Le lieu invisible des passions intellectuelles

Education is what remains after one has forgotten everything he learned in school.
Einstein

Mon lieu d’étude aujourd’hui, parce que je suis une éternelle nomade, n’était pas moins qu’un toit du monde. Car sur le sommet de Whiteface mountain dans l’état de New-York, il fait frais, c’est magnifique et mon expérience boulderienne m’a appris qu’il est bon de lire en altitude, le plus près possible du ciel, dans les micro-climats où l’air y est inhabituel.

Je me disais qu’une réflexion épistémologique sur n’importe quel sujet de thèse ne devrait jamais occultée sa propre provenance : l’université, l’académie. Et donc, la vraie réflexion épistémologique qui me triture est celle de ce « lieu invisible » qui encadre chacune de mes pensée. Toute réflexion épistémologique devrait, je crois, commencer là. Car cette présence universitaire n’est pas simplement physique, en tous les cas, pour l’instant, elle ne l’est pas du tout! Mais elle sculpte ma pensée et ma pensée l’habite à son tour.

Bien plus qu’une structure dont je ne distingue plus ma pensée de sa charpente, l’université a une histoire mouvante, constellationnelle et parfois même sanglante. C’est ce que je constate à la lecture de Les passions intellectuelles : désirs de gloire (1735-1751) de la philosophe/historienne, spécialiste des Lumières, Élisabeth Badinter. Fascinant! J’imagine que nous pourrions tous, universitaires, et juste pour notre plaisir, changer chacun des noms du récit de Badinter pour ceux de quelques personnes de notre entourage. La seule différence, qu’il ne faudrait pas minimiser, étant l’absence totale des femmes dans l’Académie bien que certaines d’entre elles tenaient des salons intellectuels très importants.

Mais cette histoire de « passions intellectuelles », c’est aussi l’histoire de ma pensée préoccupée par la rédaction d’un document académique. Il n’y a rien à faire, je ne cède pas avant que l’on me montre les racines ou l’absence de celles-ci, les racines de ce que je suis ou de ce que je ne suis pas vraiment, car cette quête épistémologique me pousse toujours à me déraciner davantage.

Je n’ai lu que les 200 premières pages, le bouquin en contient 600, mais déjà, l’auteur montre bien la manière dont les découvertes sont devenues « l’orgueil du savant ». Car avant la spécialisation du savoir scientifique, avant les disciplines, « L’activité collective et les publications anonymes devaient préserver l’institution des conflits individuels ». Mais pourtant, malgré cette belle vision, « la gloire est le premier objet ; la découverte de la vérité n’est que le second ».

Selon l’auteur, l’intellectuel, à l’ère du « pouvoir exorbitant des médias », oscille au bord d’une « double reconnaissance », presque impossible à harmoniser : la reconnaissance par les pairs et la reconnaissance publique. Car s’il est admis aujourd’hui qu’il n’y a pas de vérité, il ne reste que la gloire, et cette gloire sera à la fois « narcissique et politique ». Cette mégalomanie déjà bien présente dès les tout débuts de l’Académie devient tellement absurde aujourd’hui, alors qu’il y a tellement de productions sur un simple sujet qu’on ne peut rien prétendre avoir inventé, qu’on ne peut s’attendre à aucun consensus et qu’on ne peut affirmer avoir tout lu sur un sujet.

L’université m’a offert et m’offre encore de merveilleuses opportunités, extraordinaires (!), mais je dois avouer qu’il y a, dans la manière dont la productivité touche les plus magnifiques jeunes penseurs et penseuses de notre génération, une sorte de quête qui finit par tourner à vide, malgré l’intégrité des intentions premières. Dans ce lieu invisible, il y a comme un effet d’entraînement si fort qu’il est susceptible de rendre aveugle le plus lucide d’entre nous.

Arborer un recul avec l’université, lorsqu’on est doctorant et que l’on souhaite poursuivre afin d’obtenir sa place entre les véritables murs de ce « lieu invisible », signifie, pour nos pairs, la dissolution irréversible de notre existence académique. Comme dans l’industrie de la pop music, le recul n’est pas bien vu, il est souvent perçue comme une forme de manque de volonté. C’est un peu comme s’il fallait sans cesse rappeler à ce « lieu invisible » notre présence sans quoi, nous disparaissons de son palmarès qui est, constatons-le, aussi invisible qu’éphémère. Aussi magnifique que destructeur. C’est ce que je veux dire lorsque j’écris :« ça tourne à vide ».

Mais la question essentielle que je me pose en ce moment est : si je parviens à détacher ma pensée de thésarde de ce « lieu invisible », qu’en restera-t-il, de cette pensée?

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