La sensation de flow

Inspirée par la théorie sur la sensation de flow du psychologue hongrois Mihali Csikszentmihalyi, j’écrivais, dans un billet sur le syndrome de l’imposteur, qu’il se pouvait que nos plus grandes réussites adviennent dans le sentiment d’aisance. J’aurais peut-être dû ajouter que la réussite n’était pas nécessairement, pour moi, une reconnaissance sociale. C’est plutôt la sensation de flow qui est en soit une réussite. C’est d’arriver à la ressentir dans les différentes sphères de notre existence qui est gratifiant.

Lorsqu’on veut décrire cette sensation, il est difficile de la réduire à une abstraction générale. On a plutôt tendance à donner une multitude d’exemples dans lesquels on constate que cette sensation a été vécue. Ce qui me procure une sensation de flow, ne le fait pas nécessairement pour les autres. Le contact avec la nature semble toutefois une situation privilégiée. Ce passage du livre Wild de Cheryl Strayed, dans lequel elle relate son aventure sur la Pacific Crest Trail, par exemple, décrit bien ce que peut être la sensation de flow :

Foot speed was a profoundly different way of moving through the world than my normal modes of travel. Miles weren’t things that blazed dully past. They were long, intimate straggles of weeds and clumps of dirt, blades of grass and flowers that bent in the wind, trees that lumbered and creeched. They were the sound of my breath and my feet hitting the trail one step at a time and the click of my ski pole. The PCT had taught me what a mile was. I was humble before each and every one.

On retrouve aussi cette sensation de manière récurrente dans la pratique d’une forme d’art, que ce soit la peinture, la danse ou l’écriture. Dans mon billet Bloguer pour l’abondancej’y décris ainsi une pratique d’écriture en continu à laquelle la rédaction de mes blogues participent. En écrivant sans peaufiner comme on le ferait dans un article scientifique, en gardant le flux ouvert, cela mène à des découvertes et des réflexions inopinées qui peuvent ensuite être récupérées pour être approfondies, polies. Mais surtout, ce flux donne de l’énergie.

On me demande parfois si bloguer ne me prend pas trop de temps et d’énergie, du temps que je pourrais consacrer à ma thèse, par exemple. C’est le contraire. Cet investissement est loin d’être synonyme de gaspillage de temps et d’énergie. Je remarque que plus j’écris ma thèse, plus je blogue et non l’inverse. S’il y a abondance sur mes blogues, il n’y en a pas moins ailleurs, car quand le flux est actif, il est actif partout. Bloguer c’est surtout se créer un espace, voire de l’espace. Se créer de l’espace, tel que mes lectures en astrophysique me le révèlent, ça sauve du temps et ça donne de l’énergie.

Selon Csikszentmihalyi, la sensation de flow requiert toujours un effort, ce qu’il appelle « l’investissement d’un supplément d’énergie psychique ». Cet effort peut certainement inclure un effort physique, mais il n’en est pas synonyme loin de là. Dans le passage du livre de Cheryl Strayed, bien qu’elle mette grandement son corps à l’épreuve, c’est l’effort psychologique qui lui procure la sensation de flow. C’est le fait de « ralentir » qui lui permet de contempler le monde avec attention.

Selon Csikszentmihalyi, l’attention est « la ressource la plus précieuse dont nous disposions ». Lorsqu’on porte attention à quelque chose, on en retire une « plus-value de sens ». C’est l’attention qui permet de transformer quelque chose de banal en une contribution « même minime, à l’ordre et au bon fonctionnement du monde ». Valable ne veut peut dire pratique, fonctionnel, ou efficace. Pour l’auteur, est valeureux ce qui réduit l’entropie. Cette notion, empruntée à la physique, permet de mesurer la dégradation de l’énergie. L’entropie est un chaos et ce chaos, selon l’auteur, est l’état normal de la conscience humaine. Il se répercute forcément dans le monde parce que nous agissons à partir de celui-ci. L’effort crée l’attention nécessaire pour réduire ce chaos intérieur. Cela contribue ainsi à changer le monde, du moins notre microcosme immédiat.

Avant de lire Csikszentmihalyi, j’appelais tout simplement cela vivre avec passion. Dans cette idée de « de s’impliquer à fond dans tout ce que l’on vit, entretenir notre curiosité, ne laisser aucun potentiel inexploité », on y perçoit une fougue, mais aussi un piège : celui de se brûler, complètement. Encore une fois, c’est l’attention qui prévient une telle chose, en recentrant toujours nos énergies sur ce qui nous importe, en prenant soin de rester connecter à nos propres désirs, on ne laisse pas le chaos nous envahir. Encore faut-il être capable de les identifier, ces véritables désirs, ce qui n’est pas l’apanage de tous et toutes. Il y a ainsi toujours « le risque que toute notre énergie psychique serve à satisfaire les besoins de l’entité imaginaire que nous avons nous-mêmes créées ». Ce qui arrive plus souvent qu’autrement.

Vers la fin de son ouvrage, l’auteur décrit ce qu’il appelle l’individu autotélique. Celui-ci n’a pas « un grand besoin de possessions, de distractions, de confort, de pouvoir ou de célébrité, car presque tout ce qu’il fait l’enrichit intérieurement ». Il est autonome. Il donne cette impression que son « énergie psychique » est inépuisable. Il est vrai qu’il est beaucoup plus énergivore de faire quelque chose sans porter attention. L’effort de centrer son attention sur une tâche peut parfois sembler épuisant, mais au final, il donne de l’énergie. En ce sens, selon l’auteur, il ne faut pas attendre le « stimulus extérieur » qui génère un défi, mais concentrer plutôt volontairement son attention pour s’en créer un pour ne pas tomber dans le piège de la mégalomanie et, par extension, du narcissisme.

Le sentiment de flow au travail, à la maison, dans le sport, dans les relations interpersonnelles (etc.), implique avant tout un travail sur soi. Voilà un autre piège! Il ne s’agit pas, pour l’auteur, de ressasser sans cesse son passé, ou de mettre en revue tous ses torts et travers, bien qu’on ne peut échapper à un minimum de conscience de soi lorsque des émotions incomprises entravent le flow. Toutefois, le travail dont il est question est un travail sur son rapport à la vie. Lorsqu’on est uniquement centré sur soi, il n’y a pas de place pour « l’émerveillement, la nouveauté, les surprises, pour transcender les limites imposées par nos peurs et nos préjugés ». En ce sens, lorsqu’on se fixe un but, lorsqu’on se lance un défi, ce n’est pas tant le résultat qui importe, mais précisément le « contrôle à acquérir sur son attention ».

C’est cela qui est enrichissant, gratifiant et qui donne l’impression d’appartenir à quelque chose de plus vaste qu’un petit monde dans lequel il faut gagner sa vie: un petit monde dans lequel on nous dit qu’il faut prendre sa place, coute que coute, au sein d’une sorte de compétition qui évide chaque chose que nous entreprenons de leur sens. Alors qu’elle marche des journées entières dans des conditions extrêmes, Cheryl Strayed revient toujours à ceci : « it was this very act of hiking that had been at theart of my belief that such a trip was a reasonable endeavor ». L’effort est en lui-même significatif, son sens profond est la connexion à soi-même, aux autres, au monde. Je ressens aussi cette connexion dans ma pratique d’écriture sur les blogues, cette écriture qui me pousse à porter davantage attention au point où je ne distingue plus la lecture de l’écriture.

Bloguer, c’est aussi lire en abondance. Je ne fais pas une scission bien nette entre écrire et lire dans la blogosphère.

On perçoit souvent l’effort comme une force d’opposition. Il se présente ainsi comme une lutte, on le met en œuvre pour vaincre l’adversité. Il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre pourquoi cet effort, un relent du judéo-christianisme, est quelque chose que certains souhaitent contourner. Ce que j’ai particulièrement aimé du livre de Csikszentmihalyi, c’est qu’il définit l’effort comme un grand pouvoir de création à la portée de tous et toutes. Et que ce pouvoir mène au bien-être de soi et des autres. L’effort n’y est pas définit comme une adversité : il est ce qui permet de se libérer du sentiment de l’adversité pour faire place à la sensation du flow.

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