Le visage du musicien

Mythe

Après m’avoir offert un superbe banjo pour mes trente ans, mon père ainsi que mes oncles et mes tantes m’ont parlé, dans une langue qui contenait presque juste des points d’exclamation, du film Deliverance et de la fameuse scène de banjo qui se trouve au tout début du film.

-Tu ne connais pas ça?!!!!

-Euh non…Le film a plus de trente ans! 😉

Évidemment, cette scène qui a marqué les spectateurs et certainement les duos banjo-guitare pour toujours, se trouve sur la plateforme YouTube en maints exemplaires. Il n’a fallu que quelques secondes pour la retrouver. La scène montre un véritable duel musical entre un homme d’affaire de la ville et un hillbilly d’un petit village de la Géorgie. Le premier, venu avec ses quatre amis descendre une rivière avant qu’elle ne soit harnachée pour produire de l’électricité, porte la guitare. Le second, un tout petit garçon dont les traits rappellent celui à la fois des albinos et des déficients, avec un sourire comme je n’en ai jamais vu auparavant, manipule le banjo. C’est le banjoïste qui l’emporte, le guitariste déclarant forfait en s’écriant : « I’m lost ».

Cette scène devient métaphorique de l’ensemble de l’aventure que vivront les quatre hommes urbains : un duel avec les locaux dits « consanguins » au milieu duquel une rivière sauvage, qui s’apprête à mourir, coule à flots, comme pour montrer que de son ventre on ne sort pas indemne. L’expression « I’m Lost » du guitariste prendra alors un tout autre sens. Alors qu’ils sont à la recherche de la fameuse rivière, l’un des urbains se tourne vers l’un de ses camarades en lui disant que, « parfois, il faut se perdre pour trouver quelque chose ». Ce qu’ils y trouveront, vous le comprendrez à la fin du film.

Si chacun des « clans » vit dans un monde parallèle à celui de l’autre, la musique, puis ensuite la rivière, représentent les seules possibilités d’une rencontre. Mais la musique et la rivière deviennent pourtant des mouvements qui, essentiellement, séparent violemment les hillbillies des urbains. Le film est, à mon sens, d’une extrême violence (je m’arrête ici pour ne pas raconter les moments marquants du dénouement), tout comme cette scène de banjo qui peut paraître inoffensive au premier abord.

On pourrait penser que, dans cette scène où banjo et guitare s’affrontent, ce qu’il y a de fascinant est ce jeune homme. Ce petit garçon déficient joue du banjo comme s’il avait appris à jouer dans la meilleure école de musique des États-Unis. Le véritable duel, c’est entre le banjo et le visage énigmatique du musicien. Alors que nos quatre urbains commencent à canoter la rivière, le même visage revient. Il est là, tout en haut, sur un pont fragile. Il les regarde, stoïque et banjo à la main. Le petit garçon fait bouger son instrument de gauche à droite, en le tenant par le manche et à un rythme régulier comme pour dire « ce n’est qu’un question de temps, vous avez déjà perdu le duel ». Le banjo devient un pendule qui marque le temps. Et ce visage…

C’est, je crois, ce qui a tant marqué les gens : la relation entre le visage et le banjo.

Effondrement du mythe

Après avoir vu la scène, j’étais plutôt sceptique à l’idée qu’il s’agissait véritablement du petit garçon qui jouait du banjo. Il y a des limites au prodige, même si l’on aime bien se faire croire qu’un albinos déficient peut au moins avoir ça : un don pour la musique. Ce qui est totalement possible, je ne le nie pas. Mais le petit garçon n’est ni albinos, ni déficient, son corps nous trompe. Il s’agit là d’un petit garçon tout à fait normal dont la morphologie originale est accentuée avec un peu de maquillage. Il ne joue pas de banjo et il n’est pas vraiment acteur. Enfin, les mains habiles, cachées derrière le petit garçon, sont celles d’un musicien qui, effectivement, a appris à jouer du banjo dans la meilleure école de musique aux États-Unis.

Je me suis demandée si l’effondrement du mythe affaiblissait cette scène, puis je l’ai regardée une seconde fois : la réponse est non. Car je ne regarde pas les mains qui jouent du banjo, mais bien l’expression du visage et celle qui émane de la musique. Au contraire, le mythe en est devenu plus fort.

Actualisation du mythe

Ce visage et ce banjo, tout le monde voudrait le revoir. Où il est ce petit garçon avec son banjo? Trente ans plus tard, il fait une seconde apparition au cinéma. Il s’agit bel et bien du même visage, mais avec trente ans de plus sur la peau. C’est Tim Burton, dans son film Big Fish, qui a créé l’actualisation : un fantôme qui hantait déjà le cinéma américain depuis plusieurs années. Burton a créé un moment, une interstice, où l’on peut, si l’on est attentif, enfin revoir le visage avec son banjo. Le banjo est resté, tel le pendule d’une horloge, tout à fait intact, alors que le temps a transformé le visage du jeune homme. Ce fut les deux uniques rôles que le plongeur/serveur d’un petit village de Géorgie, aux traits originaux, eut dans sa vie!

Car on se fiche bien des mains des musiciens. Lorsqu’ils jouent du banjo, c’est de leur visage dont il s’agit.

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