Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #3 [BIAN 2012 : La chute, Chantal duPont]

Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #1 [BIAN 2012 : Fragmentation, Robert Lepage]
Ce que les arts numériques font à l’histoire de l’art #2 [BIAN 2012 : Instrumentation, Peter Flemming]

L’agora Hydro-Québec d’Hexagram est à mon avis l’une des plus belles salles montréalaises pour l’exposition de projets d’envergure comme celui de La Chute de Chantal duPont. Celui-ci s’articule en trois temps : une installation formée de projections lumineuses sur le plancher d’une salle plongée dans la pénombre, un projet Web que l’on peut considérer comme une œuvre à part entière et, la partie principale, une installation audio et vidéo multi canaux à cinq projecteurs. 

Livrer sa vulnérabilité

L’artiste a recueilli plus d’une dizaine de témoignages dévoilant le contexte dans lequel diverses chutes accidentelles humaines prennent formes. Ces récits sont projetés sur le plancher de la salle, à l’intérieur de formes anthropomorphiques gisant sur le plancher comme si elles venaient tout juste d’échoir. Ce moment de vulnérabilité, après la chute, juste avant de se relever et de regagner un peu son honneur, représente en quelque sorte une petite mort. Les positions aléatoires des silhouettes humaines, dans l’œuvre de duPont, rappellent sans équivoque les tracés de cadavres sur l’asphalte que l’on retrouve dans les films d’action américains. Ils font appel à cet imaginaire filmique et évoquent ainsi l’indice qu’un drame inscrit dans la silhouette, et dont une grande part nous échappe, a bel et bien eu lieu à cet endroit.


La chute n’est pas un nouveau thème pour les arts actuels. Tout près de nous, je pense au projet « La chute : corps poétique/corps politique » organisé par le collectif We Are Not Speedy Gonzales (Éric Bertrand et Constanza Camelo) regroupant une dizaine d’artistes via le centre Dare-Dare en 2004. Depuis 2001, ce collectif a créé une multitude d’événements-performances explorant ce thème dans l’espace public, par exemple, lors de la Manif d’art 3 de Québec. 


Pendant la Manif, ils tombent un peu partout dans Québec, 
leur installation retransmet en direct le bruit de leurs chutes.

Alors que dans le travail de We Are Not Speedy Gonzales, la chute volontaire est perçue comme une force, un droit du corps à « s’abandonner à la gravité » à tout moment, la chute involontaire de duPont est davantage perçue comme une vulnérabilité face à une force terrestre indélébile. Cette expérience est inévitable, dès le tout jeune âge, elle fait partie du processus d’apprentissage de la marche. Elle se dote toutefois d’une couche supplémentaire de vulnérabilité à l’âge adulte. Qui ne l’a pas déjà expérimentée? Qui n’a jamais vécu le moment de tension vif et éphémère que génère la chute au sein d’une situation banale?

Dans son projet Web, Chantal duPont poursuit sa collection de récits de chute que les internautes lui envoient par le truchement d’une webcam ou par écrit. L’expérience singulière de la chute, vécue normalement comme quelque chose d’extrêmement intime, devient une expérience collective. Le projet ressemble à un exutoire. Un certain humour se dégage des témoignages, car, chuter ou voir une chute engendre sur le coup, chez la victime comme chez le spectateur, une sorte rire nerveux. Mais lorsque l’événement a déjà eu lieu, qu’il est raconté au passé, le rire peu se défaire entièrement de la culpabilité. 


Le témoignage et la confession sont des aspects que l’on retrouve fréquemment dans le net art (à ce sujet, je vous renvoie aux travaux de Joanne Lalonde). L’idée de rassembler des témoignages de vulnérabilité par le truchement d’une Webcam et de les diffuser ensuite sur le site me rappelle fortement un projet de net art intitulé Crying While Eating dans lequel, tel que le titre l’indique, les internautes sont invités à fournir des vidéos d’eux-mêmes alors qu’ils pleurent en mangeant. 



Dans ce cas-ci, c’est la vidéo elle-même, le geste qu’elle impose qui place l’internaute dans une situation vulnérable : celle de potentiellement se ridiculiser. Dans le cas du récit de la chute, il y a quelque chose de restaurateur, comme si le fait de raconter sérieusement et de manière « officielle » sa chute délivre la « victime du ridicule de cet incident.
Sublimer la vulnérabilité 

La partie la plus importante de ce projet consiste en une projection vidéo à cinq projecteurs avec son multi canal. Trois moments, trois espaces, se côtoient dans cette oeuvre vidéographique. D’abord, il y a cette multitude de gens qui, à tour de rôle, nous regardent et nous récitent leur chute. Le rapport est hyper frontal et d’autant plus confrontant que les « personnages’ sont à échelle humaine, ce qui donne l’impression qu’ils partagent un peu notre espace. Puis tout à coup, plus rien ne se déroule à l’écran. Le son surround envahit la pièce et engendre son propre monde d’images, fictif : nous ne sommes plus dans l’écoute du récit de l’événement, mais dans son moment présent à lui. Nous sommes transportés dans le passé, au moment de tension, juste avant la chute. Celui-ci est accentué par les bruits ambiants, mais aussi par la musique (Robert Bastien).
 
Vient finalement le moment de la chute. L’image réapparait. Celui qui récite son histoire est remplacé par un performeur, un danseur qui mime la chute elle-même avec toutes les subtilités formelles que le corps déploie lorsqu’il tombe accidentellement. Un chorégraphe est donc intervenu dans le processus de reconstitution des chutes (Paul-André Fortier). Ces dernières nous sont dévoilées au ralenti et à grande échelle, les corps gigantesques glissant d’un écran à l’autre, jusqu’à ce qu’ils atteignent celui qui se trouve à nos pieds. À ce moment, le corps effondré regagne une échelle humaine, il redevient le corps du narrateur de la chute.  Durant la chute, le corps du performeur se trouve dans une sorte de non lieu où tout est encore possible, un non lieu où le temps disparaît pour une petite éternité. N’est-ce pas là l’expérience commune de la chute?
Avec cet projet monumental, l’artiste, qui a remporté le Prix Bell Canada d’art vidéographique en 2006, réaffirme sa place de Queen de la vidéo d’art au Québec. Rappelons ici sa courageuse et touchante vidéo intitulée Du front tout le tour de la tête dans laquelle elle se met en scène alors qu’elle subit les multiples transformations qu’impliquent les traitements de radiothérapie. Il me semble que la chute comme « lieu » de vulnérabilité, celle des cheveux dans ce cas, est, tout comme dans l’œuvre discutée dans ce billet, sublimée. 

Le fantasme de l’immersion (ou la peur de la vulnérabilité?)

Ce projet illustre avec force la manière dont la vidéo d’art peut se développer et s’enrichir avec les technologies de pointe. Le 3D et l’immersion (un mot injustifié que l’on retrouve beaucoup trop souvent dans les descriptions d’œuvre de la programmation de la BIAN) peuvent aller se rhabiller! L’immersion est non seulement une notion qui relève purement des idées, mais elle est surtout improductive pour l’étude des arts visuels à l’heure actuelle. En fait, ce sont tous les aspects non-immersifs, par opposition aux avancés technologique dans le domaine de la science, qui permettent de problématiser les arts numériques, de les saisir pour l’expérience qu’ils nous offrent et non par un idéal, pour ne pas dire un fantasme, que nous projetons en eux. 
L’art vidéo (et les arts numériques de manière générale) n’a jamais été, à mon sens, une question d’immersion, mais plutôt une question de conscience du dispositif vidéographique, de mise à l’épreuve du corps du spectateur en tant que spectateur! Les va-et-vient entre les différentes temporalités et les différents espaces générés par l’installation vidéographique de Chantal duPont nous renvoient sans cesse à une posture spectatorielle consciente, une posture qui nous pousse à réfléchir sur notre propre présence dans l’espace. Contrairement au spectateur immergé, cette posture, résolument anti-sensationnaliste par le jeu de distance/proximité qu’elle impose,  permet une sublimation de l’expérience de la chute reposant sur une compréhension de sa complexité. 
Agora Hydro-Québec D’Hexagram-UQAM
26 avril-5mai
Mardi au Vendredi : 15h-20h/Samedi et dimanche : 12h-17h

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