Lifestyle Art/Lifestyle History à l’heure d’Internet

Nombreuses sont les théories de l’art qui analysent le rapprochement entre l’art et la vie dans l’art contemporain. L’« esthétique relationnelle » de Nicolas Bourriaud, référant aux pratiques artistiques dans lesquelles la relation entre l’artiste et le « public » (catégories s’étiolant du même coup) fait œuvre, est sans doute l’une des notions charnières les plus citées à ce sujet. Cette recherche d’absence de frontières entre l’art et la vie a poussé certains artistes :
1- À adopter, durant une période limitée dans le temps un mode de vie qui leur était étranger (pensons à Sophie Calle).

2-À mettre leurs actions artistiques au service d’une véritable cause (l’ATSA, par exemple).

3-À travailler à partir des « matériaux » de leur quotidien. (la grosse mode!)

4-À mettre leur corps à l’épreuve dans le cadre de performances (Julie André T., par exemple)

Mais rare sont ceux, il me semble, qui ont fait de leur mode de vie une œuvre d’art, comme c’est le cas des artistes du net.art. Tel que le mentionne Vuk Cosic dans une entrevue accordée à nettime.org :

That is an art practice that has to do a lot with the net. You come to the conference. You meet one hundred and a few people from abroad. That’s a net. […] When you are having a good time, its pretty much like when you are creative and you are producing something.

Le net.art était plus que de l’art fait pour le net. Il était, de manière générale, une pratique qui employait les modalités du net pour la vie quotidienne. Chacun des gestes des artistes s’ajoutait à l’œuvre in-progress du net.art. Les artéfacts ou oeuvres hypermédiatiques n’étaient que des occurrences parmi tant d’autres (tant d’autres actions non cristallisés et non diffusés) de ce mode de vie. Le net.art fut ainsi une ongoing performance .

C’est peut-être (peut-être que je me trompe) la première forme de lifestyle art que l’histoire de l’art ait connu. J’emprunte le terme de lifestyle art à celui, très connoté parce que largement théorisé, du lifestyle sport (merci boyfriend pour la réf.) :

Lifestyle is understood as a self-interpreted pattern of actions that differentiates one person from another (or allies people through shared practice). Lifestyle sports contribute to this, through interpretations of how people look and behave, what subcultural choices and affiliations they make, what forms of control they take over their lives – for example against formal bureaucracies […]

Ce qui rassemblait les artistes du net.art était cette idée qu’il n’y avait pas de différence entre leur travail, leur art, leur divertissement et leur théorie dans la mesure où chacune de ses activités se faisait via le clavier de l’ordinateur. Une grande partie de ces activités étaient ainsi diffusées dans le grand musée imaginaire du Net. Des implications idéologiques, développées par les artistes (je ne vais pas développer ici), découlaient alors de cette cohésion entre toutes les sphères de leur vie et influençaient leur mode de vie de manière générale.

Ce sont les modalités même de l’hypermédia, enfin, toutes ses utilisations possibles qui, je crois, permettaient l’émergence de ce lifestyle art et, par extension, je me rends bien compte, d’un Lifestyle History.

Quelqu’un me demandait, il y a quelques heures :

-Vous écrivez votre thèse, mais où sont vos notes, vos documents?

-Ce sont des fichiers et des onglets.

-Travaillez-vous également?

-Oui oui, bien sûr!

-À partir d’ici, comment faites-vous?

-Ah, mais je fais tout à distance, c’est un magazine en ligne portant sur du contenu en ligne.

-En faites-vous, de l’art, vous aussi, ou vous faites juste l’étudier?

(juste ça, oui, des peanuts comme on dit!)

-Je fais surtout de la musique, du son…Avec mon ordinateur, entre autres!

Et j’écoute des postes de radio en ligne en lisant des revues en ligne et j’ai bien hâte d’écouter la première d’O.D. en ligne et de participer à sa tribune en ligne 😉 pis je commande mes livres et mes disques en ligne et mes paniers de légumes bios aussi!

Le Lifestyle History à l’heure de l’hypermédia (une esquisse) :

1-Entrecoupé par la réception de courriels personnels, professionnels et d’appels Skype. Le signal sonore du courriel entrant me fait le même effet que la cloche du chien de Pavlov : j’ai pas honte, je suis certaine que vous aussi!

2-Rythmé par un va et vient entre le dictionnaire des synonymes en ligne et celui du logiciel Antidote ainsi qu’entre les sites étudiés et le document à rédiger.

3-Marqué par les trouvailles de voyages hasardeux de sites Internet en sites Internet.

4-Ponctué par des billets de blog, de Facebook et des micro-billets twitter.

5-Interrompu pour faire de la manipulation audio ou de le manipulation d’images.

6-Placé dans le « dock » pendant que je rédige mon journal quotidien.

7-Suspendu par de longues marches sur les plages des îles dont j’ai d’abord prévu le trajet sur Google Maps.

8-Accentué par des copier/coller de citations d’ouvrages en ligne et de notes de recherche créés dans le logiciel Endnote.

9-Agrémenté, au fur et à la mesure, d’une panoplie d’onglets, d’images, de vidéos et de sons pour éventuellement créer un véritable bricolage historique hypermédiatiques.

10-Doublé d’un autre document placé en évidence sur le Desktop, genre, « rebus à réutiliser plus tard ».

11-Dérangé par l’arrivée du panier bio commandé le soir précédant sur Internet.

12-Mis sur la glace le temps d’une lecture d’un article sur un site psychopop, de préférence sur la pensée positive. Le but est de trouver des encouragements en ligne afin d’être en mesure de poursuivre la très éprouvante ongoing performance du lifestyle history making. Ce n’est pas pour rien que les artistes du net.art ont déclaré la mort de leur forme d’art deux ans après sa création!

J’entrevois déjà la fin du lifestyle history. Il se termine par le lancé de l’ordinateur portable, comme dans Dead Poet Society et ses célèbres « accessoires de bureau volants ». Enfin, en d’autres mots, j’opère la destruction officielle du dispositif à l’origine de ce mode de vie et je monte debout, les deux pieds sur mon bureau, à la recherche d’un changement radical de perspective!

Un simple fantasme…Ô capitaine, mon capitaine!

2 commentaires sur “Lifestyle Art/Lifestyle History à l’heure d’Internet

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