Voix et créativité

Dans son article « VJ’s Big Blog Mashup » (2010), l’artiste et professeur Mark Amerika raconte une anecdote pour laquelle l’écrivaine Kathy Acker et lui se font interviewer à une station de radio américaine. L’animatrice, connaissant plus ou moins le travail de l’écrivaine dont les œuvres sont toutes faites d’appropriations, lui demande alors : »Where do you find your voice? » Acker répond : « What voice, I just steal shit ».

Figure marquante de la culture littéraire remix avec Raymond Queneau (le qualificatif est un pur anachronisme dont les auteurs en question ne se sont jamais revendiqué), l’auteure transparaît pourtant de manière très forte à travers ses œuvres. Enfin, une certaine homogénéité traverse les écrits de Acker. Du moins, ceux que j’ai lus. Les appropriations n’annihilent aucunement sa « voix », sa présence, au contraire (je le mentionnais lors d’un précédent billet). Mais elle ne semble pas en avoir conscience ou plutôt, elle n’a pas ce besoin de l’affirmer, de la justifier, de parler de sa singularité…

C’est à cette idée de la voix multiple que s’intéresse Amerika pour son article. Cette voix n’a rien de personnel ou d’unique. Elle n’est pas liée à un égo ou à un caractère, ce qui revient au même, selon lui. Enfin, elle trouve sa singularité dans la manière dont nous sommes habités par les éléments de culture. Elle vient tout naturellement dans un lâcher prise et d’acceptation de « disparaître » un peu. Cette idée, aux saveurs ésotériques, est résumée dans un petit remix créé par l’auteur. Il s’agit d’un texte de Bruce Lee portant originellement sur les arts martiaux, qu’Amerika a modifié.


« Once you have a voice, you have developed a rigid SYSTEM. Your behavior becomes repetitive, predictable, and you lose your ability to sample freely from and interact with th world with all of your resources. You are predetermined just to act within social networking and performance events in one way, namely, as your predetermined voice prescribes. So it seems a paradox when I say that the most interesting artist, the most productive, creative persona, is one who has NO VOICE. (p.198)

« No voice », dit-il! Sommes-nous prêts pour ce genre de conception de la créativité? Car c’est bien ce que nous enseignent, à leur manière et depuis longtemps, les auteurs qui s’intéressent à la créativité (Julia Cameron, Lewis Hyde, Betty Edwards et je dirais même…Nietzsche!). Si l’on peut aisément reprocher à l’artiste, comme on le fait à bien d’autres, malheureusement, de ne pas suffisamment conceptualiser sa pratique, de ne pas rendre ses réflexions de manière scientifique, pédagogique ou académique, c’est peut-être parce que cette posture est tout simplement néfaste pour lui! Se créer une démarche, investir dans les concepts, c’est se créer un personnage, une voix unique, de laquelle on devient rapidement prisonnier.

J’abonde dans le sens de l’auteur lorsqu’il dit, en parlant indirectement, entre autre, de l’université :

« the environment that produces innovation
is now also the envrionment that kills creativity (p.203)

Innover, cela ne nous positionne pas nécessairement dans un état créatif, mais en tant qu’universitaires et dans bien d’autres cas aussi, on nous le demande. Mais vue sous cette angle, disons que la vision de la voix multiple est bien loin de ce que nous suggère le système académique (sauf celui qui gravite autour de prof Amerika et cela n’est pas étranger à la productivité et à la joie des étudiants qu’il dirige) pour lequel il faut avoir une voix et s’y accrocher, la justifier, la développer, l’ancrer dans le ciment…

« Créativité » devient souvent un synonyme de « prétention » alors qu' »innovation » est devenue la « norme ». Être créatif est pourtant la moindre des choses que l’on peut s’offrir en tant qu’être humain, alors qu’être innovateur est un devoir académique, une pression sociale, enfin, quelque chose qui, sans la créativité à voix multiples, peut être néfaste. Les gens créatifs vivent dans l’abondance, les innovateurs vivent dans la peur constante de se faire dépasser ou dans le désir constant d’arriver premiers.

« I am losing my voice
and loving every minute of it
because as I lose it
I find more connectivity
to what shapes my intuition »
M.A.

3 commentaires sur “Voix et créativité

  1. Queneau et Acker, waaah. J'adore Acker et je déteste Queneau. Je comprends tout de même ce que tu veux dire. J'y vais seulement de mon petit commentaire pour le fun. Ce n'est pas une critique de tes propos, juste un compte rendu de mes pensées qui sont dans un tout autre registre. Je comprends l'intérêt du « remix » chez Acker, mais alors que chez Queneau, le procédé est seul garant de contenu littéraire. Chez Acker, le remix est accessoire. À la limite, on pourrait ne jamais savoir qu'Acker détourne des textes et la considérer comme une grande écrivaine. C'est un procédé parmi un vaste ensemble de procédés littéraires. Acker ne travaille sur des formules mathématiques comme les oulipiens, elle a une pensée de hackers. Ses textes participent à un mouvement de libération, elle détourne des textes pour les « libérer », pour les voler. Chez Acker, ce sont les marginaux, les incompris, les déchets de la société, ceux qui n'ont pas de voix qui se réapproprient par le « remix » des discours plus puissants, que ce soit un détournement de Don Quichotte ou de Godzilla. Le geste politique est tellement important dans tous ses détournements. Alors qu'il en est rien pour Queneau qui se joue de la littérature sans gravité pour impressionner ses petits amis… (« Pour impressionner ses petits amis », c'est l'insulte suprême dans mon échelle d'insultes).

    Amélie

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  2. Oui, c'est intéressant! Nuance hyper importante. En fait, les deux sont présentées comme des figures de la culture remix littéraire (je parle institutionnellement, dans le séminaire que j'ai eu, ce n'est pas moi qui avancerait ça de ma propre personne, aÏe, je ne connais pas assez), mais en fait, pour des raisons bien différentes que je n'aurais pu formuler aussi bien que toi. Nous avons eu, par exemple, à faire des exercices de remix à la Raymond Queneau (Mark appelait ça « processuelle ») et d'autres à la Acker (l'idée de hacking et de embodying, très important pour la culture remix aussi). Ça n'a rien à voir, my god, tu as raison, mais Mark fait un seul lien, l'idée de « remix ». Prendre un texte et en faire une version ou incarner plusieurs textes pour raconter autre chose. Ce sont là deux « métho » remix. C'est très réducteur pour les auteurs, mais inspirant pour les « remixologistes ». Pour les arts visuels et la musique, ce sont d'autres références dont les figures dominantes sont les DJ et les VJ.

    Il faut dire que la remix culture a été théorisée par Lessig d'abord pour des enjeux de droit et des enjeux économiques. (je vais expliquer à ma conf) C'est véritablement Amerika, Spooky et mettons Shield qui travaillent sur l'aspect de « création » remix en tant que tel…C'est encore très peu défini…Et souvent réducteur (un genre de cliché post-moderne). Il me à voir ce que l'histoire de l'art peut faire avec ça, moi ça me donne plein d'idées 😀

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  3. « ses textes participent à un mouvement de libération, elle détourne des textes pour les « libérer », pour les voler. Chez Acker, ce sont les marginaux, les incompris, les déchets de la société, ceux qui n'ont pas de voix qui se réapproprient par le « remix » des discours plus puissants, que ce soit un détournement de Don Quichotte ou de Godzilla. »

    C'est là la définition de la Remix Culture que donnerait Craig Baldwin appliqué au cinéma! (other cinema)!!!

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