Rigueur et participation

Je relisais des passages de mon mémoire de maîtrise sur l’effet de présence (2006) et je me disais : « wow, c’est beau la jeunesse ». Je parlais du sentiment d' »état de créature » devant les oeuvres d’art, du réenchantement du monde que celles-ci proposaient par leur rituel et des sensations numineuses. Il n’y avait pas de limite à exprimer mes intuitions, mais certainement un filtre, l’exercice oblige, provenant à la fois des sciences des religions, de l’histoire de l’art et de la phénoménologie d’Husserl, Merleau-Ponty et Heidegger. Mes âmes soeurs, à l’époque. J’avais étudié les primitifs et j’avais « compris » que :

La constitution de l’effet de présence dans la conscience, lorsqu’elle est nourrie de la croyance, pose un problème plus complexe. Elle implique le présupposé de cette croyance. J’avance ici qu’il n’est pas tout à fait un présupposé comme les autres, il est ancré en nous. Il est beaucoup plus une faculté de l’être humain, une prédisposition chez tout homme, qu’un simple jugement.

Oui, plus qu’un simple jugement, on l’oublie trop souvent.

Les rituels me passionnaient, je savais qu’il y avait là plus que des représentations. Je le savais pour plein de raisons non raisonnables, dont une petite immersion dans une secte durant deux semaines lors d’un voyage qui s’est révélée sans doute être l’expérience la plus productive pour ma pensée intellectuelle. J’avais aussi compris et écrit, à force de lire Lévy-Bhrul, Rudolph Otto et Denis Jeffrey (dont j’avais lu tous les bouquins et vu quelques conférences), que lorsqu’il n’y avait pas de logique, lorsqu’il n’y avait pas de raisons à quelque chose, la « raison » ultime était celle de la participation. Cela ne sert rien de tenter de comprendre, par les sciences cognitives, pourquoi quelqu’un voit quelque chose d’inerte s’animer. Il est vain d’essayer de comprendre quelque chose dont l’expérience nous échappe alors que nous n’y participons pas. Car c’est en participant, en s’investissant à fond que les choses les plus absurdes, les plus illogiques deviennent « sensées ».

Bien sûr, ces sujets sont maintenant à la mode en arts contemporains et souvent superficiellement récupérés parce qu’à eux seuls, ils donnent une teinte de profondeur. Du mystère et de la foi pour les intellectuels qui semblent parfois assoiffés de rituels et dont la pensée prévient de participer à ceux-ci, comme pour se tenir à l’extérieur. On appelle cela « rigueur », j’imagine.

Enfin, ce n’est qu’une impression que je partage ici, car la rédaction de thèse est un devenue pour moi un exercice réflexif qui va dans tous les sens.

En tous les cas, ces sujets « religieux » m’ont personnellement attirés à cause d’un sentiment de vide, mais je n’avais pas peur de les approfondir, en fait, je n’étais pas vraiment consciente de ce qu’on appelle la « rigueur intellectuelle ». Je voulais les comprendre de l’intérieur, au risque d’y perdre le fil de mon argumentation. En m’inspirant de Heidegger, j’écrivais, en parlant de l’effet de présence : « Je peux, dans mon état moderne, manier sa puissance en créant des sortes de mythes et mythèmes sur l’objet énigmatique, comme pour le fixer dans le temps et en figer son effet, ou encore me laisser déconcerter. » J’avais trouvé un juste milieu, je crois.

Je n’étais pas ce que l’on considère comme une « croyante » à l’époque et aujourd’hui, je n’oserais même plus prononcer le mot « croyance », ni son antonyme, tant cela m’apparaît absurde! Parce que je participe…À quoi? À ce qui me tient à coeur, donc certainement plus à faire des calculs mathématiques sur mon C.V. avec le nombre de conférences, de publications ou de commissariats et à faire de l’algèbre avec ceux à venir. C’est cela, pour moi, l’anti-intellectualisme. Autant jaser avec ma conseillère financière, c’est plus palpitant.

Heureusement, ceci n’empêche pas plusieurs intellectuels d’écrire des choses extraordinaires, car de cette « atmosphère » entre la « réflexion sur » et le « se faire prendre dans », émergent toute sorte d’étrangetés étrangement humaines, comme des tressaillements qui n’ont plus de retenus : c’est génial! Mais à quel prix, celle d’une rigueur (Rigueur déf. : « caractère, manière d’agir d’une personne sévère et inflexible » ou encore « caractère des conditions atmosphériques qui sont difficiles à supporter »)? Ceci me fait dire que la lourde structure universitaire est peut-être nécessaire, genre, « si je te fouette, tu vas bien finir par sortir quelque chose d’extraordinaire » (j’exagère!).

J’ai tout de même décidé de m’enraciner à nouveau dans une approche totalement intuitive de jeune étudiante de maîtrise pour poursuivre ma réflexion sur l’effet de présence. Je laisserai la rigueur, qui se définit aussi comme une « logique implacable », émerger d’une participation sans bornes pour ce sujet qui m’anime.

Enfin, je vais au moins essayer!

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