Le Web comme musée imaginaire

Dans le Musée imaginaire d’André Malraux,- je parle moins de l’ouvrage portant ce titre que du Musée imaginaire auquel il fait sans cesse référence dans ledit ouvrage, c’est-à-dire un musée qui, dans notre imagination, a été engendré par les reproductions photographiques d’oeuvres d’art- tout est image avant d’être sculpture, peinture, gravure.

Ce musée imaginaire, on le sait, a transformé, voire métamorphosé, pour reprendre l’expression de Malraux, notre rapport aux œuvres d’art qui sont non seulement déracinées de leur contexte, mais ramenées à une surface lisse bidimensionnelle sur laquelle elles s’équivalent toutes. Mais la métamorphose dont il est question n’est pas simple, de la tridimensionnalité à la bidimensionnalité, de la minuscule figurine à un gros plan qui en transforme le « style », car « […] combien de sculptures nous touchent moins que leurs photos, combien ont été révélées par celles-ci? » (Malraux, 1965 : p.122)

Si déjà, au moment de parution de l’ouvrage, l’auteur peut écrire qu’ « un étudiant dispose de la reproduction en couleurs de la plupart des œuvres magistrales, découvre nombre de peintures secondaires, les arts archaïques, les sculptures indienne, chinoise […] » (Malraux, 1965 : p.15), qu’en est-il de l’étudiant en histoire de l’art à l’heure actuelle?

On peut dire que le musée imaginaire, qui s’épanouissait déjà au milieu du XXième siècle, est aujourd’hui exacerbé par les technologies numériques et le Web. Ce musée imaginaire prend non seulement une ampleur incroyable, mais il est de plus en plus manipulable, modifiable, remixable en même temps qu’il devient une création collective, pas uniquement au sens de l’origine des « objets » qui le composent, mais surtout de leur juxtaposition au sein du Web.

Malraux semblait fasciné devant le fait que les œuvres d’art perdent, par la prépondérance de leurs reproductions photographiques, leur qualité d’objet. Le Land Art comme l’Art conceptuel n’avaient pas encore fait leurs ravages, de toute évidence, car dans la majorité de leurs occurrences et devant leur caractère éphémère, ce fut plus souvent qu’autrement la photographie qui en assurât une présence objectale et non l’inverse. Je ne peux faire autrement que de me demander ce que Malraux penserait des œuvres en ligne, moins éphémères que rapidement obsolètes, mais somme toute créées pour l’écran, pour la surface bidimensionnelle elle-même.

La capture d’écran est, pour ma part, en train de remplacer la photographie dans le rôle qu’elle jouait dans l’avènement et l’épanouissement de ce musée imaginaire. Lorsque je documente ou lorsque j’analyse une œuvre en ligne, ce sont les captures d’écran qui me permettent d’appuyer mon propos, de faire une histoire. Hors, qu’est-ce que l’acte de capturer son écran, saisir une fenêtre de navigateur, saisir un fragment d’une image d’une œuvre et d’une autre, de les juxtaposer et d’en faire, par la suite, quelque chose comme une histoire de l’œuvre? Chaque œuvre en ligne a son propre musée imaginaire dont je peux rendre compte « concrètement » à mon tour par des procédés similaires à ceux qu’utilise l’artiste, c’est-à-dire, avec mon ordinateur, du texte, des images et bien d’autres éléments.

Ces œuvres interactives, que j’analyse, participent de cette plus grande œuvre, ce musée imaginaire aussi éclectique que désordonné qu’est le Web, pour lequel le danger, en même temps que cela en fait sa beauté, est justement de mettre sur un même plan tous les éléments de culture -design, art, publicité…etc.- qui s’y côtoient dans les résultats du moteur de recherche. Enfin, si le musée imaginaire engendré par le Web, comme celui de Malraux, pose sur un même plan les œuvres d’art et autres éléments de culture, la force de l’historien d’art à l’ère des technologies numériques est, selon moi, de savoir jongler à la fois avec ces liens créés par ces juxtapositions parfois hasardeuses, parfois révélatrices, d’éléments de culture, au sein du Web comme au sein des œuvres hypermédiatiques elles-mêmes, en même temps que d’être en mesure de plonger dans la profondeur de chacun de ces éléments pour en trouver quelque chose comme une origine propre. Origine propre qui repose dans la rencontre intime de l’imaginaire de cet élément de culture avec l’imaginaire de l’historien.

À l’ère des technologies numériques et des arts contemporains, où les artistes comme tout un chacun se font une histoire, je me questionne encore souvent sur la nature de mon propre rôle, par exemple, en regard de mon objet d’étude : les œuvres en ligne…Les faire connaître, les faire aimer, sans doute, et que cela s’inscrive dans la durée car, tel que le dit Malraux, dans une petite phrase timide, mais tellement efficace, qu’il dissimule entre parenthèses : « (Et dans le domaine de l’art, qu’est-ce qu’un interprète qui nous fait comprendre un art qu’il ne nous fait pas aimer?) » (Malraux, 1965 : p.256)

Référence :
Malraux, André (1965), Le musée imaginaire, Paris, Gallimard.

6 commentaires sur “Le Web comme musée imaginaire

  1. Si j'ai bien compris ce texte, il s'agit de savoir s'y retrouver dans cet avalanche d'images se distinguant entre elles par la profondeur de leur message (signifiant, j'oserais ajouter très timidement).

    En effet, le Net est une foire où toutes les images sont proposées sans qu'on leur donne de « valeur ». À nous de leur en trouver une…

    Le Net ne devrait être que le début d'une démarche et non une fin. Voilà ma distinction à faire à ce chapitre.

    Quant aux images, depuis environ un an, je les fabrique moi-même, étant devenu un fervent passionné du photo film ou, pourrais-je dire, de la photo argentique. Dès lors mes images prennent une valeur surajoutée, ne serait-ce que parce que je participe intrinsèquement à leur production avant de la numériser. Une aventure passionnante.

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  2. Oui tout à fait, à nous de leur donner des valeurs et de les juxtaposer, les contextualiser…

    C'est génial, par ailleurs, de pouvoir contribuer par ce musée imaginaire par nos propres créations! En plus, j'ai vu que tu avais également un licence Creative Commons sur ton blog, ça s'inscrit bien dans ce que j'essaie de faire ressortir ici! 😀

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  3. Texte très intéressant et d'autant plus pertinent (et ton sujet de thèse aussi d'ailleurs) avec cette prolifération d'œuvres en ligne. Corrige-moi si je me trompe mais tu étudies donc des œuvres en ligne en ce sens que ce sont des images (photo, peinture, sculpture, etc.) qui ont pour but d'être avant tout diffusées sur le web. Mais que penses-tu des créations comme , je ne sais pas, quelqu'un qui ferait une œuvre sur Facebook, par exemple, en se créant un profil et que tous ses « statuts » et ses actions sur ce moteur sont compris dans une démarche artistique? Donc, l'œuvre en soi qui n'est plus l'image qui apparaît sur l'écran mais bien un « processus » à suivre…

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  4. Merci de ton commentaire 😀 Car cela montre bien que je dois clarifier un peu plus quand j'écris haha!

    Mon sujet de thèse porte sur le Net Art, des oeuvres interactives, donc, des processus comme tu dis. Donc, non, pas les oeuvres qui utilisent simplement le Web comme mode de diffusion, au contraire. Mais ce que j'essaie de mettre de l'avant, c'est qu'en tant qu'historienne de l'art, on ne peut pas faire comme si ces oeuvres de Net Art de faisait pas partie de ce grand musée imaginaire dans lequel se côtoient tellement d'éléments de culture…Ce qui cause une confusion parfois, car de voir une oeuvre transmédiatisée de Kosuth sur Internet et deux instants plus tard, une pub de voiture…etc. Enfin, tout cela crée un nouveau type de musée imaginaire dans lequel ne se côtoient plus simplement les oeuvres d'art, mais toutes sortes de choses qui influencent la pratique de l'historien d'art…Enfin, il faut ouvrir l'histoire de l'art à quelque chose de plus vaste, à cause du Web, et je cherche une manière de le faire…

    Et ces oeuvres de Net Art, Web Art, ou art en ligne, participent de ce grand musée d'une toute autre manière, ils l'infiltrent, le questionnent…

    À force de répertorier les oeuvres de Net Art, on se rend compte que les frontières sont très minces (entre art et non art, simple reproduction et oeuvre faite pour être expérimentée en ligne…etc.)

    Je parle de captures d'écran, car c'est une manière de les documenter, ces oeuvres, mais évidemment, comme je le propose dans d'autres billets, si l'on veut être complet, il nous faut du texte, du son, des images, des vidéos pour les documenter…Ce qui transforme également la pratique de l'histoire de l'art!

    Trop longue réponse haha 😀 Désolée!

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  5. Non, ta réponse n'est pas trop longue au contraire. Merci d'avoir pris la peine de me répondre. Je comprends mieux ton travail et ce que ça implique maintenant. Ça me fait penser à des enseignants en photo qui sont confrontés au fait d'enseigner une matière maintenant (comme d'autres matières tu me diras mais celle-ci est plutôt flagrante), qui est à la portée de tous maintenant. Un studio maison, quelques techniques numériques très bien assimilées et hop, c'est fait. Une forme de « dé-professionnalisation des professionnels » au profit des amateurs, en quelque sorte…

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