La "Web curation" : au-delà du hype!

Je m’en veux presque d’avoir dit, lors d’une conférence, que la figure forte des belles réflexions du Digital Humanities Manifesto de Stanford University était celle du « curator », c’est-à-dire, celui qui crée des ARGUMENTS à travers les différents objets, éléments de culture et à travers différents médias. Pourquoi? Parce qu’au cours du dernier mois, une panoplie d’articles et de billets de blogue, que j’intégrerai sous forme d’hyperliens à même mon texte ici, définissent, pour les besoins de la cause, ce qu’on appelle la Web curation, d’une manière qui m’apparaît plutôt superficielle.

Puisque je me penche sérieusement sur le sujet, à la fois pour ma thèse sur la cyberculture et dans dans le cadre d’un commissariat en arts électroniques pour la biennale de Montréal, je suis en plein de le bain! Assez pour savoir que le hype concernant la curation Web va à l’encontre de la réflexion qu’implique la curation de manière générale.

L’idée du « curateur Web » est inspirée du métier du conservateur de musée, ce dernier étant tout bêtement défini comme quelqu’un qui « choisit des tableaux pour organiser une exposition. » Donc voilà pour l’inspiration de départ. Iniminimanimo! Quoi de plus simple? Si tout le monde est historien d’art aujourd’hui, au sens wikipédien du terme, alors selon la pseudo-théorisation de la Web curation qui explose depuis quelques mois, tout le monde est curateur. Plus encore, les curateurs du Web seraient des…rédacteurs en chef (lui aussi dit ça)? Ça y est, les métiers reliés à la formation universitaire d’historien d’art sont considérés, sur le Web, comme l’apanage de tout un chacun! Étrange, tout de même…

Ma courte expérience de commissariat en ligne (voir ce projet et celui-ci), me dit pourtant qu’une réflexion d’un autre ordre accompagne le travail de curation, qu’il s’agisse d’art ou non, et qu’il ne suffit pas d’être passionné par un thème en particulier. Au-delà d’être quelqu’un qui utilise des outils afin de choisir, trier, et organiser les contenus (pearltrees, Tumblr, Storify, Curated.by, Scoop.it, les médias sociaux et les blogs de manière générale), le Web curateur ne devrait-il pas savoir ce qu’est une ligne éditoriale, une problématique ou encore, être en mesure d’avoir une réflexion sur les outils qui orientent la manière dont il organise les éléments de culture sur le Web?

Enfin, tout en demeurant fascinée par la démocratisation de la curation et de l’idéologie d’humanisation du Web qu’il y a derrière (voir lui et lui aussi), je suis franchement à la recherche d’un projet de curation Web qui fait autre chose que de traduire un « truc qui existe depuis que le web est web et depuis que le lien est lien. » J’ai l’impression que l’on a laissé tomber l’un des aspects les plus importants du métier de curateur, celui de l' »argument » de l’exposition, pour parler tout bonnement d’organisation et de diffusion de contenu Web : faire des liens autour d’un thème à l’aide d’un outil préétabli. À ce compte, Google est vraiment un super commissaire!

Le commissaire/curateur du Web aurait peut-être avantage à s’investir un peu plus dans la culture Web en s’inspirant de productions issues de la Remix Culture, par exemple, ou en s’informant des questions relatives à l’archive numérique, je pense entre autre à celle du Movage (la connaissance de l’archivistique étant forcément familière au curateur en art). Il ne s’agit pas simplement d’organiser le contenu du Web, mais de proposer, créer quelque chose de nouveau, détourner ou encore réinventer ces mêmes éléments de culture. De la même manière que le curateur de musée questionne sans cesse l' »institution » qui l’habite ou, du moins, le connaît dans ses problématiques les plus actuelles, ne serait-il pas nécessaire, avant de se proclamer Web curateur, de bien connaître le contexte cyberculturel?

Peut-être suis-je trop académique (?), mais au-delà du hype populaire au sujet de la curation, ce hype qui nous dit qu’il s’agit là de quelque chose de « nouveau » (hum!), je penche du côté de la définition de la curation tel que proposée dans le manifeste de Stanford University (il y a de ça déjà plus de deux ans, soit dit en passant): « Curation is an augmented scholarly practice that also powerfully augments teaching and learning. It summons future generations of humanists to set to work right from the start with the very stuff of culture and history : to become directly engaged in the gathering and production of knowledge. » Le curateur « réinvente » toujours l’outil de sa curation, il n’utilise pas un programme préétabli, c’est ce qui fait son originalité, c’est là où se trouve sa réflexion critique, épistémologique, son propos. On est bien loin de l’uniformisation engendrée par les plateformes du Web 2.0 qui, soi-disant, « humanisent » le Web!

Ah! : vive le Web 2.0 (ironie, ici!), que certains appellent, à tord parce qu’il y a là plus d’illusion que de pouvoir, participatif et engagé (le web 1.0 l’était davantage). Je n’entrerai pas dans les polémiques du supposé Web 3.0. J’ai juste envie de dire : le Web 1 point c’est tout!

Pour de la Web curation avec de la personnalité (!!!)…

…le Web curateur, à l’image du « curateur » de manière plus spécifique :

1-Connait bien le contexte culturel dans lequel il travaille (la connaissance de la cyberculture étant, en ce sens, inévitable).

2-Questionne les outils de curation qu’il utilise (et en utilise plus d’un!).

3-Apporte quelque chose de nouveau, un argument, un sens, une critique, aux éléments de culture qu’il choisit de mettre en valeur.

4-Est conscient de la question de l’archive à l’ère des technologies numériques.

5-Est soucieux de son engagement dans la production de connaissances et dans sa culture.

Parce que les mots étant ce qu’ils sont, et que, dans le cas présent, le mot « curateur » est un titre référant à une pratique importante dans le domaine de la culture, voire de la cyberculture, et que des gens font réellement ce métier, il m’apparaît plutôt important d’apporter quelques nuances à « la nouvelle tendance du Web »!

8 commentaires sur “La "Web curation" : au-delà du hype!

  1. Merci pour ce remarquable article bien documenté (mais quoi de plus normal pour une doctorante de bon niveau ? ;)).
    Je ne connaissais pas cette tendance et ton article m'éclaire d'emblée ! Je suis un familier des artistes et des galeristes dans le monde que nous appellerons « réel » (mais y a-t-il autre chose que du réel ?) et je suis entièrement d'accord avec ta vision des choses.
    Encore un fois, merci pour ce cours… magistral,
    sébastien

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  2. Merci à toi…Je crois toutefois que j'ai pris pour acquis que les gens connaissaient cette nouvelle tendance du Web, mais la panoplie d'hyperliens de ce billet permet d'aller lire les courts articles à ce sujet.

    J'aime ta parenthèse…

    Tant mieux si ça t'éclaire! 😀

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  3. je suis assez d'accord avec ce que vous dites, surtout ce que vous résumez à la fin comme exigences quant à la posture du « curateur » (un drôle de mot, décidément — surtout que curation existe en français et fait référence à la guérison).

    de même, assez d'accord avec le fait que « le Web curateur […] devrait […] savoir ce qu'est une ligne éditoriale, une problématique ou encore, être en mesure d'avoir une réflexion sur les outils qui orientent la manière dont il organise les éléments de culture sur le Web ». cependant, je suis un peu embêté avec le fait que ce soit mon propre texte que vous mettez en lien au début de cette phrase, sous-entendant indirectement que ma posture est en-deça d'une ligne critique orientée… or il va de soi pour moi que la pratique du web doit être soutenue par une posture critique attentive à ses choix, ses présupposés, ses limites (tout ce que je raconte sur mon site, il me semble, va en ce sens — je ne parle pas seulement de cet article sur le commissariat web). enfin, j'admets bien sûr que mon texte est davantage axé sur un aspect technique (une introduction à scoop.it), et que je n'historicise pas tellement la pratique du commissariat (ou de la « curation »). cependant, je ne crois pas que mon investissement dans ce que vous appelez la « culture web » en soit pour autant défaillant.

    tout cela pour dire que la pratique de la « curation » web, c'est tout de même différent du commissariat d'exposition, ne serait-ce que parce que les structures qui gèrent l'autorité (capital symbolique et compagnie) sur le web sont assez différentes des dispositifs qui président à cette gestion « hors-web » (pour parler simplement, bien que ce soit une façon de parler problématique : je veux seulement faire référence par exemple à l'écart, sur le plan de l'autorité, entre commissariat d'exposition et commissariat web, ou l'écart entre édition papier et édition web, etc. — dispositifs différents même si liés).

    il me semble qu'il y a un problème d'autorité à l'oeuvre dans tout ça. et quand les mécanismes qui gèrent l'autorité (discursive, interprétative, etc.) se stabiliseront un peu, les gens vont peut-être arrêter de bouder le web (de l'utiliser « du bout des doigts » : s'en servant tous les jours mais sans s'y investir, sans le faire avec le sérieux qu'ils ont devant un livre papier ou une visite au musée).

    à la première lecture de votre billet, me gênait un peu un aspect latent : le « curateur web » manque de culture. cependant, à essayer de réfléchir un instant sur cette question d'autorité, j'ai cru comprendre que votre malaise par rapport à la curation web avait quelque chose à voir avec ça : celui qui se dit « curateur web » doit bâtir son autorité (c'est ce que vous proposez indirectement en parlant de l'investissement dans la culture web, connaissance du contexte culturel, etc.).

    le problème c'est peut-être simplement que les règles du jeu ne sont pas (encore) aussi bien connues sur le web que pour des circuits plus traditionnels (reprenons l'exemple de l'édition web VS l'édition papier)… celui qui veut bâtir son autorité (discursive, interprétative, etc.) sur le web doit (aussi) apprendre à le faire avec les dispositifs qui sont propres au web.

    enfin, tout cela n'est sans doute pas très clair, ni très juste — je partage sans prétention quelques pistes supplémentaires.

    bien amicalement,

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  4. Bonjour Michaël,

    Merci de ce long commentaire! Super chouette que tu aies pris le temps de réagir et je comprends ton point, mais aussi que j'ai peut-être mal formulé mon commentaire!

    Mon but était d'intégrer le plus de documentation possible via des hyperliens et non de critiquer ton texte que j'ai trouvé, par ailleurs, super intéressant!

    Je crois bien, au contraire, que nous sommes pas mal d'accord…Simplement, pour moi, s'investir sur le Web, c'est aussi de comprendre les mécanismes de contrôle derrière les plateformes du Web 2.0.

    Je vois que certains de mes propos sont mal interprétés (dans la mesure où ils sont probablement un mal formulés, je suis spontanée ;)), car au contraire, ce n'est pas une question de se construire une posture d'autorité ou de dire que les web curateurs « manquent de culture ». C'est bien le contraire! Mais une culture, ce n'est pas simplement des contenus, c'est aussi un ensemble de structures (ce que vous appelez les « dispositifs propres au Web »), dans le cas présent, du web 2.0. Je trouve que l'humanisation du Web et l'aspect participatif est, dans ce cas précis, en partie, une illusion. Mais disons que j'ai une autre vision, peut-être plus engagée (et je l'assume), de ce que veut dire « investir » le Web. La posture critique du curateur n'est pas une posture d'autorité…C'est même un peu l'inverse.

    Un autre aspect que j'ai peut-être mal formulé est que, pour moi qui oeuvre comme historienne de l'art en cyberculture, la différence entre le commissariat d'exposition tangible et le commissariat virtuel au sein de la cyberculture n'existe tout simplement pas et c'est là le petit hic! Le buzzword me pousse à faire ici des nuances…

    Je trouve la hype de la web curation à la fois inspirante et dangereuse. J'ai vraiment une double posture là-dessus.

    @+ et bienvenue ici anytime!

    Paule 🙂

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  5. oui, je crois aussi que nous sommes assez d'accord — et je n'interviens pas ici dans une intention polémique, mais au contraire pour faire un pas de plus dans la discussion.

    à propos des rapports entre commissariat tangible et commissariat virtuel, je comprends ta position et suis d'accord dans une certaine mesure : il n'y a pas de différence — oui et non.
    pas de différences, parce que c'est quelque chose qui participe d'une même démarche (aussi d'une même fonction au sein d'un champ donné). pour moi, qui suis plutôt « pratiquant » de la chose écrite (lecture, écriture), c'est similaire aussi : il n'y a pas de fossé entre ma pratique du web et ma pratique du livre (je veux dire autant du côté de l'écriture que de la lecture — que ce soit sous un angle universitaire ou simplement en tant qu'écrivain).

    mais en même temps je ne peux pas dire que c'est la même chose : mon livre à paraître n'est pas mon site et vice versa. sans créer de fausses séparations, il me semble qu'il ne faut pas tout réduire en disant que c'est une même et unique chose, qu'il n'y a aucune différence, etc. je ne sais pas…

    toutes les frontières sont poreuses, sans aucun doute.

    quant à l'autorité, c'est peut-être moi qui ai une conception très large de cette notion, mais quiconque parle ou écrit ou fait un choix est en position d'autorité à mon sens. pas en position de « domination » (ce n'est pas ce que j'entends pas autorité), mais pour parler ou interpréter il est toujours question de bâtir une autorité. pour le curateur aussi, ça va de soi pour moi. je suis toutefois prêt à admettre que j'ai sans doute une conception tordue de l'autorité et de sa place dans le discours (et la sélection, l'organisation de contenus, quels qu'ils soient, est pour moi une forme de discours — ça ne se réduit pas au texte)…

    enfin, tout à fait d'accord sur la méfiance face au hype autour de la web curation : je n'avais pas tellement constaté ça quand j'ai mis en ligne mon texte… quelques jours après, cependant, je suis tombé sur un paquet de liens sur le sujet (les étranges articles d'OWNI et compagnie). j'essaierai de mettre mon post à jour éventuellement.

    (moi qui pensait seulement rajouter 2 lignes à la discussion…)

    bonne journée et au plaisir,

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  6. « (moi qui pensait seulement rajouter 2 lignes à la discussion…) »

    J'aime les longs commentaires!

    Et je comprends mieux ce que tu entends par « autorité ».

    Et oui, des frontières poreuses…C'est sans doute plus juste de le dire ainsi! Mais disons que pour ce qui est de la culture numérique et de la dichotomie tangible/virtuel (à laquelle je ne crois pas), les domaines de l'histoire de l'art (qui est passée par la vidéo, l'installation multimédia intéractive, l'art Web et j'en passe) et de la littérature (qui connait une dichotomie : livre vs format numérique) sont un peu incomparables…Je dis ça suite à beaucoup de discussions avec des collègues en littérature sur le sujet, c'est toujours un point difficile à discuter!

    Au plaisir! Bonne journée à toi!

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  7. Merci pour la mention Paule.
    Oui le terme « curation » commence à surgir partout en ce moment, même si en tant que tel il n'a rien de nouveau sur le fond.

    On ne sait pas encore si tout le monde va faire de la curation au lieu de blogs dans quelques années, ou si c'est un terme dans l'air du temps, mais on peut dire que le contexte du mot fait du sens avec la quantité d'informations disponibles à l'heure actuelle sur internet, et en temps réel. Google a d'ailleurs utilisé une plateforme de curation en temps réel pour présenter une sélection des meilleures vidéos pendant la crise égyptienne.

    Maintenant faudra t-il un diplôme pour être curateur ? oui et non. Les blogueurs n'ont pas de diplômes et les journalistes si. Il y aura donc les curateurs passionnés (blogueurs) et les curateurs professionnels (journalistes et médias). C'est ce que je pense et ca n'engage que moi.

    Quant à la nouveauté du terme, c'est en effet plus du Web 1.0 que 3.0. Mais les réseaux sociaux si on y regarde bien, ce sont aussi du web 1 amélioré car les salons et forums de discussion étaient déjà très sociaux en 1999 🙂

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  8. Bonjour Vincent!

    Merci de ton passage…Belles réflexions, ça me fait réfléchir! Je ne crois pas non plus qu'être curateur soit une question de diplôme, mais qu'il faut savoir faire des nuances avec un buzzword qui est emprunté (une fois de plus!) à une profession du domaine de l'histoire de l'art. Par exemple, les historiens de profession ont été complètement mis à l'écart du projet Wikipédia (à cause de la métho employée qui ne concorde pas avec la métho de l'historien) qui contient pourtant 70% d'entrée sur l'histoire…C'est très embêtant!

    Pour la Web curation, je me sens d'autant plus concernée parce que je suis « curateur » de productions culturelles issues de la cyberculture au sein d'institutions artistiques et rédactrice en chef d'un mag en ligne et que mon travail m'apparaît souvent, mais pas tout le temps (nuance), différent de ce qui se fait par tout un chacun, par exemple, sur scoop it…Enfin, l'idée du curateur comme étant quelqu'un qui ne fait qu' »organiser les contenus » (comme un programme informatique pourrait le faire), m'apparaît réductrice pour parler du travail du curateur, d'une part, et, d'autres parts, elle m'apparait bien loin de l'idéologie d'humanisation du Web qui est supposément derrière l'idée de la Web curation!

    Je suis embêtée par les buzzwords qui sont souvent, je souligne, empruntés au monde académique, cela n'est pas anodin et mérite d'être analysé plus en profondeur… 😉

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