Interdisciplinarité et instrumentalisation

« L’histoire, ici et là, hier comme aujourd’hui, va de soi » (François Hartog, Évidence de l’histoire, 2005)

Il faut lire le reste de l’ouvrage pour comprendre qu’il n’en est rien, évidemment, mais que cette illusion est partagée un peu partout : monde académique et monde non académique confondus. Et ce qui « va de soi », on le sait, est souvent voué à une instrumentalisation extrême…

Pas étonnant que les historiens de formation soient pratiquement ou plutôt, par défaut, exclus de la plate-forme Wikipédia. Non seulement leur méthodologie ne cadre pas avec l’un des principes fondamentaux de la plateforme participative, c’est-à-dire, celui indiquant qu’il est interdit d’y mettre ses recherches personnelles par principe d’objectivité (alors, qu’au contraire, l’objectivité historique repose aujourd’hui sur le fait d’assumer sa méthodologie historique et sa subjectivité), mais en plus, tout le monde est historien aujourd’hui?

Non, pas vraiment!

Tout le monde peut raconter une histoire, mais tout le monde n’est pas historien. Tout le monde peut faire une chronologie, mais tout le monde n’est pas historien. Tout le monde peut parler de temps et connaître des dates, mais tout le monde n’est pas historien. Tout le monde peut appliquer ou réfléchir à partir de notions développées par un historien, mais tout le monde n’est pas pour autant historien.

Mais l’historien doit-il faire du crowdsourcing? Oui!

Quelle est la place de l’historien d’art aujourd’hui? Avec le Web, les archives, la multiplication des témoins…etc. Quel est l’effet de l’étude de l’histoire de l’art à l’heure actuelle? Quelles sont les compétences proprement « historiques » de l’historien d’art alors qu’il n’est plus question de progrès ou de chronologie, mais plutôt de régimes d’historicité à la Hartog et de micro-histoire à la Ginzburg (pour n’en nommer que quelques uns)?

Voilà bien des questions que je me pose et qui ont fait l’objet de plusieurs billets et propositions au cours des dernières années. Parcourant les ouvrages des anciens historiens d’art, il m’apparaît évident que l’historien que nous retenons propose un modèle temporel pour son époque ou une autre ou pour comprendre d’autres relations entre des éléments de culture, des relations qui impliquent une expérience du temps. En ce sens, l’historien a encore son rôle à jouer. Toutefois, plus souvent qu’autrement, l’historien d’art actuel applique le modèle d’un autre historien à son objet d’étude et, cela, il n’est pas le seul à pouvoir le faire (nuance entre pouvoir et savoir ici!). Toutefois, il sait, grâce à sa formation, situer un modèle historique parmi la discipline. Est-ce encore important, aujourd’hui, de savoir « situer » ce dont nous faisons usage? Peut-être pas…Je ne sais pas!

Ah, je l’aime l’interdisciplinarité, elle offre beaucoup de liberté à tous et à toutes, mais son risque m’embête. Déraciner les auteurs ou les notions empruntés à un champ disciplinaire qui nous est inconnu n’est pas un problème en soi, mais ma très jeune expérience me dit que cela mène souvent à une forme d’instrumentalisation des notions. Une instrumentalisation qui, par sa nature même, est peu enrichissante. J’essaie fort de ne pas tomber dans le panneau, mais pourtant, je n’y échappe jamais complètement!

Une interdisciplinarité est souhaitable, certes, mais pas au prix d’une instrumentalisation. Comment éviter celle-ci? Interroger ou travailler avec un spécialiste de la discipline de laquelle on emprunte une théorie, une méthodologie ou encore un ensemble de notions? L’interdisciplinarité « individuelle », à laquelle je me bute le plus fréquemment et qui est dépourvue d’une co-création, est un peu absurde. L’interdisciplinarité implique à la fois une croyance en l’expert (en la pertinence des disciplines) et une écoute envers celui-ci lorsqu’il est concerné. On tend peut-être à oublier qu’il y a, dans le mot « interdisciplinarité », le mot « discipline »…

Mais la vraie de vraie question est : « Qui écoute? » comme dirait Hartog. Qui écoute l’historien (d’art) alors que, pour bien des gens, l’histoire va de soi?

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