Historien d’art ou artiste? Porosité des frontières à l’ère des technologies numériques [petite réflexion]

<!– /* Font Definitions */ @font-face {font-family:"Times New Roman"; panose-1:0 2 2 6 3 5 4 5 2 3; mso-font-charset:0; mso-generic-font-family:auto; mso-font-pitch:variable; mso-font-signature:50331648 0 0 0 1 0;} /* Style Definitions */ p.MsoNormal, li.MsoNormal, div.MsoNormal {mso-style-parent:""; margin:0cm; margin-bottom:.0001pt; mso-pagination:widow-orphan; font-size:12.0pt; font-family:"Times New Roman"; mso-ansi-language:FR-CA;} table.MsoNormalTable {mso-style-parent:""; font-size:10.0pt; font-family:"Times New Roman";} @page Section1 {size:612.0pt 792.0pt; margin:72.0pt 90.0pt 72.0pt 90.0pt; mso-header-margin:36.0pt; mso-footer-margin:36.0pt; mso-paper-source:0;} div.Section1 {page:Section1;} – Bien que la mode soit à la porosité des frontières, il m’apparaît important de tenter, au risque de paraître grotesque, de voir ce qui pourrait différencier l’artiste et l’historien d’art de manière fondamentale à l’heure actuelle. On n’ose plus définir l’art, l’artiste, l’historien d’art et ça devient gênant. On ne se pose plus les vraies questions parce qu’on sait trop bien que de tenter d’y répondre, c’est forcément de se mettre les pieds dans les plats. Pourtant, on utilise ces mots au quotidien, on en revendique le « statut » particulier et on œuvre en leur nom. 

On constate de plus en plus que les artistes possèdent des connaissances conceptuelles similaires à celles de l’historien d’art. Jusque là, ça va encore, on peut différencier les deux « métiers ». Toutefois, il me semble bien que le futur s’annonce de telle sorte que, de plus en plus, nous verrons les historiens d’art se doter de « compétences » similaires à celles que possèdent l’artiste, c’est-à-dire, celles qui ont trait à la manipulation des différents langages plastiques.

Capture d’écran tirée d’un manifeste que j’ai créé pour montrer la place que
peuvent prendre  le « craft » et le remix dans la pratique théorique d’un historien d’art.

Lorsqu’on introduit la notion du « faire » au sein de ce qu’on peut appeler une « pratique théorique », les frontières entres l’artiste et l’historien d’art, enfin, selon leur définition usuelle, s’effritent. De manière générale, le théoricien (et l’historien d’art en est un) se définit comme une personne qui connaît les théories relatives à un domaine particulier et qui se préoccupe surtout de connaissances abstraites, c’est-à-dire des idées, des concepts, des propositions permettant de comprendre le domaine en question.   L’artiste, quant à lui, se prête à une multitude de définitions, toutefois, celle proposée par Sayarra m’apparaît représentative d’une conception dominante de l’artiste ou de ce qu’il devrait être, bien qu’elle soit, de toute évidence, erronée : « a person who confronts her experiential world by means of a craft and without exerting any conscious conceptual influence and who draws on it to create something new ».  

Force est de constater que nous ne pouvons plus distinguer ces deux « métiers » en s’appuyant simplement sur l’idée que l’artiste, par opposition au théoricien, serait inconscient de l’influence conceptuelle à l’origine de son œuvre. Les démarches créatives sont devenues parties prenantes du travail de l’artiste contemporain, une démarche qu’il doit savoir exprimer avec un appareillage conceptuel et des connaissances historiques. Si des aspects conceptuels échappent à l’artiste, certains échappent aussi au théoricien. 

Si l’artiste confronte son expérience du monde par un bricolage multimédia ou autre que textuel,  cette réalité est non seulement devenue une avenue possible (et de plus en plus acceptée dans le monde universitaire) pour le théoricien, mais pour tout un chacun. De là émerge une autre confusion, entre l’académique et l’amateur, sur laquelle je ne m’attarderai pas ici. 

Force est de constater que la nature même du travail théorique repose, et a toujours reposé, sur la création d’assemblages conceptuels. Si, plus souvent qu’autrement, ces assemblages sont réalisés à l’aide des mots et des concepts et que, chez l’artiste ils s’inscrivent souvent dans une matière, qu’elle soit virtuelle ou réelle, cette distinction s’applique de moins en moins avec le mouvement des Digital Humanities. L’un des postulats de ce mouvement est que le numérique permet une multitude de manières d’exprimer un argument théorique (vidéos, textes, images, mais aussi fictions, narrations, commissariats…etc.).  Mais bien avant l’émergence des Digital Humanities, Hans Belting écrit :

L’histoire de l’art, comme chacun sait, étudie des supports de représentation, les oeuvres d’art. Mais nous oublions souvent que l’histoire de l’art elle-même pratique la représentation. En construisant une histoire de l’art, elle représente l’art, elle lui donne une histoire douée de sens, distincte de l’histoire générale.
Ainsi, la  pratique de l’historien d’art est similaire à celle qui génère son objet d’étude. Il est de ce fait étrange de constater que, contrairement aux historiens « tout court », les historiens d’art, ces spécialistes des images (et maintenant du multimédia!), ont que très peu exploré les possibilités  qu’offrent les différentes écritures médiatiques pour leur travail. Puisque je suis persuadée que les explorations en ce sens se feront de plus en plus nombreuses au fil des années à venir, donnons un nom provisoire à ce type d’historien d’art, appelons-le le DH historien d’art.
Le DH historien d’art explore le monde, lui aussi, avec la matière, en considérant les concepts et les mots, au même titre que les images, les sons, les vidéos, comme faisant partie de cette matière qui lui permet de « faire ». Toutes les productions culturelles, de la fiction aux ouvrages théoriques, sont considérées comme valables pour construire et exposer son argument. La différence majeure entre le DH historien d’art et l’artiste multimédia se situe peut-être là, dans l’argument, c’est-à-dire, dans le fait de regrouper un ensemble de « preuves » destinés à convaincre de la validité d’une proposition. 

Bien que l’artiste soit de plus en plus amené à justifier sa pratique par une démarche artistique soutenue par des propositions théoriques, il semble que les œuvres qu’il engendre ne consistent pas a priori à prouver la validité d’une proposition théorique. La démarche artistique qui accompagne une pratique d’artiste, si elle soutient un argument, tente de « prouver » que les œuvres qui en sont issues sont de l’art dans une tradition où cette démarche est perçue comme nécessaire pour valider une pratique afin qu’elle soit reconnue comme « artistique ». On est artiste (je parle du statut et non du qualificatif) ou théoricien parce que l’on est reconnu ainsi par nos pairs, parce que l’on est admis comme tel dans la société dans laquelle nous vivons.

Le DH historien d’art travaille toujours à partir d’une œuvre d’art ou d’un corpus d’œuvres d’art. Tel qu’on le remarque depuis au moins la Renaissance, les artistes rebondissent, eux aussi, sur des œuvres plus anciennes pour leur création. Ce phénomène d’appropriation s’exacerbe avec les technologies numériques. Si une œuvre comme mouchette.org s’approprie un peu la Mouchette de Robert Bresson, elle le fait d’une manière qui diffère des méthodes du DH historien d’art. Cette différence ne se situe pas dans le fait que Neddam utilise autre chose que le texte pour son appropriation, mais plutôt dans le fait que, s’il y a bel et bien une forme d’analyse dans l’œuvre de l’artiste, celle-ci n’est pas explicite. L’imprécision et la confusion quand à la nature du site Web font partie de l’expérience esthétique de cette œuvre. Une telle manière de faire ne se retrouvera pas dans une production théorique d’un DH historien d’art.  Bien que tout travail soit toujours sujet à de multiples interprétations, le but du DH historien d’art est d’énoncer, de la manière la plus claire possible, la proposition théorique qui est à l’origine de son projet. L‘un valorise un argument (ensemble de preuves) alors que l’autre met de l’avant une proposition esthétique. Cela n’empêche évidement pas qu’un argument se glisse dans une proposition esthétique et vice-versa…
À suivre, certainement…
***
Je rêve d’écrire un prochain billet de blog qui s’intitulerait pompeusement « Qu’est-ce que l’art? », car il me fait un peu honte, en tant qu’historienne de l’art, de ne pas pouvoir répondre simplement à cette question. Évidemment, l’approche sociologique qui nous dit que l’art est « ce qui est reconnu comme tel dans la société » est une belle manière de faire taire ceux qui radotent éternellement que les œuvres contemporaines ne sont pas de l’art, parce qu’eux savent ce qu’est l’art (quelque chose qui doit forcément les toucher personnellement) et que l’art contemporain n’est pas de l’art parce que ça ne les touche pas, rejetant en même temps la possibilité qu’un spécialiste de l’art contemporain puisse exister. Malgré ce mépris que je considère injustifié envers les spécialistes de l’art, je me dis quand même que cette définition doit être insuffisante puisque nous sommes très peu à y croire.



3 commentaires sur “Historien d’art ou artiste? Porosité des frontières à l’ère des technologies numériques [petite réflexion]

  1. Je trouve cette interrogation « qu'est-ce que l'art ? » passionnante (pas du tout pompeuse ;-)) et propre à une dynamique réflexive féconde.
    Merci de partager ces très intéressantes réflexions, dans ce billet et dans les autres.

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  2. Je me dis toujours que le problème de la question « Qu'est-ce que l'art? » est que l'art s'inscrit dans un contexte historique précis. Par exemple, se poser cette question aujourd'hui n'a pas du tout le même sens que se la poser il y a cent ans. Et c'est, je crois, notre rôle de théoricien que celui de se rappeler que chaque concept a une certaine histoire qu'il faut interroger et se remémorer.

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  3. @Infusoir Merci à toi, ça me donne bien envie de mener cette réflexion! 🙂

    @Simon Dor Oui, très juste… C'est pourquoi les « spécialistes » de l'art ne doivent jamais cesser de se poser cette question.

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