L’histoire de l’ « art des qualificatifs »

Lorsque je lis Giorgio Vasari (je le lis par petites bribes), historien d’art avant la discipline, ça me rappelle les motivations qui étaient à l’origine de mes études en histoire de l’art. Cet auteur et son grand ouvrage, Les vies, étaient souvent mentionnés dans les cours d’histoire de l’art, mais nous ne le lisions pas. Vasari a écrit avec passion sur les peintres, sculpteurs et architectes de son temps qu’il admirait infiniment. Son ouvrage est composé presque uniquement de qualificatifs :

And so great and so marvellous is his perfection, that it may be safely and surely said that his statues are in all their parts much more beautiful than the Ancient ; for it we compare the heads, hands, arms, and feet shaped by the one with those of the others, we see in it a greater depth and solidity, a grace more completely graceful, and much more absolute perfection, accomplishd with a manner so facile in the overcommng of difficulties, that it is not possible ever to see anything better.

J’étais convaincue (sorte de fantasme de petite fille de Villeray) au moment d’entamer mon baccalauréat, que mes études me permettraient enfin de, non seulement pouvoir identifier le style, l’auteur, l’époque au simple regard d’un tableau, mais également d’avoir du vocabulaire afin de discourir sur ce dit tableau de cette manière un peu folâtre dont le faisait Vasari. J’avais même déménagé dans Outremont 😉 Mais je me suis vite aperçue que ce ne serait pas le cas. À ma grande surprise, j’apprenais, dès mes premiers cours, que l’histoire était une construction à déconstruire, que le « beau » n’existait pas objectivement et que la critique d’art s’était évanouie dans le relativisme prudent des journalistes et historiens d’art. Je me suis rapidement aperçue que je préférais de loin les restants de nourriture pourris des performances de Massimo Guerrera que le néo-classisisme de Jacques-Louis David et que le nombre des qualificatifs grandioses pour définir une installation médiatique ou une oeuvre interactive était plutôt limité. Définitivement, mes motivations originales étaient, tout comme Vasari, avant la « discipline ».

Après la discipline, je n’étais plus la même personne. Le qualificatif « classique », tel que défini par le fondateur de ma belle discipline (Winckelman) avait pris un tout autre sens pour moi, surtout après un voyage d’études en Grèce.

Je me souviens d’une situation toute particulière lorsque je travaillais pour une compagnie dont je ne dévoilerai pas le nom ici. Il y avait un concours de décorations de Noël entre chacun des départements de cette compagnie. Croyez-moi, dans ce genre d’endroits, c’est bien excitant. Pour contribuer, j’avais fabriqué des sortes de papillons de Noël très colorés sur de la toile que j’avais ensuite découpés et affichés sur les murs. Une des employés a regardé mes décorations avec un air dédaigneux et a dit : « ça fait années ’70, c’est un peu vieillot, je préfèrerais qu’on arrange ça plus moderne, plus classique ». Les gens qui ont vécu leur vie de jeunes adultes dans les années ’70 ont généralement soit un dédain pour ce qui leur rappelle cette époque, soit ils en sont jamais revenus. Le lendemain, la dame en question est arrivée fièrement au bureau avec des lumières blanches et des décorations blanches. Il fallait gagner ce concours.

Le bureau était dans une « grandeur tranquille », des colonnes grecques étaient en quelque sorte simulées par les décorations qui s’enroulaient autours des colonnes de soutènements. Je venais d’assister à l’ « hallucination classique ». Je n’ai rien dit, mais si j’avais pris la peine de dire quelque chose, du haut de ma discipline, j’aurais probablement rétorqué ceci :

1-La période classique, ma chère, c’était plus de 2000 ans avant les années ’70, alors pour le vieillot, on repassera.
2-Deuxièmement, le classique, c’est pas du moderne. En fait, c’est le contraire.
3-Le « classique » tel que tu le conçois, est une pure invention et découle de ce que Winckelman appelait le bon goût, en gros, c’est du snobisme.
4-Les temples grecques et les colonnades n’étaient pas blancs, ils étaient colorés et by the way les hommes portaient des robes. Pour tout te dire, lors de la période dite « classique », les villes devaient ressembler à tout ce qu’un bon hippie aurait adoré.
5-Pour une information supplémentaire, les Grecs ont fait ces constructions blanches avec petits toits bleus un peu partout pour conforter les touristes dans leur hallucination classique.

En bref, je réalisais que la discipline m’avait rendu assez chiante. Tout le monde avait compris ce que cette employée avait voulu dire par « classique/moderne » et moi aussi. J’ai bien fait de ne rien dire. Mes papillons ont été mis à la poubelle et nous n’avons tout de même pas gagné le concours!

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