Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #2 [BIAN 2012 : Instrumentation, Peter Flemming]

Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #1 [BIAN 2012 : Fragmentation, Robert Lepage]

En pénétrant dans la salle principale de l’exposition de Peter Flemming chez Skol, difficile de ne pas diriger spontanément son attention vers la grosse sculpture de bois tout au fond de la pièce. Sa forme évoque un immense tam-tam bricolé dont la disposition inclinée rappelle à son tour l’antenne parabolique, celle qui permet de capter des fréquences et d’en traduire les signaux.  Toutefois, cette sculpture capte sa propre résonance afin de la transmettre au spectateur. Elle participe ainsi d’un concert, mené de pair avec deux autres sculptures sonores composées de différents objets usités (seaux, fenêtres, bobines magnétiques…etc.). 
 Une vie secrète
L’expérience s’intensifie dans la petite salle sombre tout au fond de la galerie. Si les trois sculptures sonores de la salle principale me laissaient d’abord un peu perplexe, elles se sont ensuite dotées d’un attrait plus profond. Cela me fait dire qu’il faut prendre le temps de revisiter la grande salle après avoir longuement contemplé ce qu’on retrouve dans la plus petite, en l’occurrence, une sorte de table de travail sur laquelle s’active une panoplie de petits machins familiers (couvercles de plastiques, clous, punaises, planches de bois…etc.).

Au premier abord, cette machine complexe et organique rappelle la machine à déjeuner d’Ermett Brown dans le film Back To The Future.  Pourquoi opérer une telle corrélation? Croire que les machines et les objets doivent d’abord nous servir, nous accompagner dans notre vie quotidienne en allégeant nos tâches est là un réflexe bien humain.

(Un fragment de la machine à déjeuner d’Ermett Brown)

Or, il suffit de s’immerger quelques instants dans l’installation de Flemming pour retourner à une humble posture de spectateur. Nous sommes tenus à l’écart parce que les objets usités semblent avoir retrouvé, par le mouvement et le son, une forme de liberté, mais aussi parce que l’œuvre d’art impose trop souvent la distance « convenable ». L’ambiance sonore est tragique et touchante (les vidéos fournies par l’artiste sur son site Web offrent un aperçu de l’expérience sonore). Les irrégularités acoustiques confèrent aux objet qui les produisent une vie aussi secrète que singulière qui se dévoile peu à peu à l’oreille attentive. 

Composer avec l’invisible
Des œuvres de Flemming se dégagent une grammaire qui leur est propre : une grammaire permettant d’exprimer ce qui est là, mais qui demeure impossible de voir à l’œil nu. Les installations nous rappellent ainsi notre insuffisance, cette incapacité à prendre conscience des résonances qui émanent des objets peuplant notre monde environnant. Ce type de travail sonore est fréquent en arts numériques (à ce sujet précis, voir le chapitre « métamorphoses » du XX fantastique, un commissariat que j’ai effectué en 2009 sur les arts numériques). Nous voulons et croyons toujours tout saisir immédiatement. Toutefois,  connaître quelque chose, c’est un peu comme aller à la rencontre de quelqu’un. Il est impossible de se familiariser avec l’autre en le prenant avec force, en l’asservissant à la première occasion. Cette installation nous dit qu’il en est de même pour les choses, qu’on ne devrait jamais les percevoir uniquement comme des instruments. Flemming mentionne lui-même ceci  : 
Après m’être arraché les cheveux, je me rends compte parfois que la réaction involontaire est intéressante en soi. Je laisse donc tomber mon objectif initial pour m’orienter dans une nouvelle voie où je me laisse guider plutôt que d’essayer de faire en sorte que tout se conforme à mes critères prédéterminés. 
Voilà ce que suggère une large part de la production en art numérique pour l’histoire de l’art : se laisser surprendre pour mieux connaitre les œuvres et écrire une histoire qui, au lieu de s’asservir à celle qui est déjà écrite, va dans le sens des expériences déroutantes que procurent les œuvres d’art.
L’esthétique du recyclage est surexploitée dans l’art contemporain depuis la fin du XXième siècle et, à mon sens, un peu épuisée. D’autres formes d’exploration, par exemple, celles de l’appropriation et du remix, bien que très présentes depuis au moins le milieu des années ’60, m’apparaissent plus enclines à générer de nouvelles propositions. Ma forte réticence à ce que j’appelle l' »art récup' » s’est amoindrie au contact des œuvres de l’artiste. Le travail de Flemming impressionne par sa nouveauté et sa recherche. Le recyclage n’est qu’une simple apparence et, peut-être, un aspect technique. Le véritable travail de l’artiste se situe dans l’instrumentation, c’est-à-dire, dans le fait de choisir des instruments pour former une composition. Par la magie du bidouilleur, les instruments nous révèlent peu à peu, au fil de l’expérience, la présence singulière qu’ils occupent dans le monde.
22 avril-2 juin
Mardi au vendredi : 12-17h30/Samedi et dimanche : 12h-17h

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