Pourquoi je suis devenue une historienne du Net Art?

Un essai dans lequel on retrouve l’expression « il est impossible de faire de l’histoire du Net art » environ vingt fois ne fait que stimuler mon esprit polémique. Dans son essai « Why I Never Became A Net Art Historian« , Verena Kuni tente de démontrer, sans succès, l’impossibilité pour tous (parce qu’elle ne limite pas cela à son expérience personnelle, vive l’humilité universitaire!) de faire l’histoire du Net art.

La prétention non historique

Pourtant, l’auteur retrace l’histoire « safe » de cette forme d’art : une histoire qui se soucie des ramifications sociologiques à l’origine du Net Art et de son institutionnalisation. Son argumentation se base complètement sur l’histoire du Net Art avec un grand H à laquelle personne ne croit, l’auteur y compris puisque son article porte spécifiquement sur l’inexistence d’une histoire du Net art. Son article reprend en quelque sorte l’histoire du Net Art (qu’elle mélange maladroitement avec Net.art et web art) rédigée par Rachel Greene, qui a fait, sommes toute, une beau travail de répertoriage dans son ouvrage Internet Art publié aux éditions Thames and Hudson (et sur lequel je reviendrai plus tard sur ce blog). Kuni reprend les grandes lignes de cette histoire en argumentant contre cette même histoire. À mon avis, elle aurait dû commencer par définir ce qu’elle entendait par « histoire de l’art ».

La théorisation par les artistes

L’un de ses arguments pour appuyer cette « impossibilité de l’histoire du Net art » porte sur la théorisation opérée par les artistes: « the pertinent discussions took place largely within the scene itself« . Elle a bien raison, jetez un coup d’oeil aux sites nettime, rhizome ou encore The Thing et remontez au tout début des envoies courriels, il y a bel et bien là une communauté qui théorise le Net Art. Mais dès le départ, sur cette « scène », il y avait des théoriciens et des historiens de l’art. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant avec la scène du Net Art, c’est cette rencontre entre la théorie et la pratique à tous les niveaux. Le rejet institutionnel que l’on a pu interpréter dans les écrits de Nathalie Bookchin ou encore dans les œuvres de Vuk Cosik, n’est pas envers le théoricien de l’art, mais envers les acteurs de la « sociologie » de l’art qui se tiennent à l’extérieur et déterminent les orientations théoriques et, par ricochet, esthétiques, du Net Art. Cela n’a rien à voir avec la possibilité d’une histoire du Net Art.

L’obsolescence technologique

L’auteur enchaîne avec un argument assez surprenant, selon elle, avec la raison suivante : « the rapid decay of an art form that in several respects—software, hardware, and the contextual system in which it is embedded and with which it often works—is an art of unstable media. » Ainsi, selon l’auteur, l’obsolescence technologique rend impossible (elle dit vraiment ce mot), l’histoire du Net Art. Selon l’artiste, nous n’avons accès qu’à la pointe du Iceberg, le reste a disparu. L’histoire n’a-t-elle pas toujours été la pointe d’un iceberg? Depuis quand l’histoire de l’art est-elle exhaustive? L’histoire du Net Art ne repose pas dans la recension des œuvres, mais dans leur expérience et dans la capacité de l’historien à développer un modèle d’analyse, temporel, ça va de soi, pour ces œuvres.

L’origine est perdue

Verena pose ensuite le problème de l’origine. Nous ne pouvons pas faire l’histoire du Net Art parce que « a vast amounts of data that ought to form the very foundation of a faithful history of this art have already been lost. » L’histoire de l’art, c’est justement l’histoire de la perte. Il ne s’agit pas de la genèse d’une forme d’art, mais de la perte de l’historien lui-même manifestée dans une œuvre d’art. Il ne s’agit pas de raconter une histoire, mais on fait de l’histoire : on propose quelque chose pour contrer la perte. L’origine est une question sans réponse unique. L’origine du Net Art c’est aussi bien le cinéma, la guerre, les mathématique, les arts visuels, les jeux vidéos, la vision de Vanevar Bush, le gars dans son salon qui a envoyé un courriel à un autre gars (la liste est infinie).

L’enseignement du Net Art

L’auteur, sans raison apparente, enchaîne avec la question de l’éducation : Also, the teaching and dissemination of “Net art history” has long since become problematic, which makes creating understanding of the problems even more difficult. » Je suis d’accord jusqu’à un certain point, la matière est encore jeune et nous sommes encore à l’étape du témoignage. Pour enseigner l’histoire du Net Art, il faut s’y prendre autrement, on ne peut l’enseigner selon la ligne temporelle. Mais quelle forme d’art peut-on encore enseigner selon une ligne temporelle aujourd’hui, à l’ère des technologies numériques, où les tableaux de David apparaissent à l’écran en temps réel à côté d’une pub de voitures? C’est une question méthodologique importante. Enfin, pour ma part, mon premier contact avec l’histoire du Net Art, et non avec le Net Art, fut auprès d’un artiste qui était là à ses tout débuts, Mark Amerika. La forme d’art est jeune, les artistes sont encore vivants, les pertes sont leurs pertes. À mon avis, il faut apprendre à tendre l’oreille vers ces artistes qui ne vous parleront pas de « nouveauté », mais de leur « temps ». Ce n’est certainement pas en se tournant vers la « hype » de la nouveauté ou encore dans les ramifications sociologiques observées à partir d’une autre planète (j’exagère à peine) que l’on pourra saisir un sens historique dans le Net Art. En tant qu’historienne, je me qualifie ainsi non par métier mais plutôt pour mon mode de vie et ma recherche quotidienne du sens historique en toutes sortes de choses, je crois en cette forme d’héritage de « grandes personnes ». Ça peut paraître tribal, mais le milieu de l’art est ainsi et l’histoire de l’art aussi. Il y a des rituels, des représentations collectives et surtout…de l’animisme!

L’archéologie

L’auteur conclue, un peu tristement et à la Belting déprimé (parce qu’il est franchement déprimant cet auteur), en parlant de l’histoire de l’art, qu’il est un « field of research that ought to be called “ Net art archaeology” rather than “Net art history.” Quel paradoxe! L’auteur nous parle de l’éphémérité des oeuvres, alors dites-moi : comment pouvons nous trouver les vestiges du Net Art alors qu’ils sont disparus? L’éphémérité n’est-elle pas la plus belle inspiration pour un historien? Faisons une histoire du Net Art qui, comme les œuvres, s’effrite. Une histoire « performance », pourquoi pas? Une histoire SANS perspective (je reviendrai sur cette proposition que je considère très forte pour l’histoire de l’art qui est née en même temps que la perspective dans les tableaux). On oublie souvent que l’histoire de l’art ne commence pas avec des œuvres, mais par la rencontre de ses œuvres! Faisons des propositions historiques qui nous font comprendre le sens temporel des œuvres et qui en alimentent la réflexion théorique comme esthétique.

Voilà pourquoi je suis devenue une historienne du Net Art.

Et merci à l’auteur de m’avoir dérangée 🙂

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