L’immersion selon les plantes [Réflexions à partir de La vie des plantes. Une métaphysique du mélange d’Emanuele Coccia]

Mes recherches sur l’expérience de l’effet de présence dans la cyberculture m’ont amenée à plusieurs reprises à réfléchir sur la notion d’immersion. J’en étais arrivée à la conclusion que l’immersion sensori-motrice ne faisait pas vraiment partie de notre rapport aux oeuvres web. Au contraire, la conscience du dispositif m’apparaissait un paramètre important de leur expérience. À moins d’une « immersion métaphorique », sorte de projection de soi dans les éléments de l’interface sur lesquels nous avons un contrôle (Berthier), j’en concluais, sur ce blogue, que notre rapport aux technologies numériques en était plutôt un d’osmose :

Si l’on entend souvent parler d’immersion pour parler de notre rapport avec les technologies numériques de manière générale, je crois plutôt qu’il s’agit là d’une osmose. Je ne suis pas immergée, comme engloutie à l’intérieur de quelque chose. Je me trouve plutôt dans un rapport diffus et contigu avec la machine. Ce rapport se définit par une interpénétration profonde, une influence réciproque avec celle-ci.

Avec les technologies de la réalité virtuelle, par contre, c’est un peu différent. On cherche à créer, au-delà du trompe-l’œil, une illusion pour l’ensemble des sensations corporelles. Toutefois, l’objectif de cette « course à la présence » est inatteignable, car tel que nous le rappelle Jean-Louis Weissberg, en cherchant « […] la transparence, on interposera toujours plus d’interfaces sophistiquées pour concrétiser cette transparence. Chaque pas qui fait avancer ce projet éloigne alors d’autant la cible. » Le spectateur s’accoutume rapidement des nouvelles interfaces et nécessite ainsi toujours plus de « sophistication » pour être floué. Cette recherche de création d’immersion est en quelque sorte « sans issue », pour reprendre les mots de Baudrillard qui ira jusqu’à dire que, même dans la vie de tous les jours, nous ne vivons que dans la conscience de l’effet.

Malgré ce constat, la notion d’immersion continuait de me préoccuper. Elle représentait pour moi une « présence pleine », une adhésion totale à un monde. Je pense ici au monde intra-utérin. Au fil des différentes lectures (Lovink, Berthier, Cauquelin) effectuées pour mes recherches doctorales, il me semblait qu’on ne faisait qu’effleurer la description de cette expérience viscérale. J’écris « viscérale », car elle m’apparaît première en ce qu’elle précède notre présence sur Terre; elle précède le langage. Comment peut-on penser l’immersion hors de ce cocon, dans la vie de tous les jours? L’immersion est-elle possible?

Je n’aurais jamais pensé qu’une description aussi éloquente de l’immersion me parviendrait d’un auteur qui se penche sur l’être-au-monde… des plantes! Dans son magnifique livre La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Emanuele Coccia, philosophe et Maître de conférence à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, plonge dans l’univers des végétaux et tente de restituer pour nous le monde, tel qu’expérimenté par ceux-ci. Cette démarche ne va pas sans rappeler celle de Michael Pollan qui, dans son bouquin The Botany of Desire. A Plant-Eye-View of the World, montre habilement la manière dont les plantes utilisent les humains pour se reproduire, évoluer, survivre. Coccia ravive l’animiste en chacun et écrit à son tour que les plantes :

n’ont pas de sens, mais elles sont loin d’être verrouillées : aucun autre vivant n’adhère plus qu’elles au monde qui les entourent. […] Leur absence de mouvement n’est que le revers de leur adhésion intégrale à ce qui leur arrive et à leur environnement. On ne peut séparer – ni physiquement ni métaphysiquement – la plante du monde qui l’accueille. Elle est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde. Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie être-au-monde.

En lisant le livre, j’avais l’impression que l’auteur décrivait un état méditatif. Pratiquant assidument la méditation depuis plus de quinze ans, il me semble que cet état est celui qui, pour les humains, s’approche le plus de l’immersion. Celle-ci n’est donc pas quelque chose que l’on peut créer avec des technologies sophistiquées, mais un état de conscience accessible par l’immobilité, un rapport au monde qui requiert une absence de résistance. Comme pour la méditation, cet état de présence dont font montre les plantes n’est pas synonyme de passivité. Au contraire, les plantes sont extrêmement créatives. Leur action est perpétuelle. Elles évoquent la possibilité d’un espace où la différence entre être et créer ne peut exister:

Elles n’ont pas de mains pour manier le monde, et pourtant il serait difficile de trouver des agents plus habiles dans la construction de formes.[…] Les plantes coïncident avec les formes qu’elles inventent; toutes formes sont pour elles des déclinaisons de l’être et non du seul faire et de l’agir. Créer une forme signifie la traverser avec tout son être comme l’on traverse des âges ou des étapes de sa propre existence.

Dans l’état d’immersion, faire, c’est, avant tout, être. C’est « agir » en accord complet avec la vie intérieure qui, à son tour, est tout incluse dans la vie extérieure. La plante n’a pas « conscience de », elle est conscience et, par là, construit le monde.  En ce sens, affirme Coccia, la plante « incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde ». Il est impossible d’opérer une division entre la vie et le monde, et entre ces derniers et l’univers, car la plante assure également le lien entre le ciel (compris ici comme l’univers) et la Terre.  Par une communication opérée entre ses parties aériennes et souterraines, elle a « la capacité de transformer l’énergie solaire dispersée dans le cosmos en corps vivant, la matière difforme et disparate du monde, en réalité cohérente, ordonnée et unitaire. » L’être-au-monde de la plante ne se comprend que par une cosmologie.

Dans cet ordre d’idées, ce n’est pas sur la Terre que nous vivons, selon Coccia, mais plutôt dans l’atmosphère créée par les plantes et le souffle : « l’atmosphère n’est pas quelque chose qui s’ajouterait au monde : elle est le monde en tant que réalité du mélange à l’intérieur duquel tout respire.» Nous sommes donc immergés dans cette atmosphère comme si nous baignions au milieu d’un lac, la tête sous l’eau.  La photosynthèse, ce processus par lequel les plantes opèrent la synthèse des glucides en utilisant la lumière du soleil, « n’est que le processus cosmique de fluidification de l’univers ». En ce sens, les plantes, en sortant de l’eau pour coloniser la terre ferme, « n’ont jamais abandonné la mer: elles l’ont apportée là où elle n’existait pas », affirme Coccia.

Nous sommes aussi issues non seulement du ventre de la mère, mais aussi de celui de la mer, comme toute vie trouve son origine en celle-ci. La Terre était, avant toute chose, une vaste étendue d’eau nous rappelle d’ailleurs Rachel Carson : « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». Les plantes, plus que n’importe quoi d’autres sur cette planète, nous rappellent que nous non plus, n’avons jamais quitté la mer : nous vivons encore dans l’immersion la plus complète…

***

Guidé par les plantes et leur état d’immersion, cela permet à l’auteur de porter une réflexion critique sur des courants de pensée ou des manières de faire. Il parle évidemment de la philosophie et de son snobisme métaphysique envers les plantes, mais aussi de la Deep Ecology trop centrée sur la terre et sur sa dimension habitable, oubliant par là l’importance de la lumière. Il s’attarde également à l’antispécisme qui, « avec son chauvinisme animalier » a « étendu le narcissisme humain au règne animal », sans égard pour les plantes. Il s’enflamme plus particulièrement lorsqu’il parle de l’université où il affirme que « connaître c’est appartenir à une corporation ». Il critique ardemment le « spécialisme », l’anti-immersion par excellence, qui n’est rien d’autre qu’« un exercice spirituel pratiqué sur soi-même » ou encore « une castration prolongée de sa propre curiosité » :

Le spécialisme ne définit pas un excès de savoir, mais une renonciation consciente et volontaire au savoir des « autres ». Ce n’est pas l’expression d’une curiosité démesurée pour un objet, mais le respect craintif et scrupuleux d’un tabou cognitif.

Coccia rappelle alors aux universitaires que « la seule méthode est un amour extrêmement intense pour le savoir, une passion sauvage, brute et indocile pour la connaissance sous toutes ses formes et dans tous ses objets.»

D’une manière pragmatique et théorique, c’est un changement de paradigme auquel nous convie l’auteur. Car en dévoilant le monde « vu » par les plantes, c’est notre rapport au monde qui se déploie en filigrane et, par là, une conscience des dispositifs qui nous circonscrivent. Le paradigme de l’immersion implique un monde fluide, vivant, unitaire qui ne s’inscrit pas en opposition au reste de l’univers; c’est un monde du mélange. L’immersion commande à chacun une présence dépourvue de ses effets, une forme de plénitude engendrant une action issue de l’être-au-monde, d’un oubli de soi qui n’est pas une aliénation (contrairement à l’expérience de l’osmose qui, pour sortir de l’aliénation, nécessite une confrontation), mais une création.

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