Regarder directement le monde

J’ai lu avec beaucoup de curiosité le fameux ouvrage d’Aldous Huxley Les portes de la perception. L’auteur y fait la description de son expérience du monde, alors qu’il est sous l’emprise de la mescaline, de manière très détaillée. Enfin, on y comprend bien comment une patte de chaise peut devenir soudainement tout à fait fascinante. La longue description, pour sa simple longueur, en dit long sur cette fascination infinie pour une chose faisant partie d’un univers quotidien. Il explique également, œuvres d’art à l’appui, comment certains artistes perçoivent le monde et les objets de la manière dont lui-même les perçoit sous l’effet de la mescaline. À ce sujet, l’auteur renchérit qu’il faudrait

« intensifier notre aptitude à regarder directement le monde, et non à travers ce milieu à demi opaque de concepts, qui déforme chaque fait donné à la ressemblance, hélas trop familière, de quelque étiquette générique ou abstraction explicative. » (Huxley, 1953 : p. 59)

Regarder directement le monde. Cette petite phrase m’est restée à l’esprit pendant plusieurs jours. En tant que sémioticienne en devenir, j’aurais spontanément envie de répondre par un questionnement what the heck? Puis il y a toujours cette image de très jeunes enfants qui découvrent, par exemple, une patte de chaise qui apparaît soudainement tout à fait fascinante. Et s’ajoutent aussi les « théories » plus ésotériques avec lesquelles la même patte de chaise devient tout aussi fascinante…Je passe.

Je réalise aussi que cela a quelque chose à voir avec mon articulation de l’effet de présence. Dans cette idée de théoriser quelque chose qui ne serait pas tout à fait une représentation, j’essaie certainement de voir comment certaines oeuvres d’art peuvent « intensifier notre aptitude à regarder directement le monde ». Comment? en accentuant notre conscience perceptive. D’un autre côté, le mot « effet » évoque la présence de l’intermédiaire, mais cette idée que l’intermédiaire soit rendu conscient (puisque je suppose qu’il y a toujours un intermédiaire) intensifie déjà le contact. C’est-à-dire qu’en l’élucidant, il crée une fascination pour ce qui se trouve devant nous.

Lorsqu’on lit Huxley, on réalise combien cette intensification est à double tranchant, c’est-à-dire qu’elle peut mener à la disparition totale de soi, de la conscience que nous sommes en train de regarder. C’est la folie clinique. Ainsi, Huxley passe des sensations merveilleuses de l’artiste aux terribles tourmentes du schizophrène. La présence de l’intermédiaire, qui agit telle une frontière entre soi et les choses, est nécessaire à la fascination et à l’émerveillement ressentis au contact des objets quotidiens. Percevoir directement le monde, c’est disparaître dans le mysterium tremendum dans lequel il n’y a ni temps, ni espace et s’il y a de la peur, c’est qu’il reste encore un peu de cette conscience de soi.

Référence :
Huxley, Aldous. (1953). Les portes de la perception. Paris, Pygmalion, 1975.

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