La présence (ou l’absence) sur le ring : Derrida vs Husserl

Il m’est arrivée souvent de ne pas être en « accord » avec les fondements d’une théorie à partir de laquelle, pourtant, je m’inspire grandement. C’est bien le cas de ma lecture de la phénoménologie d’Husserl. L’expression « être d’accord » n’est peut-être pas productive ici, je devrais plutôt écrire « je perçois la contradiction ». La prémisse, le fameux sol apodictique sur lequel repose l’irréductible présence n’existe pas de manière objective. J’insiste sur le mot « objectif » puisque cette irréductible présence peut très bien être ressentie, comme je le relate dans le billet précédent. Mais est-ce bien important? Ma question est probablement naïve, mais un fondement erroné engendre-t-il pour autant une théorie erronée?
Derrida met merveilleusement en lumière ce problème de la présence dans la phénoménologie d’Husserl. Malgré les efforts d’Husserl pour sortir de la métaphysique traditionnelle, selon Derrida, il n’y parvient pas. Husserl n’est pas le seul à passer sous le marteau du philosophe pour qui la métaphysique traditionnelle semble être le plus grand vice caché de toute la tradition philosophique, des Grecs à Lévinas. Il critique non seulement cette fascination de la présence, mais surtout le désir d’unité qui se trouve derrière celle-ci et qui charme l’esprit.

Derrida montre comment Husserl distingue deux types de signe, l’expression et l’indice. On comprend bien, au fil de la critique derridienne adressée au père de la phénoménologie, comment l’expression demeure la seule forme de signe possible alors que l’indice est « présence ». Derrida semble développer une philosophie du « signe originaire » contraire, évidemment, à une philosophie qui repose sur la présence. Ainsi le signe ne pourrait que renvoyer à un signifiant qui à son tour renverrait à un autre signifiant et ainsi de suite. Enfin, il parle d’une philosophie qui déjoue la présence derrière le signe, une déconstruction qui aboutit, en quelque sorte, à cette idée originale de la différance. Dans La voix et le phénomène, cette notion de différance est liée à la voix. La voix crée en chacun de nous une auto-affection qui rend possible la conscience. Cette différance, si mon interprétation est juste (!?), place la représentation au cœur même de la « présence », qui ne peut plus « exister ». Ainsi, il n’y a pas représentation d’une présence, mais il n’y a que de la représentation. Le terme représentation est utilisé par défaut, mais il est évident qu’il devrait être remplacé.

On ne peut toutefois se débarrasser si rapidement de la philosphie complexe d’Husserl en la rangeant du côté d’une philosophie des essences et de la présence. Ce rapide revers de la main arrive trop souvent et ne permet certainement pas d’aborder l’apport sémiotique qui se trouve dans le travail d’Husserl. Sur ce point, on peut dire que Derrida lui rend un grand hommage. La phénoménologie d’Husserl est sémiotique à certains égards, bien que l’insidieuse métaphysique de la présence trahisse certaines idées qui la traversent. Derrida exprime cette double-posture de la phénoménologie husserlienne, en apparence incompatible, ainsi :

« La destinée historique de la phénoménologie semble en tout cas comprise entre ces deux motifs : d’un côté, la phénoménologie est la réduction de l’ontologie naïve, le retour à une constitution active du sens et de la valeur, à l’activité d’une vie produisant la vérité et la valeur en général à travers ses signes. Mais en même temps, sans se juxtaposer simplement à ce mouvement, une autre nécessité confirme aussi la métaphysique classique de la présence et marque l’appartenance de la phénoménologie à l’ontologie classique. « (Derrida, p.27)

Étrangement, cette contradiction me rassure. J’ai besoin de cette contradiction théorique pour comprendre le phénomène de l’effet de présence, une expression contradictoire en elle-même qui parle d’une expérience contradictoire. C’est, en quelque sorte, une expérience phénoménologique de la médiation. Tout ce que nous percevons du monde est signe pour Husserl, mais signe pour quelqu’un. Ce quelqu’un a quelque chose d’irréductible pour lui-même. C’est bien là que repose la présence.

Mais si même cette présence, offerte par l’intuition originaire n’en est pas une, si elle est déjà représentation, il n’y aurait donc que des effets de présence? L’expression « effet de présence » est alors aussi fautive que celle de représentation. Mais on ne peut pourtant s’empêcher de l’inclure quelque part, cette présence! En un sens, on pourrait dire qu’il n’y a que des effets de présence, mais ce ne serait pas très productif! Il y a peut-être, dans cette présence à soi, déjà une représentation qui l’annihile, mais mon expérience de celle-ci est bien différente de celle d’un objet dans le monde ou d’une œuvre d’art. Je préfère penser que l’effet de présence advient effectivement dans un monde où tout est déjà signe, mais qu’il possède une manière particulière de se manifester.

Lorsque nous vivons dans l’attitude naturelle (en dehors de la réflexion théorique) toute est présence, telle est notre expérience. L’effet de présence fait prendre conscience d’un univers de signes. Il se révèle différemment des autres choses qui m’entourent! Si je quitte cette expérience pour celle du « tout est signe », dans une perspective de théoricienne, l’effet de présence se manifeste autrement. Il inverse l’expérience. Il devient un effet d’intuition originaire (la présence). Donc, dans la vie de tout les jours il m’éveille parce qu’il pointe le revers du monde (il n’y a pas de présence), dans mon expérience théorique, il me trouble parce qu’il me pointe une origine (il n’y a que de la présence). Décidément, l’effet de présence a l’esprit polémique! Mais n’est-ce pas cela que nous appelons l’insaisissable?

Références :
Derrida, Jacques. (1967). La voix et le phénomène. Paris, Presses universitaires de France.
Husserl, Edmund. (1992). Méditations cartésiennes. Paris, Vrin.
Husserl, Edmund. (2002). Phantasia, conscience d’image, souvenir : de la phénoménologie des présentifications intuitives Textes posthumes (1898-1925). Paris, Jérôme Millon.

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