Le détournement du prestige de Meky Ottawa

Lorsqu’on parle d’oeuvres photographiques, à moins d’une installation in situ, on s’attarde directement aux images, à leur univers singulier. Puisqu’elles sont reproductibles, c’est un peu comme si elles étaient indépendantes du contexte dans lequel elles sont exposées. Or, je ne pouvais plonger dans une image de l’artiste Meky Ottawa sans parler de leur mise en exposition! C’est que les magnifiques photographies, issues de la première édition de la résidence de création et de diffusion Résurgence dédiée aux artistes issus de l’autochtonie, sont disposées sur le pourtour de la mezzanine de l’édifice Gaston-Miron, ancienne bibliothèque nationale. L’édifice imposant est muni de colonnes corinthiennes et paré des noms de plusieurs hommes de lettres et philosophes qui ont marqué une histoire occidentale, blanche et exclusivement masculine.

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C’est sous les noms de ces « grands hommes » qu’apparaissent, dans une lueur rose flash, les œuvres de l’artiste Attikamek. Contrairement à Jérôme Delgado, qui écrit dans Le Devoir que cette « brutale dissonance » donne du crédit à l’artiste et que « le prestige de la mezzanine […] souligne le sérieux de la démarche » de l’artiste, je trouve que c’est la notion de prestige qui en prend un coup! Le prestige, entendu comme quelque chose qui impose le respect et l’admiration, ne saurait plus être fondé sur une « histoire unique » pour reprendre l’expression de Chimanda Adichi. Les femmes photographiées par Mekky Ottawa imposent leur respect par leur présence forte et assumée. Elles nous abordent de manière frontale, pendant que les images auxquelles elles participent sont hybrides et portent une multitude d’histoires qui se déploient de manière simultanée, sans suggérer une évolution ou une déchéance. C’est une rencontre explosive entre le passé et le présent qui passe par la mise en oeuvre de références culturelles, de symboles, de mythes et de fantasmes multiples suscitant l’imaginaire propre à chacun.

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Image tirée du site Web de radiocanada.ca

Ce que j’appelle ici un « détournement du prestige » apparait clairement dans l’oeuvre 13 pour laquelle une femme portant une couronne est posée avec son reflet inversé, tel une carte à jouer. Cette reine qui prend impitoyablement la place du roi dans le jeu de carte, est maquillée comme une star de la pop et porte un régalia, vêtement issu de plusieurs cultures autochtones et porté lors de cérémonies. Ici, il est fait de bâtons de popsicle et de plastique. On assiste à la résurgence en force d’une femme autochtone après que l’histoire unique ait ravagé sa culture.

La photographie intitulée La pendue réfère quant à elle à l’arcane XII d’un jeu de tarot. Selon Alexandro Jodorovsky, celle-ci signifie « un état d’accumulation, d’arrêt et de réclusion ». Seulement, ici, la pendue semble en apesanteur. Ses cheveux ne se pliant pas à la loi de la gravité rappellent, quant à eux, les cheveux en serpents de Méduse, gorgone incarnant la puissance du féminin dans la mythologie grecque. On dit que son regard a le pouvoir de pétrifier les mortels. Ce regard saisissant d’une Méduse, on le retrouve dans chacune des photographies de l’exposition.

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Dans Cut Here, c’est une sorte de Vénus de Milo aux bras croisés qui nous apparait dans son drapé de plastique. Des pointillés sur son corps suggèrent à la fois la chirurgie plastique et la violence physique faite aux femmes et plus particulièrement aux femmes autochtones. L’image ne va pas sans rappeler l’ouvrage Ouvrir Vénus de Georges Didi-Huberman dans lequel l’auteur démontre combien la nudité était vécue de manière menaçante au Quattrocento et, cela, à travers une représentation du corps nu empreinte de cruauté.  Dans l’œuvre d’Ottawa, la jeune femme porte une couronne qui rappelle le halo de la vierge Marie ou encore celui d’une statue d’un Christ gothique. Encore une fois, cette image offre un fort contre-poids à l’édifice de style néo-classique, une architecture par laquelle on exprimait un retour aux sources, celles de l’art de l’Antiquité et du prestige qui lui est associé.

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Cut Here, image tirée du site Web de radiocanada.ca

« Mon art c’est mon âme qui parle avec ton âme », écrit l’artiste, une démarche habitant chacune des images de l’exposition Résurgence et se traduisant dans son travail cinématographique. Cela dit, les œuvres de Mekky Ottawa n’ont aucunement besoin des lustres et des plafonds en verre de cet édifice pour assurer leur légitimité, mais nous avons besoin de ce genre de dialogue au sein de nos édifices, de nos sociétés, de nos vies pour nous défaire, peu à peu, de ce qui entoure la notion de prestige, afin de retrouver le respect et l’ouverture face à l’autre, aux autres, dans toute leur complexité.  

Résurgence, Meky Ottawa. À la Maison du Conseil des arts de Montréal, 1210 rue Sherbrooke Est, jusqu’au 1er mars.

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