Digital Abundance, Michael Hart et la croissance personnelle ;)

Mes lectures de chevet convergent avec mes lectures académiques, enfin. Je sentais bien qu’il y avait une solide (sordide) filiation entre les théoriciens de la cyberculture et les auteurs dont les livres méditent sur les étagères de la section « croissance personnelle » chez Renaud-Bray. C’est toujours la localisation corporelle de leur savoir qui les distingue : les premiers disent raisonner avec leur tête, les deuxième ont trouvé des réponses dans leur coeur. Mais ils rêvent tous d’abondance. Oui, ils rêvent…

Alors que Michael Hart, le prophète du Digital Abundance et fondateur du projet Gutenberg, une bibliothèque de versions électroniques libres, a quitté notre petit monde mardi dernier, il me semble qu’une réflexion éparse sur l’abondance s’impose. Si vous n’êtes pas familier avec le concept de Digital Abundance, je crois que votre expérience personnelle des technologies numériques, qu’elle soit grande ou modeste, vous rend tout à fait compétent pour élaborer simplement à partir du terme. Encore peu exploré en tant que tel, mais toujours sous-jacent aux discussions sur la culture numérique depuis au moins Benjamin, le Digital Abundance me préoccupe autant pour sa présence dans ma vie quotidienne que dans mes extensions identitaires i.e. : historienne de l’art, blogueuse, musicienne qui prépare un album, mère de famille…etc.


Oui mais, c’est quoi? Je n’ai pas envie de créer une définition ou d’en assumer une seule. Pensez à tout ce qui, à l’ère des technologies numériques, nous submerge en quantité innombrable parce que la reproductibilité bat son plein. Puis ensuite, rêvez. Rêvez à une société post-rareté à l’ère où l’abondance numérique côtoie l’épuisement des ressources naturelles, rêvez à une économie du don dans un monde où le capitalisme est exacerbé, rêvez de la gratuité parce que tout coûte cher là!, rêvez à la disparition du concept de possession à l’heure de la souveraineté du copyright et de ses réprimandes démesurées, rêvez à l’absence de l’origine et, par ricochet à celle de l’originalité de l’oeuvre d’art, mais vous n’avez pas le droit de rêver à l’uniformité et, finalement, rêvez à l’effondrement de tous les échafaudages de l’égo humain et essayez d’avoir un peu de personnalité si vous souhaitez qu’on vous écoute en parler. Oui, mais, me semble que…


L’état d’abondance est quelque chose qui m’attire, tout naturellement, tout culturellement. Mais je me demande si le chemin vers celle-ci n’est pas plus merveilleux que sa réalisation concrète. Que serait l’abondance sans la rareté? Que serait le copyleft sans le copyright? Que représenterait un véritable don dans un monde où dominerait une économie du don?

La notion de Digital Abundance se distingue de la notion d’état d’abondance par la nécessité qu’elle implique, c’est-à-dire, celle de préserver et aussi celle de créer ce que j’appelle l’overwhelming. Pour que les « choses » abondent, il faut pouvoir les reproduire à l’infini, les préserver quelque part et les rendre disponibles pour tout le monde. Je me demande si l’effet d’une telle abondance numérique ne crée pas un état inverse sur la pensée : l’insuffisance. L’insuffisance, c’est vouloir plus, d’une part, mais c’est aussi un sentiment, d’autre part. Ne nous sentons-nous pas toujours insuffisant devant l’accablante masse d’informations portant sur chaque sujet que nous investiguons? Lorsque je cherche quelque chose, peu importe le sujet, j’ai toujours l’impression d’exercer mes talents de funambule entre des pointes d’iceberg.

C’est inconfortable : d’un inconfortable parfois productif, j’en conviens, mais parfois complètement contre-productif, car paralysant. Lorsqu’on se sent insuffisant, on ne fait pas grand chose. On se prive parce que 1) « cherche comme il faut, il y a sûrement déjà quelqu’un qui l’a fait » et/ou 2) « tu ne maîtrises pas le domaine, ta réflexion sera superficielle ». Si une préoccupation traverse toutes les sphères de mon existence, c’est l’histoire comme connaissance et comme force pour l’ACTION. C’est l’histoire comme bricolage « sensé » et créatif. L’histoire comme libre-pensée et libre-parole. Une histoire qui permette de réfléchir en collectivité et d’agir ensemble. Une histoire qui paralyse, pour paraphraser Nietzsche, n’est pas souhaitable. Alors je me demande, à la suite de Rosenzweig :

 

But will abundance bring better or more thoughtful history

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