anthropomorphique se personnifierait, ce qui l’animerait davantage. La manière dont la sculpture sollicite mon espace vécu me plonge dans mes souvenirs et influe sur ma perception de la sculpture et même sur la construction fragile d’un psychisme parce que je réagis à celle-ci. L’odeur se répand et s’imprègne dans l’air, c’est le seul moyen par lequel elle peut nous révéler son existence. Elle génère alors un espace particulier, elle le colore.

Le numineux, une peau qui respire

Si l’odeur entre en moi et que, par ce mouvement je quitte l’espace commun parce que je m’immerge dans la densité de l’air ambiant et que, par le fait même, je réside en mon intérieur avec des souvenirs qui me portent vers l’extérieur, l’odeur devient en quelque sorte l’âme de la forme charnelle. Je l’incarne moi-même par des associations passives, au sens husserlien. Il est même ici intéressant de faire le rapprochement entre l’âme et l’odeur, telles qu’elles pourraient se donner à moi dans ma perception visuelle « imaginaire ». Il est certain que l’âme est non seulement invisible, telle l’odeur, mais elle est une aperception, une construction et même une croyance. Je l’ai mentionné plusieurs fois au cours de cette étude, l’âme est un concept relevant d’une prédisposition : elle ne va pas de soi. Toutefois je souhaite parler ici de l’âme en tant que vie, animation de l’inerte. Si elle représente pour moi la vie qui anime le corps, l’élément invisible que je présuppose parce que je suis moi-même dotée d’un psychisme qui régit mon corps, elle peut m’apparaître un peu telle l’odeur. La surface charnelle créée par le sucre respire à la puissance de son odeur. L’âme, bien qu’il s’agisse d’un concept, est insaisissable. Elle est le psychisme qui transparaît parce que je l’érige comme tel. Elle nécessite, tout comme l’odeur, un support corporel pour être perçue :

« Enfouies, cachées, toutes deux sont composées d’atomes minuscules dont la perte n’entraîne aucune modification de poids et de forme du corps. L’évasion de l’âme hors de l’enveloppe charnelle n’est pas sans rappeler celle d’une exhalaison : elle monte des profondeurs, suit les méandres des canaux internes jusqu’aux pores. Une fois à l’extérieur, elle flotte dans l’atmosphère comme un parfum. Mais la vie à l’air libre de l’une comme de l’autre est des plus brèves : L’âme sans abri qui la protège ne peut subsister; quant à l’odeur, elle s’évanouit rapidement. »

Le parallèle entre ce qui anime un corps et l’odeur est intéressant dans la mesure où l’âme comme l’odeur n’existent que par quelque chose, un support concret sans quoi elles disparaissent aussitôt. Si l’exhalaison se compare à ce qui anime le corps, il n’est pas étrange de ressentir la présence par la respiration. La présence d’une odeur et les petits pores créés par les grains de sucre génèrent une surface charnelle respirante.

Réenchantement du matériau comestible

Le sucre cristallisé, un aliment habituel faisant partie du quotidien de bien des gens, est-il ici encore du sucre? C’est Dagognet qui fait valoir l’idée que l’accumulation d’un objet alimentaire permet de transformer la qualité même de l’objet :
« imaginons que nous apercevions des kilos d’oranges! Nous ne les mangerons pas toutes, elles échappent en partie de ce fait à leur fonction de nutrition et de délectation. Elles deviennent des sphères superposées en équilibre les unes sur les autres (…) ».

Je me rappelle toutefois avoir vu des kilos de toutes les sortes de fruits à l’épicerie du coin et d’avoir ressenti une folle envie de les consommer. Ceci dit, je ne nie pas complètement l’idée de Dagonet, seulement je crois que l’aliment ne peut véritablement, dans ma perception, échapper à sa fonction de nutrition. D’ailleurs Dagonet mentionne bien que l’objet n’y échappe que partiellement, et j’ajouterais à cela le fait que le contexte joue sans doute pour beaucoup dans la perception de l’aliment. Je trouve toutefois cette idée intéressante parce qu’elle correspond en partie à mon expérience du matériau alimentaire lorsque j’ai fait la rencontre avec l’œuvre. Il y avait en moi une sorte de double sensation. D’une part, le sucre cristallisé s’amasse en une forme globale, celle du corps féminin. Il devient matériau, un véhicule par lequel un corps prend forme et se définit selon les qualités de ce véhicule. Les grains de sucre se perdent d’abord dans la masse et ces mêmes grains viennent définir cette masse. Les grains se réinventent en petits pores qui ensemble et par la forme globale deviennent le caractère spécifique de cette surface charnelle. Il n’est plus sucre, il est forme et les grains sont devenus des pores. Je redécouvre ici le matériau alimentaire pour ses qualités plastiques : sa brillance, sa blancheur, son grain. Il va sans dire que la grande quantité ici ne me permet pas d’envisager facilement sa consommation hic et nunc. D’ailleurs, je ne me souviens pas avoir déjà vu auparavant autant de sucre en un même instant de perception. Mais celui-ci revit sous un jour nouveau, je le vois autrement. Il se re-dévoile dans ma perception. À cette expérience s’ajoute celle de l’odeur qui consolide mon expérience de la présence d’un corps, plutôt que d’une masse de sucre. L’odeur du savon ne m’ouvre pas l’appétit, il y a comme un effet contradictoire visuel/olfactif, mais il crée au même moment l’harmonie du représenté.

D’autre part, je reconnais rapidement qu’il s’agit là de sucre, sans quoi il ne se re-dévoilerait même pas dans ma conscience. Il se dévoilerait tout simplement comme étant autre chose. Je sais pourtant qu’il s’agit de sucre et que celui-ci est comestible. Bien que l’odeur irritante du savon crée ici une tension sur ce point, le goût entre dans ma sphère d’expérience de cette œuvre et le sucre en tant qu’aliment ne peut être nié. Il en était de même dans l’œuvre de Cardiff, pour le re-dévoilement du haut-parleur en une figure humaine. Il fallait bien que je reconnaisse aussi le haut-parleur d’abord. Ce qui est intéressant ici est que je pourrais, éventuellement, peut-être pas tout d’un seul coup, faire disparaître cette œuvre en la consommant. Je connais déjà sa saveur. L’odeur du savon vient toutefois trahir le goût sucré et m’éloigne sans cesse de ce désir, par le fait même s’affaiblissant, de consommer ne serait-ce qu’une infime partie de la sculpture. Elle existe en tant qu’unité, je n’arrive plus vraiment à me traduire son morcellement. La présence du corps fait quelque peu disparaître la fonction alimentaire du sucre, mais pas totalement.

Sculpter le savon/sculpter le parfum

Les petits savons truffant les formes anthropomorphiques sont tous sculptés de formes courbes comme celles du corps. On y a creusé des cavités afin d’y insérer parfois des perles ou des bulles de bains, des étranges bijoux colorés. Ces sculptures, qui habillent partiellement la forme humaine, ne sont pas sans rappeler la graisse animale qui les constitue. Sculpter la forme du savon est chose bien différente que sculpter l’odeur elle-même. Ici le parfum qui se dégage n’est pas réellement trafiqué en tant que tel. Sculpter un parfum peut être l’ouvrage de sa construction à l’aide de différentes sources odorantes formant ainsi une « (…) nouvelle découpe de la forme cosmique (…) ». Tels les sons constituant le motet de Cardiff, les odeurs viendraient comme s’unifier pour former une nouvelle fragrance toute construite dans ma perception. Je pourrais cependant beaucoup moins facilement dissocier les différentes odeurs qui composent la fragrance que les voix qui érigent le Motet. Telle serait une manière de sculpter l’odeur : les odeurs choisies formeraient en symbiose la fragrance nouvelle. Dans le cas de l’œuvre de Choe, le parfum est travaillé sans être dénaturé de manière odorante, sans se perdre dans une fragrance autre que ce qu’elle est. L’odeur, le souvenir qu’elle génère, est réutilisée pour consolider une perception visuelle et une sensation de corporalité. Ici l’artiste « (…) s’inspire d’une fragrance déjà sculptée dans la matérialité odorante du monde et l’associe ou le met en scène dans une forme plastique » Le parfum est sculpté de manière à fournir une condition de perception de la présence corporelle humaine.

Entre le désir et le cannibalisme

Si le matériau sucré offre, dans l’œuvre de Choe, une véritable sensation de surface charnelle générée par le mouvement de la brillance et le grain, il suscite tout de même le goût. Il fait du même coup écho au désir sexuel relié au corps étendu. La présence de la sculpture s’érige comme une présence sensuelle, mais consommable aussi. Les savons prennent, par ailleurs, étrangement des allures de bonbons et de gâteries. Si Félix Gonzales Tores, de manière plus conceptuelle que pragmatique, avait représenté ses amis décédés par un tas de bonbons du même poids que celui de l’ « âme » (vingt et un grammes étant ce qui semblerait nous échapper lorsque nous perdons la vie), par le nom associé à ce tas de bonbon, le désir de les consommer devenait en revanche plus inquiétant. Du même coup, les bonbons, que sans doute plusieurs spectateurs n’hésiteront pas à consommer, s’animent non seulement par le fait qu’ils symbolisent le corps humain, mais par l’identité reliée au nom qui est attribué. Il en est d’autant plus étrange de consommer la sculpture de Choe dans la mesure où cette consommation implique d’emblée une déformation de la forme globale qui est celle d’un corps humain. Lorsque les bonbons, dans le cas de Tores, ou que le sucre, dans le cas de Choe, sont consommés, c’est aussi un être qui disparaît à l’intérieur de la représentation. La consommation potentielle génère l’idée de la disparition et de la déformation. Une défiguration qui me transformerait, dans le cadre de cette œuvre, en un acteur qui dévore un corps humain, aussi petite que puisse être la partie mangée. Dans le cadre même de la représentation, de laquelle je fais partie, émerge alors un autre type de tension duelle, entre le représenté et le matériau consommable et éphémère. Je suis concernée, par ma perception visuelle de l’odeur et par la présence d’un corps. Je lutte ainsi contre ma perception visuelle du goût qui ferait de moi celle qui mange ce corps. C’est donc à la fois entre l’agréable et l’insoutenable de l’odeur, ainsi qu’entre le désir et le cannibalisme, que la figure de sucre s’érige.

(c) Paule Mackrous

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