La brise imaginaire

La plus belle entreprise de l’historien d’art Aby Warburg fut, je trouve, de documenter ce qu’il appelait une « brise imaginaire » dans plusieurs tableaux de la Renaissance. Il a employé cette expression qu’une seule fois, dans ses Essais Florentins, pour nommer l’élément invisible qui rendait mouvante la chevelure et le drapée de la Vénus de Botticelli et d’autres personnages féminins. Il y voyait là certainement un pathosformel, une formule antique dont la survivance le mystifiait.

Warburg avait le sens de l’unité. Bien que ses arguments se déployaient à travers de véritables collages d’images et de fragments de textes (d’Homère à Politien) provenant d’époques différentes, Warburg tendait vers une totalité. Il interrogeait le mouvement du vent dans les textes et les figures de la Renaissance et de l’Antiquité ainsi que dans l’imaginaire du spectateur et dans le geste de l’artiste. Il posait la vrai question : « pourquoi?». Question que l’on ne pose plus en histoire de l’art. Nous avons peut-être peur de nous faire condamner au régime normatif de la « bonne réponse » établi par Panofsky.

On entame maintenant nos problématiques avec le fameux « comment? » tout en se demandant fondamentalement pourquoi. On se fait croire que le « pourquoi » ne nous importe plus, qu’il est dépassé. Warburg avait déjà répondu, avant même d’écrire son essai, à la question « comment les artistes représentaient le mouvement des cheveux et du drapée?». C’est en utilisant les formules des œuvres antiques, disait-il : « […] le recours au œuvres antique dès qu’il s’agissait d’incarner des êtres animés mus par une cause extérieure à eux ». La formule antique, c’est l’aspect « formel » du mouvement. Ce qui intéressait Warburg était le pathos : pourquoi les artistes utilisaient ces formules antiques? Quelle force justifie ce recours au mouvement de la chevelure dans les tableaux de la Renaissance?

Les cheveux de Vénus sont bien plus qu’une forme peinte. Warburg recherchait la « cause extérieure » du mouvement animée à même la création artistique et littéraire. Pour arriver à ses fins, il créait un nouveau modèle historique. Warburg faisait du bricolage, voire de la remixologie avec les productions artistiques et littéraires « parce que c’est ici, dans le milieu des artistes créateurs, qu’on peut observer l’aptitude à cet acte esthétique qu’est l’ « empathie » en train de devenir une force constituant le style. » L’empathie. Le mouvement retrouvé dans les textes est le même que celui représenté dans le tableau. Le mouvement intuitif vers l’autre, se laisser mouvoir par l’autre est la véritable origine de la brise imaginaire, du côté de l’artiste comme du côté du spectateur. C’est l’empathie qui nous fait voir la brise imaginaire, c’est l’empathie qui est à l’origine de la survivance d’une forme antique. L’empathie est un lien entre des formes, des gens, des époques et des forces. Tel que Warburg le mentionne, « les motifs de drapés sur sa cuisse (en parlant de Vénus) n’ont pas d’autre cause qu’un lien », mais ce lien dépasse le monde de la forme dès que celle-ci entre dans le monde de l’historien. L’empathie est LE moteur historique.

L’effet de présence est également la recherche d’une brise imaginaire dans les œuvres d’art. La question « qu’est-ce qui produit la sensation de l’animé? » se transforme rapidement en « qu’est-ce qui m’anime devant cette œuvre? » Je n’ai d’autres choix que de poursuivre en me demandant « qu’est-ce qui anime l’artiste? » en créant à mon tour un collage de productions artistiques, littéraires, cinématographiques…etc. Car c’est bien là que la brise imaginaire peut s’élucider. À quelles formules, sémiotiques pour celles qui m’intéressent, les artistes du Net art ont-ils recours pour créé des « êtres animés » qui sont mus par une cause extérieure? Voilà la question qui, en quelque sorte, me permet de problématiser l’effet de présence. Mais la vraie question qui m’habite est « pourquoi? ». Pourquoi il y a présence, toujours présence, malgré la conscience des signes « vides », sans fondement ontologique?

Le pourquoi, Warburg y répondit partiellement lorsqu’il parlât de la mort prématurée de la « belle Simonetta », épouse du Florentin Marco Vespucci. En comparant un portrait de celle-ci avec la Vénus animée, Warburg suggérât (simplement en comparant, sans le dire en tant que tel), qu’il s’agissait là de la même personne représentée. La survivance de Simonetta, qui a également marquée les poèmes de Laurent de Médecis, est la clée du mouvement. En fait, ce sont des hommes émus devant la beauté de Simonetta qui sont à l’origine de ses cheveux mus par le vent. Ce n’est donc pas Vénus qui est agitée, ni la Simonetta représentée en Vénus, mais le futur spectateur, celui qui regardera le tableau. C’est lui qui est agité devant Simonetta et c’est de cette agitation dont il est question dans le tableau. Par leur empathie, voire leur amour pour la belle Simonetta (qui précédait la confection même du tableau et qui fut interprétée par le geste empathique du peintre), ils firent bouger les cheveux et le drapée de Simonetta déguisée en Vénus. Pour représenter ce mouvement de l' »âme » le peintre a eu recours à une autre forme d’empathie pour la formule antique dont la force correspondait au mouvement qu’il souhaitait représenté.

L’historien d’art, Aby Warburg, quelques centaines d’années plus tard, chercha la cause extérieure de ce mouvement dans la chevelure. Il su, par le simple regard, que le « pourquoi « du mouvement était plus riche que le « comment ». Le pourquoi le porterait au coeur de ce qui fait l’histoire de l’art elle-même, l’empathie : la sienne, celle de l’artiste, pour les formes antiques et les hommes « amoureux de Simonetta », et celle des hommes amoureux en tant que telle.

La cause extérieure , la brise imaginaire, est bien plus qu’un vent invisible : c’est un amas de liens, à plusieurs niveaux, entre des individus, des images, des textes. C’est par l’empathie que Warburg découvrit la survivance de Simonetta : l’empathie historique, l’empathie amoureuse, l’empathie créative. Ce mouvement survivant, il le fît apparaître à travers un mouvement empathique : une création historique.

2 commentaires sur “La brise imaginaire

  1. Extraordinaire dissertation sur l'ondulation de la chevelure de Vénus dans le vent ! J'ai pensé au « Schwingung » allemand. Cette oscillation universelle, cette vibration des êtres et de tout ce qui compose l'univers : elle émane du tableau, en effet, par le rendu de la brise imaginaire. Cette vibration qui est peut-être ce que nous appelons empathie mais peut-être aussi « amour » finalement. Tout ce qui nous fait rentrer dans le « Schwingung » est amour, je dirais. Mais sans l'affirmer, bien sûr.

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