Éloge de l’esquisse

Lire et relire les aphorismes de Nietzsche, avant de s’endormir, c’est faire un pacte avec l’insomnie.

Les œuvres qui procurent un effet de présence relèvent toujours de l’esquisse. C’est dans l’inachevé que réside leur force. C’est dans l’inachevé, également, qu’une œuvre statique devient mouvement, qu’elle saillit sur la toile du monde. Ce phénomène apparaît toujours intime, car le mouvement est issu de notre rencontre avec l’esquisse, une esquisse qui devient ce que nous appelons une œuvre. Pensons à ces « figures en relief [qui] agissent si fortement sur l’imagination parce qu’elles sont pour ainsi dire en train de sortir de la muraille » . Ces figures s’élèvent tranquillement de leur fond parce que l’œil et la sensibilité d’un spectateur créent le débordement nécessaire à leur apparition.

Cela n’amoindrit aucunement le travail de l’artiste. Je crois, au contraire, qu’il s’agit de la plus belle offrande qu’il puisse faire à son spectateur : un espace pour l’exercice de l’imaginaire. Des trous, volontairement ou non laissés ici et là, pour élargir les bordures d’un cadre invisible jusqu’à le rendre futile. Quelques balises, simplement, pour que l’imagination ose emprunter la batoude.

Il en est de même pour la pensée qui peut, à son tour, produire de telles esquisses. On reconnaîtra ainsi que « l’exposition incomplète, comme en relief, d’une pensée, d’une philosophie tout entière, est plus efficace que l’explication complète. » Ce qui est amusant, c’est que Nietzsche exprime l’idée d’incomplétude en aphorismes. Si les aphorismes de Nietzsche, si courts qu’ils soient, apparaissent si généreux en significations, c’est parce qu’ils laissent « plus à faire au spectateur, » et qu’ainsi, il est « excité à continuer ce qui fait saillie devant ses yeux en lumière et ombre si forte, à achever la pensée, et à triompher lui-même de cet obstacle qui jusqu’alors s’opposait au dégagement complet de l’idée ».

L’aphorisme est une esquisse qui relève moins de l’ébauche que de l’amorce. Il ne faudrait pas voir, dans l’esquisse dont je parle, un brouillon d’artiste ou un premier jet de penseur obscur qui devrait être façonné davantage, mais la finalité même d’un jeu artistique ou intellectuel (je préfère jeu à travail ici). Le produit « fini » que l’artiste ou le penseur a créé est un détonateur.

Et voilà pourquoi lire et relire les aphorismes de Nietzsche, avant de s’endormir, c’est faire un pacte avec l’insomnie!


Référence citée : Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, Paris, Hachette, 1988, p. 145.

Publié par Paule Mackrous

Après un parcours universitaire en histoire de l’art (BAC, Maitrise) et en sémiologie (Phd), j’ai fait un petit virage en horticulture (DEP, ASP) et en foresterie urbaine (arboricultrice certifiée ISA et études de deuxième cycle en agroforesterie), un domaine dans lequel j’œuvre avec beaucoup d’enthousiasme aujourd’hui! Je poursuis mon travail d’historienne de l’art et de sémioticienne par l’écriture et la recherche, surtout durant la saison hivernale, lorsque la lumière s’amenuise, que le sol gèle et que les plantes dorment. Sur mon blogue, je publie des textes de réflexion sur l’art, la nature et la foresterie selon les lectures du moment, les lieux visités, les œuvres rencontrées.

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