Punctum

Une autre notion s’ajoute à la section « Lexique effet de présences » de mon blog, c’est le « Punctum » tel qu’évoqué par Roland Barthes dans La chambre claire : notes sur la photographie (1980). J’emploie le verbe « évoquer », mais cela ne signifie pas que l’auteur rappelle une notion commune développée par un autre auteur. « Évoquer », dans le sens de faire advenir par toutes sortes d’associations, est plutôt la seule manière qu’a trouvée Barthes pour théoriser une expérience singulière à laquelle il a choisi de donner ce nom. On ne peut véritablement décrire le Punctum. En lisant Barthes, j’avais cette impression que le Punctum représentait pour l’auteur davantage un exercice méthodologique qu’une notion à saisir. Ce qui est d’autant plus intéressant…

Une essence?

« j’ai décidé de prendre pour guide la conscience de mon émoi », écrit Barthes d’entrée de jeu( p. 24). Une phénoménologie qui m’apparaît également tout à fait approprier pour théoriser l’effet de présence. C’est en cherchant « un trait essentiel » (l’essence est la visée de la recherche, (!) malgré qu’il n’y ait chez Barthes comme chez tout sémioticien, nullement d’essence) de la photographie qu’il arrive à cette notion de Punctum. Barthes se pose la question suivante: « qu’est-ce que mon corps connaît de la photographie? » Le corps connaît effectivement plus de choses que l’on ne croit. Il est sage, je crois, d’interroger d’abord ce que notre corps connaît des notions, des oeuvres, avant de commencer à cogiter.

Ça a été...une seule fois

Tout le monde connaît le fameux « ça a été » barthien sur lequel je ne vais pas trop m’attarder. Mais il est vrai que cette entremêlement de singularité (ce qui est photographié est arrivé une seule fois) avec la multiplicité (reproductible mécaniquement) est intéressante. Ce que l’on y perçoit est inséparable de son référent. Cela rend la photographie « invisible » et exacerbe la fonction déïctique qui lui est attribuée. On parle ici de la photographie en général. Bien que la photographie soit de moins en moins un « certificat de présence », cette idée demeure pertinente.

Punctum vs Studium

L’expérience du Punctum se distingue d’abord de celle du Studium. Cela ne veut pas dire que les deux expériences ne peuvent pas cohabiter. Au contraire, le Punctum est une forme d’étrangeté, de coupure à l’intérieur du Studium. Cette dichotomie Studium/Punctum se traduit bien dans cette oscillation de l’auteur « entre deux langages, l’un expressif, l’autre critique » (p.20). Pour comprendre ces notions, tout spécialement le Punctum, l’auteur affirme qu’il ne peut pas constituer un corpus, mais plutôt rassembler quelques corps en choisissant l’attrait comme moteur de sa recherche. S’il est sûr de quelque chose, c’est bien de cet attrait (p.37) Il faut ici distinguer l’attrait, de la fascination. La fascination est une forme d’aliénation pour Barthes, alors que l’attrait, tout au contraire, stimule la réflexion. Elle représente le début d’une aventure.

Le Studium, c’est, en quelques sortes, un ensemble de conventions : ce que je reconnais dans une photographie ou dans une oeuvre d’art. C’est ce qui nous est familier, la rencontre avec les intentions de l’artiste : une forme d’harmonie rassurante. Il émmerge de ce que j’hésite à appeler, tout simplement, la culture. C’est ce qui permet aisément une contextualisation de l’image et dans l’image. Le Punctum, quant à lui, est le petit trou dans ce bel univers uniforme. On peut le comparer au phasme ou au symptôme développés par Didi-Huberman (1998). Lorsqu’il y a Punctum, il y a cohabitation de deux mondes en apparence d’abord hétérogène au sein d’une même image. Cette cohabitation n’est pas nécessairement prévue par le photographe, au contraire, elle est probablement causale, arrivée à son insu. Elle n’est pas quelque chose qui relève de la « composition ».

Cette chose discordante « point », écrit Barthes. Elle vient chercher. Mais sa discordance va de pair avec le Studium puisqu’elle n’est discordante qu’en fonction de celui-ci. Lorsque l’expérience est celle du Studium, sans cette petite déchirure qu’est le Punctum, la photographie est dite « unaire » : « elle transforme la réalité sans la dédoubler, la faire vasciller (p.69).Le Punctum relève du détail. C’est le détail qui, dans la photographie unaire, nous attire au point de créer une rupture dans cette unité. Sa seule présence transforme notre interprétation de l’oeuvre. Il y a, à vrai dire, une toute nouvelle oeuvre.

Le contact par la ressemblance

Barthes évoque la différence entre reconnaître et retrouver en écrivant longuement sur les photographies de sa mère. Dans les photographies les plus récentes de sa mère, il la reconnaît, mais ce n’est que dans la photographie où elle est enfant qu’il la retrouve véritablement. Si Didi-Huberman voit dans le contact, la possibilité d’une ressemblance (La ressemblance par contact, 2008), l’inverse est tout aussi possible, c’est-à-dire, le contact par la ressemblance. Une ressemblance qui est, dans ce cas précis, partielle afin de laisser le regard investir l’esquisse.

Se livrer

Tel que le mentionne l’auteur, et je dirais la même chose de l’effet de présence, « donner des exemples de Punctum, c’est, d’une certaine façon, me livrer. » (p. 73). C’est dire ce qui me touche, au-delà de la ressemblance. Le Punctum, finalement, « C’est ce que j’ajoute à la photo et qui cependant y est déjà » (p. 89). Mais à quoi cela sert de parler de Punctum. Est-ce que cela ne revient pas à parler de soi, de ses humeurs? Un exercice narcissique? Une éloge de sa propre individualité? Ceci est une question importante. Ce que Barthes souhaite faire, c’est « l’offrir, la tendre, cette individualité, à une science du sujet, dont peu m’importe le nom, pourvu qu’elle parvienne (ce qui n’est pas encore joué) à une généralité qui ne me réduise ni ne m’écrase. » (p.36-37). Une petite brisure donc, dans le grand Studium de la science!


Références :
Barthes, Roland, (1980). La chambre claire Note sur la photographie. Paris, Seuil.
Didi-Huberman, Georges. (1998). Phasmes : essai sur l’apparition. Paris, Minuit.
Didi-Huberman, Georges. (2008). La ressemblance par contact. Paris, Minuit.

*Un merci tout spécial à Madame Christine Ross qui m’a pointé, avec une sorte d’urgence, l’importance de cette notion pour le développement de mes réflexions sur l’effet de présence.

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