Effet de présence, modèle d’interprétation et hypertypose

Dans ma thèse sur l’effet de présence, il s’agit non seulement de comprendre cette expérience à la fois singulière et récurrente de l’effet de présence sur le Web, mais il s’agit surtout de développer, à partir de cette expérience, de cette modalité esthétique, un modèle d’interprétation pour les oeuvres hypermédiatiques.

Développer un modèle d’interprétation n’est pas nouveau pour l’histoire de l’art : l’historien d’art ne faisait, jadis, que ça (Warburg, Buckhardt, Winckelmann)! Mais cela m’apparaît de plus en plus important aujourd’hui, à l’ère des technologies numériques, puisque le programme organise les données « historiques » de manière si efficace. Cette organisation peut paraître aussi si naturelle. Les bases de donnée abondent et on entend ainsi de plus en plus souvent dire (regardons les batailles sur Wikipédia, par exemple, entre historiens et amateurs) que tout le monde peut être historien aujourd’hui. On oublie ainsi que le rôle de l’historien, ce n’est pas de téléverser des fiches dans un répertoire, ou des vidéos, des sons, des images dans une base de données. Le rôle de l’historien, ce n’est pas « purement » de faire de la psychanalyse, de la sociologie ou même de la sémiotique. Le rôle de l’historien, ce n’est pas de ramasser des artefacts autour d’un thème. Devant de telles recherches, je comprends bien pourquoi Belting propose la fin de l’histoire de l’art et le début de l’étude des arts. Mais quelle est la profession de ceux qui la pratique, cette étude des arts? Théoriciens de l’art, esthéticiens, sémioticiens : mais certainement pas historiens d’art. Il faut faire attention à la banalisation des termes. Le rôle de l’historien est de créer un modèle d’interprétation originale qui fera le pont entre l’expérience et le discours sur celui-ci dans le but de développer des perspectives historiques. L’historien propose une conception du temps qui lui est propre (et de l’espace, l’un ne va plus sans l’autre), sans quoi, il n’est pas historien. Au début, j’avais appelé ça un modèle de pensée, mais le projet semblait, aux yeux de certains, un peu trop ambitieux, mais ce terme reste présent à mon esprit…

Alors qu’on entend dire que l’histoire est de plus en plus subjective, je remarque plutôt l’inverse : l’histoire n’a jamais été aussi empreinte d’une objectivité, celle de l’algorithme. Bien sûr, tout le monde peut y mettre son grain de sel, et cela, sans opérer d’analyse historique, mais les matériaux de l’historien n’ont jamais été brutes de toutes les manières, l’historien a toujours été une voix pour une multitude de subjectivités. Mais il bricolait seul. N’aime-t-on pas lire les historiens qui proposent une vision du monde qui leur est très intime, malgré toutes prétentions à l’objectivité que contient leur modèle rigoureux? Nous avons perdu le sens de l’origine…

Le rôle de l’historien, aujourd’hui, à l’ère des technologies numériques, c’est, avant tout, de bien comprendre les outils qu’il utilise! De bien comprendre le programme, les bases de données qui sont maintenant ces outils de recherche! De ne pas s’assujettir au dispositif, mais de le rendre conscient au sein même de son processus de théorisation et de composition « temporelle ». Les tags de toutes formes posés sur les artefacts sur le Net doivent être sans cesse remis en question et la manière dont les informations sont organisées doit aussi être remise en question au coeur d’une conception originale et conséquente du temps. Ainsi, qu’il s’intéresse aux arts hypermédiatiques ou non, l’historien doit se préoccuper de ces enjeux : ceux-ci sont au cœur même de son processus de recherche. Ils sont au cœur de son expérience temporelle des artefacts, une expérience qui doit être élucidée lors de la proposition d’une conception originale du temps.

C’est un peu ça l’effet de présence, tel que je le définis : la présence avec la conscience du dispositif.

Il faut savoir faire de l’histoire hypermédiatique pour parler des oeuvres hypermédiatiques. Il faut savoir rendre la chose vivante en comprenant le langage de cette expérience. Il faut comprendre la manière dont les oeuvres se donnent à notre conscience dans un média particulier : ce média qui est aussi un outil, le même qu’utilise l’artiste hypermédiatique. Il ne s’agit pas de folâtrer comme Vasari, mais renversons donc son hypotypose, une description textuelle forte et animée d’une oeuvre, en ce que je baptise ici une hypertypose, une description hypermédiatique (avec textes, images et sons) d’une expérience hypermédiatique! L’histoire de l’art est-elle finie? Oh que non!

À suivre… je suis en train de travailler sur deux gros projets (à part ma thèse) à ce sujet!

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