L’historien d’art aujourd’hui, un VJ?

Réflexions à partir de « Portrait of the VJ », dans META/DATA, Mark Amerika.
Les citations comprises dans ce billet proviennent toutes de cet essai.

Mark Amerika est sans doute l’un des premiers artiste/VJ à avoir théorisé la pratique du VJ (Visual Jockey : cela consiste à mixer des images vidéos en temps réel à l’aide d’un logiciel). S’il le fait, c’est un peu au risque de l’institutionnalisation prochaine de cette pratique qu’il qualifie de « style de vie ». Dans son essai « Portrait of the VJ », on voit bien comment les performances VJ ont infiltré les réseaux de l’art contemporain et qu’au-delà du divertissement, il y a bel et bien là une recherche esthétique et une proposition théorique. Cette dernière m’intéresse tout particulièrement pour ma propre pratique d’historienne de l’art.

« The VJ is someone who takes the creative workflow of an improvised Life Style Practice and aligns it with an activist social agenda where what is lived is the content of actions, albeit in unreal time »

VJ et histoire de l’art

Si on veut inscrire cette pratique dans une histoire de l’art chronologique et du point de vue des formes d’art contemporaines, on pense immédiatement à l’art vidéo : « What You Transgress Is Video Art, What You Point Back to Is Video Art, What You Refrain From Repeating Is Video Art ». En fait, la pratique du VJ représente une sorte de pied de nez à l’art vidéo qui a su, d’une part, mettre ses spectateurs à l’épreuve de la patience et, d’autre part, mettre au cœur de sa pratique le Je-corps ou le Je-narration. Le VJ crée un mouvement inverse avec l’image animée. Il est cette absence de Je, une sorte de filtre ou de médium pour l’image. Il arrive à cet état d’esprit par une pratique de manipulation des images hyper rapide et par le moment présent dans lequel il s’oublie. Ses matériaux sources qui participent d’ un flux continu ne lui appartiendront jamais.

VJ académique

J’ai eu un premier contact intéressant avec une performance VJ, il y a environ cinq ans, lors d’un spectacle de Cold Cut. Les artistes utilisaient leur propre logiciel pour créer les effets visuels à l’aide d’images vidéo de la pop culture. Je me suis dit tout bas « ça pourrait tellement être plus intéressant ». Je pensais la chose au-delà du divertissement, bien sûr, avec mon « corps » d’historienne de l’art. Dans un séminaire d’histoire des arts numériques que j’ai suivi à l’Université du Colorado à Boulder, le professeur Mark Amerika permettait à ses étudiants de créer une performance en guise de travail final. L’ouverture d’esprit étasunienne en matière de travaux théoriques m’a d’abord surprise et, ensuite, je l’ai trouvée nécessaire : elle devrait aller de soi! Nous avons tous les instruments et les matériaux qu’il nous faut pour créer d’autres formes de travaux académiques. Évidemment, Mark Amerika a non seulement l’ouverture d’esprit pour permettre de telles expérimentations académiques, mais il a développé la compétence pour évaluer de telles propositions.

Trois étudiants ont présenté une performance DJ/VJ dans lesquelles il y avait bel et bien une proposition historique. À n’en pas douter, cela avait dû leur prendre autant de temps, sinon plus, qu’une dissertation de vingt pages, et cela, tant au niveau de la recherche qu’au niveau de l’articulation de la performance. Si on encourage une attitude de performance dans le monde académique, il ne s’agit généralement pas d’une performance productive pour la recherche, entendue ici comme l’action de rechercher. La performance du VJ est productive, continue, infinie, accidentée, risquée, aventureuse. Elle est toute liée au processus : à cette action qui est le moteur de la recherche. Les accidents de parcours ont évidemment généré d’autres pistes de recherche : « calculated risk is essential to experiential growth ».

VJ et transdisciplinarité

En travaillant avec un logiciel de VJ, la session dernière, j’ai vu là un outil hyper productif pour l’histoire de l’art et la sémiotique visuelle. Je pourrais, si la structure de mon université d’attache me le permettait, faire ma thèse de sémiologie/histoire de l’art avec ce logiciel. Ma proposition serait, je le crois, beaucoup plus conséquente. Si les logiciels de montage et les séquenceurs m’apparaissent trop linéaires pour une pensée de l’image, le logiciel de VJ permet une simultanéité hyper productive. Cette pratique arrime, au point de les confondre complètement, mes deux passions, ou, devrais-je dire, mes deux langages : le rythme et l’image. Amerika parle, lorsqu’il décrit sa pratique de VJ, d’Image Écriture. On doit donc comprendre ici que la séparation effectuée entre rythme et image est purement philosophique. Disons que l’image est ce par quoi je pense l’histoire de l’art, parce que j’aime bien partir des œuvres pour mes recherches, et que le rythme est ce par quoi je l’articule, que ce soit à travers l’image, le texte, la danse (pourquoi pas?)…etc.

« So many dead things want to be played with-as if they would all of a sudden come back to life »

VJ en temps irréel

Qu’est-ce donc qu’être historien de l’art à l’ère d’Internet et de la remix culture, si ce n’est pas d’opérer des rapprochements entre les éléments de culture qui nous submergent? Cette accessibilité et cette malléabilité des matériaux sources de l’historien lui permettent non seulement de générer des anachronismes, mais de les générer en temps réel, voir irréel : ce temps où les choses n’existent pas encore. Amerika appelle ce temps l’« avant-garde », oublions que ce mot fut empli d’un sens orgueilleux par l’art contemporain. Ou encore, il parle d’un état post-cognitif : « an intermedial space where the work no longer divides and subdivides into various compartments like music, sound, text, image, code, act belief, memory, dance, body, and self, but rather fuses fluid of fluxlike units of energy and motion (performative ID/entities) into transgressive states of mind opening up new horizons. »

Justification = censure

Amerika déplore un peu le paysage des arts médiatiques qui s’est créé, et continu de se créé, par de lourdes justifications « pseudo-théoriques » pour les œuvres et la théorie elle-même. On justifie tout, comme si la justice avait quelque chose à voir avec l’art et la théorie. Comme si « prouver l’innocence de quelque chose », car c’est ce que veut dire justifier, pouvait se faire autrement que par faire « innocemment », c’est-à-dire, sans culpabilité. Le rôle de l’historien d’art (et de l’artiste) est de proposer, construire, produire, et non de se justifier. La légitimation, une forme de conformation qui est la raison d’être de la justification, est, je le crois, une forme de censure, un mal encore nécessaire pour l’instant.

L’étude des arts est absurde

Dans ce cas, la différence en l’artiste et l’historien? Restons simple : la proposition de l’historien est historique, celle de l’artiste est esthétique. Cela ne veut pas dire que l’une n’interfère pas dans l’autre, mais si l’historien ne fait plus de proposition historique, il n’y a pas d’histoire de l’art. Je ne crois pas en l’étude des arts : on étudie les arts pour faire de l’art, on étudie l’histoire de l’art pour faire de l’histoire de l’art, mais on n’étudie pas les arts pour faire de l’étude des arts…Quelle idée étrange!

L’historien d’art actuel est un VJ

Enfin, le VJ, d’un point de vue théorique, possède une méthodologie qui m’est précieuse. Cette méthodologie est entièrement intuitive ou, telle que la décrit Amerika : une méthodologie qui encourage « that not being conscious while playing ». La méthodologie, c’est avant tout un état d’esprit, on pourrait l’appeler ici wildness : « a primal state we all live in but are conditionned to ignore so that we can slog away inside the bureaucratic superstructure of consumer culture an dits devout attentps to keep us aware that we are ON THE CLOCK. » Un historien d’art peut être tout sauf « ON THE CLOCK ». Il droit élaborer son propre modèle temporel et celui-ci repose dans son propre rythme. À l’ère des technologies numériques, l’historien de l’art est un VJ, dans sa tête au moins, qui manipule des matériaux sources dans une pensée de l’image à travers un rythme continu. Sa proposition historique a une origine, son état « primal », et a une fin, la recherche qui est, souvenons-nous, un moteur pour l’action.

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