La forêt nourricière communautaire: un modèle créatif pour la transition écologique en milieu urbain

Ce texte est issu d’un travail de session pour le microprogramme de deuxième cycle en agroforesterie à l’université Laval. Il porte sur la forêt nourricière comme modèle créatif pour la transition écologique en milieu urbain. Il s’agit d’une exploration pour laquelle chaque section pourrait évidemment être beaucoup plus approfondie et argumentée. Il s’agissait d’offrir un fil argumentaire pour démontrer brièvement l’intérêt de ce modèle agroforestier pour nos villes! Il représente aussi la suite d’un précédent texte qui finissait comme suit:

« Le symbolique peut certes jouer un rôle fondamental dans cette quête, à condition d’accueillir le pouvoir qui peut le transformer, c’est-à-dire celui de l’imagination. Car c’est l’imagination qui ouvre la voie à de nouvelles manières de tisser des liens avec la nature alors que notre rapport à celle-ci ne permet plus de trouver des solutions résilientes.

Et l’imagination, on fait ça comment, concrètement? »

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Il n’est pas rare qu’un livre ou un article portant sur les forêts nourricières introduisent le sujet par une sorte de visualisation qui invite le lecteur ou la lectrice à plonger dans un petit monde: « Imaginez-vous dans une forêt où tout ce qu’il y a autour de vous est de la nourriture » commence l’auteur du livre Edible Forests Gardens (Jacke, 2005 : p.1) avant de décrire chacune des composantes du reste de l’aménagement comestible. Les auteurs du livre The Community Food Forest Handbooks entament quant à eux leur étude par la découverte impromptue d’une forêt nourricière en milieu urbain: « Entre un édifice vacant et une cour à recyclage automobile, vous trouvez un espace débordant de vie. » (Bukowski & Munsell,2018 : pp.1-2)

Il s’agit d’offrir d’entrée de jeu une image, une expérience, comme pour dire « cela est possible, mais il faut d’abord être entre en mesure de se l’imaginer ». Plus encore, il faut y entrer avec tous les sens. Alors, je commencerai aussi ainsi :

Vous êtes à Montréal, vous marchez sur l’Avenue du Parc vers la rue Mont-Royal, du côté est.  Vous êtes ici (flèche noire) :

Fig.1 : Capture d’écran Google Maps du parc Jeanne-Mance

Les voitures s’agglomèrent sur quatre voies, normal, c’est l’heure de pointe. C’est bruyant, la chaleur est accablante et l’odeur n’est pas spécialement enivrante même si, à votre gauche, il y a le mont Royal que les habitué.e.s appellent communément la Montagne. C’est comme une heureuse anomalie dans le paysage urbain environnant. À votre droite c’est le parc Jeanne-Mance, où l’on entretenait avant de grandes étendues de pâturin des prés, façon de dire gentiment qu’il y avait là du simple gazon tondu. Vous y apercevez plutôt quelque chose qui s’apparente à une jeune forêt.

Fig.2 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance




Vous bifurquez vers celle-ci et empruntez un sentier. À son entrée, il est inscrit : « récoltez ce dont vous avez besoin et laissez-en pour les autres! ». Le sentier mène à d’autres petits sentiers sur lesquels on retrouve les noms de végétaux et une description de leurs parties comestibles. Après quelques pas à l’intérieur de cette petite forêt, le son des voitures s’amenuise jusqu’à ne plus se faire entendre. Vous entendez plutôt des merles, des geais bleus, un jaseur d’amérique et une carouge à épaulette. Un lièvre vient de s’échapper vers le fond de la forêt dans un espace laissé en friche qui fait écran à la rue. Sur le chemin, vous cueillez des framboises parce vous les avez reconnues immédiatement. Vous tentez ensuite les cassis, les gadelles, les mûres, les ronces et les amélanches dont la récolte tire à sa fin. Plus tard, cet automne, vous pourrez cueillir quelques champignons comme des strophaires ou des pleurotes. Les pommes ne sont pas encore mûres, les figues non plus, mais on peut déjà goûter les fruits des argousiers ou découvrir l’astringence des aronies noires. Un panneau indique que les kiwis arctiques se mangent avec la pelure et que l’on peut très bien cueillir les fleurs des agastaches pour en faire de la tisane ou des fleurs coupées. Ici, vous devenez participant, ne serait-ce que par l’action de tisser un lien avec la nature : cueillir.

Vous continuez d’avancer sur le sentier. Des espaces avec des tables à pique-niques et une aire de jeu se trouvent au centre de la forêt. Il vous apparait alors que cet endroit est bien plus qu’un lieu physique. C’est aussi un espace d’interactions, non seulement entre les humains, mais aussi entre la faune, la flore les champignons et les éléments naturels de manière générale. Vous vous assoyez à la fraîcheur de l’ombre et sentez l’arôme des fines herbes, je parle de la lavande, de la mélisse et de la menthe. Vous vous dites, en voyant le mont Royal par-delà les arbres de la forêt nourricière, qu’il faudrait peut-être faire de l’Avenue du Parc une rue plus étroite avec des espaces verts au centre. Vous pensez même à un genre de pont, un corridor écologique entre les espaces. Vous commencez à imaginer autre chose, une autre ville. C’est de même quand on entre dans une forêt nourricière!

Si l’idée d’une telle forêt nourricière stimule l’imagination, mon pari, pour cette étude, est qu’elle possède un fort potentiel pour contribuer à la transition écologique en milieu urbain (le terme sera défini plus loin). En effet, une telle forêt nourricière permet d’aborder de front les enjeux liés à la transition écologique et, qui plus est, d’offrir un espace où l’on peut mettre en œuvre des solutions concrètes. L’étude présente se décline donc en quatre axes qui correspondent à des enjeux liés à la transition écologique. D’abord, je m’intéresse à la sécurité et à la diversité alimentaires. À l’aube des changements climatiques, il faut rapprocher davantage les réseaux d’approvisionnement alimentaire, mais aussi les diversifier et les pérenniser afin d’en assurer la résilience. Ensuite, il sera question de la forêt nourricière comme outil de lutte environnementale, que ce soit contre les changements climatiques ou contre la dégradation de la biodiversité. Le troisième axe porte quant à lui sur la forêt nourricière comme lieu de réinvention comme de consolidation des communautés. La création d’une forêt nourricière est l’occasion d’expérimenter d’autres modes de gouvernances et de vivre-ensemble. C’est sur la connexion à la nature que porte la quatrième partie et dernière partie de cette étude. La forêt nourricière permet une exploration des différentes manières dont on peut tisser des liens avec la nature en même temps qu’elle offre l’opportunité d’acquérir des savoir-faire.

Petites précisions terminologiques

Transition écologique

Commençons d’abord par quelques précisions terminologiques. Celles-ci permettront d’exposer la posture méthodologique choisie pour la présente étude et de définir le modèle agroforestier proposé. L’expression « transition écologique » est quelque peu galvaudée par des municipalités, comme par des entreprises ou des particuliers. On en détourne souvent les principes d’origine pour parler de « développement durable » ou encore de gestion environnementale par le truchement des « services écosystémiques », pour ne nommer que deux exemples. De ces expressions émanent une forme de performance ou de productivité issu d’un rapport au monde et à la nature centré sur l’économie de marché ou encore sur les besoins de l’être humain.  Dans cette vision de la transition, c’est un peu comme si on laissait le monde tel qu’il est et qu’on y faisait, pour reprendre les mots de Yves-Marie Abraham, « un simple aggiornamento » pour dire que l’on est conscient des enjeux environnementaux, mais sans véritablement remettre en cause nos modes de vie (2019 : emp. 337). Qui plus est, les solutions proviennent souvent de l’ambition de quelques individus, alors qu’à l’origine, la transition écologique est résolument un processus communautaire de co-création.

Si je pose d’entrée de jeu l’aspect communautaire de la transition, c’est que j’utilise l’expression avec le sens que lui donne son instigateur (du moins, le premier à avoir publié et problématisé l’expression), soit le permaculteur Rob Hopkins. Dans son livre Manuel de la transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale (2008), il propose un ensemble de principes pratiques, mais surtout d’expérimentations collectives pour créer de la résilience face aux changements climatiques comme au pic pétrolier. Cela se fait à différents niveaux : économique, social, environnemental, alimentaire. On y comprend comment diverses communautés survivent mieux que d’autres à des catastrophes environnementales grâce au développement d’une culture résiliente, c’est-à-dire « une culture basée sur sa capacité à fonctionner indéfiniment et à vivre à l’intérieur de ses propres limites et capable de s’épanouir de cette manière » (Ibid. :Emp. 388).

La transition n’est pas une histoire de contraintes, de retenus, d’incitatifs, de pénalités, de compensations ou de retours en arrière. C’est plutôt « un processus créatif, engageant et ludique où nous supportons les communautés dans l’abandon de ce qui leur est familier ».

Au cœur de la démarche de Hopkins, il y a l’imagination. Selon ce faiseur, il faut imaginer des scénarios alternatifs tellement exaltants que les gens auront envie de les réaliser et de s’y engager. La transition n’est pas une histoire de contraintes, de retenus, d’incitatifs, de pénalités, de compensations ou de retours en arrière. C’est plutôt « un processus créatif, engageant et ludique où nous supportons les communautés dans l’abandon de ce qui leur est familier ». (Ibid., emp.1290).  Ainsi, la sensation de contrainte en devient plutôt une de liberté et, dans la foulée, le jeu de la concurrence s’évanouit dans la consolidation des communautés. On troque l’innovation individuelle contre la création collective et, d’un même souffle, l’ambition pour l’enthousiasme.

Forêt nourricière communautaire

Comme pour la transition écologique, il y a plusieurs définitions et appropriations de ce qu’est une forêt nourricière. Un homme possédant un verger me demandait, un peu perplexe : « mais mon verger, ç’en est pas une forêt nourricière, pour toi? ». C’est qu’on associe d’emblée la forêt avec des arbres et l’aspect nourricier uniquement à sa dimension comestible. Quand on entend « forêt nourricière », c’est souvent l’image qui vient en tête : un verger diversifié, c’est-à-dire avec plusieurs sortes d’arbres fruitiers. On pense aussi au jardinage de la forêt, mais comme le mentionne le fermier et formateur en forêt nourricière Dave Jacke, une forêt nourricière, ce n’est pas de jardiner dans la forêt, c’est plutôt de jardiner comme la forêt (2005 : p.2). La forêt est une métaphore pour créer le design de la forêt nourricière.

[…]une forêt nourricière est un jardin comestible dont le design s’inspire de l’écosystème propre à une jeune forêt. Les végétaux – arbres, arbustes, vivaces, bulbes et grimpantes – et les champignons y sont disposés de manière à maximiser les interactions bénéfiques entre eux afin de favoriser l’autonomie, la biodiversité et la pérennité de l’aménagement.

Chaque plante contribue au succès de la totalité de l’aménagement en jouant plusieurs rôles (Ibid. p.1). En effet, la multifonctionalité de chaque élément est un aspect important de la forêt nourricière : chaque plante possède au moins une autre fonction que celle de la comestibilité. Une plante peut être utile pour attirer des insectes pollinisateurs ou des prédateurs ou pour repousser ou pour piéger les ravageurs. Elle peut aussi servir d’abris pour les insectes ou pour les animaux, de nourriture pour la faune, d’amendement ou de fertilisant pour le sol ou encore de brise-vent pour des cultures…etc.

La forêt nourricière est donc aussi un lieu intangible où l’on expérimente d’autres rapports au monde, à la nature et aux autres. C’est un espace nourricier au sens de l’alimentation, mais aussi au sens des possibles.

Contrairement à un verger, la forêt nourricière peut se trouver dans un tout petit espace : « la plupart des gens pense à une forêt comme quelque chose qui occupe une grande superficie, mais d’un point de vue biologique, la forêt ne requiert pas de hauteur ou de largeur minimales » (Bukowski & Munsell, 2008 : p.4) Elle fonctionne aussi bien « dans une petite cour urbaine, dans un grand parc, dans un terrain de banlieue ou encore sur un coin de rue » (Jacke, Ibid. : p.2). C’est plutôt les interactions qu’elles portent qui la définissent. Et, dans le cas qui nous intéresse, parmi ces interactions, il y a celles qui adviennent entre les êtres humains et entre ceux-ci et la nature. Tel que le mentionne Bukowski et Munsel : « La définition d’une forêt nourricière communautaire change selon notre intérêt pour le concept ou l’espace physique. […] » Les forêts sont des lieux, mais elles sont aussi des espaces sociaux consolidés par des connexions physiques, culturelles, environnementales et émotionnelles. (Ibid. : p.4). La forêt nourricière est donc aussi un lieu intangible où l’on expérimente d’autres rapports au monde, à la nature et aux autres. C’est un espace nourricier au sens de l’alimentation, mais aussi au sens des possibles.

Permaculture vs agroforesterie

La rencontre entre l’agroforesterie et la permaculture engendre ainsi son propre écotone, pour employer la métaphore biologique de la jonction entre deux écosystèmes, et cela génère des espaces théoriques riches en réflexions, en remises en question et en pensée critique, ce dont nous avons franchement besoin pour mettre en œuvre cette transition!

Si la distinction entre agroforesterie et permaculture peut sembler hasardeuse, il apparait important de les distinguer en tant que posture. La permaculture n’est pas une discipline universitaire, alors que l’agroforesterie en est une. Cette dernière, une pratique agricole alliant les arbres à d’autres cultures, bien qu’elle soit d’abord inspirée de méthodes traditionnelles ou basées sur l’expérience de paysans, est dorénavant un champ d’étude dont les assises sont ou se veulent scientifiques. La permaculture, dans son aspect horticole et agricole, sans être dépourvue de science, s’intéresse davantage à l’expérience intime et collective. Ainsi, Bill Mollison, un des instigateurs de la permaculture, affirme d’entrée de jeu dans son manuel Permaculture, A Designer’s Manual (2001 : p.1) « ceci n’est pas un document détaché, impersonnel, ou même sans biais. […]». Cela annonce qu’il n’y a ni un désir, ni une prétention à l’objectivité dans l’élaboration théorique de la permaculture. En ce qui a trait aux méthodes horticoles, la permaculture encourage l’observation de la nature et l’imitation de ses formes et de ses patterns afin de créer des designs résilients dans lesquels s’inscrivent irrémédiablement les êtres humains.

Moins une discipline qu’une philosophie de vie, la permaculture comporte une dimension holistique qui se traduit souvent dans une dimension spirituelle. Je pense, par exemple, à la pratique de permaculture de la permacultrice Starhawk qui intègre des rituels, de la sorcellerie et du chamanisme à ses formations permacoles. Si, en permaculture, on met en valeur les différents talents et personnalités des participants, la transmission des savoirs et la crédibilité des acteurs ne reposent pas sur la figure du spécialiste. « Je suis passionnément engagé avec cette Terre, alors j’offre une brève vision de ce que je crois que tout le monde peut faire. » (2002 : p.1), écrit Bill Mollison. Ce « tout le monde » est important.  L’engagement de tous et toutes, peu importe leur niveau de connaissance, est primordial pour la transition écologique.

Du côté de l’agroforesterie, cet aspect holistique ressemble davantage à une interdisciplinarité et à une collaboration entre spécialistes; les études en agroforesterie sont générés par une multitude d’universitaires issus de différents champs d’expertise. Sans évacuer la dimension humaine, l’agroforesterie se concentre davantage sur le lieu physique, les systèmes, les méthodes et les effets mesurables qu’ils soient sociaux, économiques ou environnementaux. Ainsi, si l’on veut en connaître davantage sur les interactions entre les plantes ou encore sur la viabilité économique d’un système agroforestier, on trouve des réponses précises et scientifiques du côté l’agroforesterie (lorsque les études sont au rendez-vous).

En pratique, la permaculture tend davantage vers l’aspect symbolique et le lien tissé avec la nature et avec les autres, ce qui n’est pas anodin. Comme le rappelle Catherine Bukowski, dans le cas des forêts nourricières, « le succès n’est pas simplement une affaire de générer de bonnes interactions entre les plantes et les arbres. Cela dépend également du degré auquel le public est culturellement engagé, physiquement impliqué et intellectuellement inspiré. » (2018 : p.112). La permaculture permet d’impliquer le néophyte dès la conception, comme dans l’implantation et la gestion du système agroforestier de la forêt nourricière.

Ainsi, pour cette étude, je me permettrai de naviguer entre cette posture intime de la permaculture, en parlant d’expériences personnelles et en puisant dans l’imaginaire et la posture scientifique propre à l’agroforesterie, en m’appuyant sur des études reconnues par les paires dans ce domaine. Ma posture méthodologique n’est donc pas (uniquement) celle d’une spécialiste, comme on nous demande de l’incarner dans le milieu universitaire, mais aussi celle d’une facilitatrice, d’une accompagnatrice et/ou d’une inspiratrice. Étant donné qu’il y a des lacunes importantes d’un côté comme de l’autre – je ne pourrais pas faire un travail entièrement scientifique sur la forêt nourricière et je ne crois pas qu’il soit viable de créer des forêts nourricières sans l’aide de spécialistes à l’heure actuelle-,  cette double-posture m’apparaît inévitable. La rencontre entre l’agroforesterie et la permaculture engendre ainsi son propre écotone, pour employer la métaphore biologique de la jonction entre deux écosystèmes, et cela génère des espaces théoriques riches en réflexions, en remises en question et en pensée critique, ce dont nous avons franchement besoin pour mettre en œuvre cette transition!

Se nourrir

Rapprocher

Fig.4 Terre agricole de Montréal (en vert)

« Nous sommes à trois jours de la faim à tout moment » écrit Rob Hopkins (2005 : emp.1390). En effet, on dit que […] les grandes villes ne disposent que d’environ trois jours de réserves de denrées pour nourrir leur population » (Cockrall-King, Ibid. : p.42).  À cela s’ajoutent la dépendance au pétrole et à son faible coût. Si ces derniers tirent à leur fin comme plusieurs le prédisent, cela « […] risque de provoquer l’effondrement du système agroalimentaire mondialisé » (Ibid. : p.73), surtout si l’on pense au fait qu’un produit frais « […] parcourt en moyenne plus de 2400 km de la ferme à l’assiette » (Ibid. : p.64). Les changements climatiques ont aussi un effet direct sur la déclinement de la productivité des végétaux et sur l’effondrement de la fertilité des terres. À de moins en moins de terres fertiles correspond une population croissante et de plus en plus concentrée dans les villes où les terres arables sont asphaltées. À Montréal, les quelques terres protégées par un zonage agricole sont reléguées aux confins de la ville (Île Bizard, Sainte-Anne-de Bellevue, Senneville), bien loin du centre et elles sont loin d’être suffisantes.

Plus près de la densité démographique de la ville, on retrouve des jardins communautaires et des initiatives en agriculture urbaines comme des jardinets en bacs dans les cours d’école, des projets liés à des organismes communautaires, quelques toits verts et des jardins personnels pour ceux qui possèdent une cour. Cela dit, pour les autres, les listes d’attentes pour les jardins communautaires sont exorbitantes. En 2016, on parlait de cinq ans d’attente pour les jardins communautaires du Plateau : « Chaque fois que quelqu’un quitte, on redivise la parcelle en deux, pour laisser la chance au plus grand nombre de personnes d’en bénéficier », raconte la conseillère d’arrondissement Marianne Giguère au Journal Métro (21 juin 2016). La volonté de produire sa nourriture y est, mais l’espace manque, si bien qu’on rapetisse les parcelles. On dit qu’il faut un minimum de 300 mètres carrés pour pouvoir nourrir une famille de quatre avec un jardin « conventionnel ». On ne parle ici que des légumes et peut-être de quelques fruits saisonniers. C’est bien loin de ce que peuvent offrir les jardinets en ville.

Bien que les villes ne couvrent que 3% de la surface de la terre, elles consomment à elles seules 75% des ressources naturelles du monde. (Borelli et al, 2017 : p.706) et les citadins comptent encore largement sur les campagnes pour les nourrir. Il faudrait bien arriver à rapprocher au moins une partie des réseaux d’approvisionnement alimentaire et offrir aux citoyens de la ville plus d’espace de jardinage. Pour cela, peut-être faudrait-il cesser de concevoir les villes seulement « en fonction de nos besoins en matière de transport, de logement, de loisirs et d’hygiène publique » (Cockrall-King, Ibid. : p. 94), mais aussi en fonction de nos besoins alimentaires. Règle générale, l’agriculture urbaine n’est pas une agriculture de subsistance.  Il s’agit plus souvent d’un utile passe-temps, d’un outil d’éducation ou encore d’une activité communautaire. On y développe des connaissances, des savoir-faire et certainement un peu plus de connexion et de conscience quant aux enjeux environnementaux. Ces aspects sont importants, voire primordiales, mais la pratique agricole urbaine mérite certainement d’être complémenter par d’autres approches de la production alimentaire qui maximisent les espaces urbains partagés et qui offrent une certaine pérennité. Par des forêts nourricières!

C’est bien la force de l’agroforesterie que de se situer au carrefour de plusieurs expertises. Et c’est la plus grande faiblesse de nos structures administratives que de toujours les diviser et les hiérarchiser!

Souvenons-nous qu’il n’y a pas de grandeur minimale à une forêt nourricière. On peut donc récupérer des espaces vacants de dimensions variables, que ce soit dans les ruelles, entre des maisons ou en devanture d’édifices publics. On pourrait aussi réviser le design de nos parcs urbains où triomphent toujours les parcs à jeux aseptisés et le gazon, cette plante qui absorbe moins de carbone qu’elle n’en dégage, à moins qu’elle ne soit bien irriguée – ce qui n’est pas le cas dans nos parcs (Anctil, 2019). Comme il s’agit déjà d’espaces verts, les efforts pour contrer les changements climatiques et la dégradation de la biodiversité sont dirigés ailleurs que dans les parcs. En effet, les programmes de ruelles vertes de la Ville de Montréal et le Plan d’action Canopée, qui visait à augmenter l’indice de canopée de 5% en 10 ans malgré les abattages massifs de frênes matures pour cause de l’agrile du frêne, sont là des mesures pour contrer les effets des changements climatiques. Toutefois, ils n’intègrent guère l’aspect alimentaire. Qu’en aurait-il été si, dans le Plan d’action Canopée, on avait imposé un pourcentage d’arbres fruitiers parmi les milliers d’arbres à planter sur dix années (cette question est naïve et pleine d’écueils, j’y reviendrai sous peu)? Et si on avait créé une mesure similaire pour la conception des ruelles vertes? Cela demande certainement décloisonner les champs d’expertises et les divisions administratives afin que se rencontrent l’agriculture urbaine et la foresterie urbaine ou encore l’horticulture ornementale et la plantation de végétaux comestibles. C’est bien la force de l’agroforesterie que de se situer au carrefour de plusieurs expertises. Et c’est la plus grande faiblesse de nos structures administratives que de toujours les diviser et les hiérarchiser!

Advenant qu’une mesure concrète soit mise en place afin d’intégrer un pourcentage d’arbres fruitiers au sein des plans arboricoles de la forêt urbaine de Montréal, nous sommes encore loin d’un modèle de forêt nourricière communautaire. Il convient tout de même de s’attarder à cette idée, afin d’en voir les objections possibles et les solutions que la forêt nourricière peut apporter.

Le premier écueil à l’idée de planter plus de fruitiers en ville repose sur la survie et l’utilité des arbres fruitiers dans certains contextes comme les carrés de trottoir. Les fosses de trottoir ne représentent pas des contextes privilégiés pour la plantation des arbres fruitiers, car la plupart de ces arbres nécessite un ensoleillement, un volume de sol importants et un sol constamment amendé. De plus, en bordure de rue, on cherche à planter des arbres à grand déploiement afin de maximiser l’ombre et de diminuer l’effet des ilots de chaleur. Les branches doivent être hautes afin de faciliter la circulation sur la voie publique, donc pour cueillir des fruits, ce n’est pas très pratique. Il faut donc viser des espaces plus vastes avec des volumes de terre plus grands et qui se situent un peu en marge des voies publiques. Des espaces où le sol se régénère comme c’est le cas pour une forêt nourricière.

Ensuite, bien que ce soit ce qu’on recherche, la production de fruits représente en elle-même une problématique. Des pommes sur le trottoir ou dans l’herbe au beau milieu d’un parc peuvent représenter à la fois un enjeu de sécurité publique, mais aussi d’entretien. À l’intérieur d’une forêt nourricière, les résidus organiques ne présentent pas une telle problématique, au contraire : vivement la matière organique qui retourne à la terre! La communauté qui s’en occupe en assure quant à elle la récolte et l’entretien.

Finalement, les fruitiers supportent mal le sel de déglaçage, la compaction et la sécheresse qu’imposent les conditions urbaines. Dans une forêt nourricière urbaine, on peut créer une sorte de haie vive qui sert à protéger le reste de l’aménagement des polluants. La compaction et la sécheresse sont quant à elles gérées par l’interaction entre les plantes de la forêt nourricière. En ce sens, en ville, les fruitiers ne devraient pas être planter dans une perspective arboricole, c’est-à-dire celle de l’arbre comme un individu isolé ou même sous forme de verger diversifié, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas en planter. Il faut revoir notre rapport à la plantation d’arbres urbains comme une plantation en « groupe de végétaux » comme c’est le cas dans une forêt nourricière.

La contamination des sols représente également un enjeu important pour la plantation de végétaux comestibles en milieu urbain. Face à un sol contaminé, on pourrait choisir de décontaminer en excavant et en remplaçant la couche supérieure du sol comme on a pu le faire pour des jardins communautaires, ce qui n’est pas très écologique. Sachant que la forêt nourricière contribue à la réhabilitation du sol (nous aborderons cet aspect lors du second axe), on peut aussi décider de travailler avec le sol en place. Certaines études indiquent que « les concentrations de métaux lourds dans les fruits des arbres et des arbustes sont très minimes, même s’ils sont cultivés dans des sols contaminés ». (Acta Horticulturae workgroup, 2001). La contamination représente davantage un enjeu pour les vivaces, les grimpantes et les champignons. Dans le cas d’une forêt nourricière où le sol est contaminé, on pourrait planter des arbres et des arbustes fruitiers et choisir des vivaces utiles, mais non comestibles, comme des plantes produisant des textiles, des teintures (pigments) ou encore des fleurs coupées (Lovell, 2020 : p.2). La forêt nourricière est adaptable, c’est une création in situ qui permet de penser le rapprochement de l’approvisionnement alimentaire, mais aussi celui d’autres produits, selon les spécificités d’un lieu.

 

Pérenniser et diversifier

Si la diversité des végétaux est intéressante du point de vue de l’alimentation, la diversité de leur fonction au sein d’une forêt nourricière est primordiale pour la résilience du système.

Si l’on s’approprie les espaces vacants ou les parcs urbains pour y cultiver des végétaux comestibles, il faut aussi penser à la pérennité de ces aménagements. Cette pérennisation passe en partie par la plantation de vivaces rustiques. Cultiver uniquement des annuelles exotiques dans une ville où la température descend à -30 degrés Celsius l’hiver n’engendre pas beaucoup de résilience. Cela engage plutôt des coûts et une consommation énergétique importante pour la production comme pour l’entretien. Par ailleurs, Crockrall-King écrit que « L’organisation des nations unies pour l’alimentation (FAO) estime que l’agroindustrie a provoqué la disparition de 75% de la biodiversité alimentaire au cours du XXème siècle. » (2016 : p.39). On peut peut-être difficilement se passer des concombres, des tomates ou des courges, car ces annuelles exotiques composent une grande partie de notre alimentation en nourriture fraîche, mais on peut les complémenter avec des produits indigènes, ce qui assure du même coup une plus grande diversité alimentaire. 

Si la diversité des végétaux est intéressante du point de vue de l’alimentation, la diversité de leur fonction au sein d’une forêt nourricière est primordiale pour la résilience du système. On pensera ainsi à diversifier les périodes de floraison et de fructification, mais aussi à composer des strates et donc, à diversifier les hauteurs. Dans la forêt nourricière, racines, couvre-sols, vivaces, buissons, arbustes, arbres, grimpantes se côtoient pour maximiser l’espace. Si la diversité fonctionnelle, liée aux traits caractéristiques des végétaux, et la diversité spécifique, correspondant au nombre d’espèces sont prises en compte pour l’élaboration de la forêt urbaine, la connexion entre les végétaux est sous-exploitée. On peut penser que cette lacune repose au moins en partie sur la quasi-absence de documentation scientifique sur les interactions entre les végétaux comestibles indigènes du Québec. On retrouve ici et là des bribes d’informations, mais on ne trouve pas d’articles scientifiques portant précisément sur chacune de ces interactions. Cet aspect demeure une exploration.

Dans ces cas, par où commencer? Il faut travailler ensemble et diffuser nos résultats. À cet effet, l’agronome et spécialiste de forêts nourricières Wen Rolland a créé un document collaboratif (designecologique.ca), une liste de végétaux indigènes comestibles, afin de contribuer à la réalisation de forêts nourricières en milieu tempéré, et plus précisément au Québec. On y retrouve les plantes comestibles et leurs différentes particularités (hauteurs, type de systèmes racinaires, périodes de floraisons, fixateurs d’azote…etc.) Il s’agit d’un mélange d’observations personnelles, de déduction et de science. Compte-tenu de la lacune scientifique au sujet de l’interaction des végétaux entre eux et avec le sol, la forêt nourricière communautaire devrait toujours comporter, à mon sens, un aspect important d’expérimentations et de documentation à différents niveaux. On pourrait en faire des lieux où l’on y mène des études concrètes sur la captation de carbone, par exemple, de même que sur le phénomène de dénitrification liée à la présence des fixateurs d’azote que beaucoup mettent spontanément à l’intérieur de leur forêt nourricière. Cela représente à mon sens l’un des aspects les plus problématiques de la conception des forêts nourricières actuellement, car le gaz généré par certains fixateurs d’azote (protoxyde d’azote), dans certains contextes, sont extrêmement polluants. On dit qu’il contribue 298 fois plus au réchauffement climatique qu’une même masse de CO2.

Pour mieux saisir les interactions bénéfiques, je vous invite à nouveau dans l’imaginaire de la forêt nourricière fictive du Parc Jeanne-Mance où l’on observera, dans un coin précis de la forêt, la diversité fonctionnelle des végétaux, les interactions possibles entre eux, ainsi que leurs parties comestibles.

Vous vous trouvez donc au cœur d’un sentier de la forêt nourricière du Parc Jeanne-Mance. Vous vous arrêtez à un endroit précis et vous observez devant vous. Vous apercevez au loin un tilleul d’Amérique, un peu en retrait. Cet arbre aux feuilles cordiformes est l’un des seuls arbres de la forêt nourricière qui fera partie de la strate très haute, mais aussi d’un espace volontairement aménagé en friche comme réservoir pour la biodiversité. Cet arbre a été choisi parce qu’il attire des auxiliaires importants pour les pucerons et les acariens (INRA). On peut manger ses jeunes feuilles au printemps, mais ce sont surtout ses fleurs qu’on infuse pour faire des tisanes calmantes (Schneider, 2001 : p.239). Devant la friche, il y a un viorne trilobée, mieux connu sous le nom de Pimbina, un mot dérivé de l’algonquin qui signifie « graines ou fruits amers ». Pour l’instant, il est en fleurs, on ne verra que ces fruits rouges plus tard, en automne et on pourra les cueillir pour en faire des gelées, par exemple. Il a été mis là aussi parce qu’il attire une grande variété d’auxiliaires.

Fig.5 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance

Dans l’espace en friche, vous apercevez des arbustes en fleurs, ce sont des sureaux : l’une des plantes vedette des forêts nourricières parce qu’elles attirent les oiseaux, hébergent des insectes dans leur tige creuse, attirent des auxiliaires aphidiphages et phytoséiides (INRA). Les fleurs peuvent être infusées pour des tisanes digestives (diurétiques), mais on peut aussi faire cuire la panicule dans de l’huile ou disperser les fleurs pour assaisonner un dessert. Les fruits sont quant à eux récoltés à l’automne. Des ronces communes s’entremêlent un peu avec les sureaux au bord du sentier. Des hyménoptères et d’autres insectes hiverneront dans leur tige et on récoltera leurs mûres dès l’arrivée de l’été.

Sur le sentier, à votre gauche, se trouve un amélanchier du Canada dont il faut s’empresser de récolter les fruits dès le début de l’été, avant que les oiseaux les aient dévorés. Quelques aronies noires se trouvent sur le bord des sentiers, comme en forêt, là où elles peuvent à la fois profiter des éclaircies tout en servant de petite haie brise-vent et d’ombrage pour les vivaces derrière, soit la chicorée sauvage qui contribue à créer un sol riche avec ses racines profondes et la ciboulette dont le bulbe améliore la structure du sol. Le fruit astringent de l’aronie n’est pas apprécié de tous, mais ses vertus antiseptiques sont bien reconnues. Des cassissiers se trouvent juste à côté. En plus de les manger ou de les infuser pour nos maux de gorge, on peut en faire des teintures naturelles de couleur violette. Deux sortes de framboisiers ont été plantées tout près, l’une à floraison remontante pour l’automne et l’autre qui fait ses fruits au printemps. Les framboisiers ont été disposés près de la « friche » où il est possible pour les drageons de s’étendre. Ce qui permet au plan de se déplacer du point original, un aspect important pour son épanouissement et sa production de fruits à long terme.

Le long de la clôture qui cerne le terrain derrière, plusieurs grimpantes s’installent : le kiwi arctique que nous avons choisi pour sa vitesse de croissance offrira ses fruits entre septembre et novembre. Il côtoie la vigne à raisins dont les fruits comme la sève sont comestibles, alors que les pépins sont une source d’huile. Ensemble, ces plantes forment un écran pour mieux cerner l’espace de la forêt nourricière, en même temps qu’elle génère de la biodiversité dans l’aménagement. Au bord de la clôture et entre le sentier, on a mis des couvres-sols pour garder la fraîcheur et l’humidité au pied des grimpantes. Cela engendre aussi une couverture hivernale. Il s’agit de la rhubarbe et de la consoude que l’on fauche parfois pour amender le sol lors de nouvelles plantations. Il y a aussi des plantes que l’on peut manger entièrement comme la mauve musquée et la livèche officinale. Autour de celles-ci, du BRF a été inoculé avec du mycélium de pleurotes et de strophaires. Ceux-ci, en plus d’être comestibles, permettent de prévenir les mauvaises herbes et empêche la consommation d’azote par les bactéries (Violon et Champignon).

Alors que la canopée s’élargira, les strates inférieures disparaîtront au moins en partie. La jeune forêt deviendra donc une forêt mature. En ce sens, la forêt nourricière impose un mouvement contraire à ce dont nous avons l’habitude. Elle engendre un re-frichage et, avec elle, un autre mode de jardinage…

Re-fricher

Assainir et connecter

Tel que le mentionne Hopkins, planter des arbres, isolées dans le gazon ou dans une fosse, « peut capter le carbone et être une bonne action pour la biodiversité, mais cela ne crée pas davantage de résilience; alors que de planter une forêt agroforestière/nourricière dont le design est bien pensé le fait » (2005 : emp.1399).  En effet, la forêt nourricière peut être perçue comme un outil permettant de conjuguer les luttes liées aux changements climatiques et à la dégradation de la biodiversité. Avec l’augmentation de la température, les arbres seront plus vulnérables aux stress hydriques, aux écarts de température, aux insectes ravageurs et aux pathologies. Une forêt nourricière dont l’équilibre est bien conçu permet de maintenir un taux d’humidité dans le sol et de réguler la température pendant que sa biodiversité rend les arbres moins vulnérables aux pathologies et aux ravageurs.

Dans le même ordre d’idées, les forêts nourricières s’inscrivent également dans un effort de connectivité entre les milieux naturels urbains. Si on entend souvent parler de trame verte, lors d’une conférence à la Maison du développement durable le 26 février 2019, la professeure et chercheuse Allison Munson plaidait pour une valorisation de la trame brune à Montréal. Selon ses propres études, la terre est responsable de 80% des mortalités de nos végétaux en milieu urbain. La conférencière insiste sur l’importance de ne pas importer la terre végétale, mais de travailler avec ce qui est présent afin de minimiser la perturbation de la micro-faune et de miser sur la réhabilitation de nos sols. C’est aussi là où la captation de carbone se fait de manière importante (Nair et Al., 2019). Si la forêt nourricière se passe de fertilisants et de pesticides, elle ne requiert pas non plus un nouveau sol ou une modification drastique de celui-ci. Elle se passe des techniques de labour du sol, ce qui affecte positivement la santé et la structure du sol. (Fukuoka, 1978 : p.15). Cela est d’autant plus vrai pour un sol argileux comme celui de Montréal, où la structure ou plus précisément les macropores, ont tendance à s’effondrer, ce qui génère de la compaction, un important facteur menaçant la survie des végétaux.

Selon certaines études rapportées dans le document sur la Politique de l’arbre de Drumondville datant de mai 2020 (les taux pour la Ville de Montréal ne sont pas publiés, si quelqu’un les a, je suis partante), le taux de mortalité des arbres nouvellement plantés en milieu urbain se situe entre 3.5% et 5.1% et près de 50% ne dépasseront pas 13 à 20 ans. On sait que les arbres ont plus de plus grandes chances de survie lorsqu’ils sont plantés dans de larges volumes de terre. Ce constat a donné lieu à l’agrandissement des fosses d’arbres dans l’ensemble de la ville. Mais la santé des arbres à long terme dépend aussi de la qualité du sol. Au sein d’une forêt nourricière, le sol peut être amélioré par le truchement de la matière organique formée par les résidus des végétaux, mais aussi par le choix de plantes qui fixent l’azote ou dont les racines permettent d’améliorer la structure du sol et de puiser les minéraux plus profondément. Ainsi, la forêt nourricière peut créer un sol propice à l’épanouissement des arbres comme des autres végétaux qui s’y trouvent. Par ailleurs, l’une des causes importantes de mortalité des arbres urbains étant les blessures mécaniques (tonte, déneigement), intégrer un arbre au sein d’un aménagement de forêt nourricière permet de contourner du même coup ce problème puisque ce genre d’entretien n’y est pas nécessaire.

La forêt nourricière s’inscrit également dans un effort pour une bonne gestion de l’eau. À moins de très fortes canicules ou d’une sécheresse importante, elle ne nécessite pas d’arrosage un an après son implantation dans la mesure où les végétaux sont adaptés à l’endroit où ils se trouvent et que leurs interactions contribuent à garder un sol frais et humide. Quand on pense que de « produire la ration alimentaire quotidienne d’une personne peut nécessiter jusqu’à 5000 litres d’eau » (Cockrall-King, 2016 : p. 83), le fait de trouver des moyens de générer de la nourriture fraîche sans système d’irrigation n’est pas anodin. De plus, peu d’espaces urbains permettent à l’eau de s’infiltrer dans la terre après avoir été filtrée par des végétaux. Le ruissellement occasionne un engorgement des égouts et des stations d’épurations en plus de la pollution de nos cours d’eau qui entourent l’île : « lorsqu’une station déborde, elle déverse dans les milieux naturels des eaux de ruissellement chargées de polluants divers ayant de forts impacts sur les écosystèmes. » (Pascale Rouillé, Octobre 2020). La forêt nourricière qui combine différentes strates de plantes et une variété de systèmes racinaires, permet de rétablir le cycle naturel de l’eau en plus de contribuer à « à capter, à filtrer et emmagasiner l’eau » (Borelli, 2017 :  p.712).

Des initiatives récentes, comme le projet Bleu Montréal vise à déterrer les rivières enfouies par l’urbanisation, un processus que l’on appelle l’exhumation des rivières (daylighting rivers, en anglais). Ainsi, au fil des prochaines années, il y aura non seulement des ruelles vertes, mais aussi des ruelles bleues, des noues paysagères et, surtout, des tronçons de rivières et de ruisseaux qu’il faudra bien protéger. Des forêts nourricières sous forme de bande arborée en bordure des cours d’eau seraient indiquées. Tout en offrant une source d’alimentation, la forêt nourricière protège les cours d’eau de l’érosion du sol, du ruissellement, des polluants et participe en même temps à la création d’un corridor écologique pour la faune.

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Réensauvager

il est intéressant de penser l’implantation de forêts nourricières comme s’inscrivant dans un processus de re-frichage. Plutôt que de toujours repousser la frontière de la nature par un défrichage, on fait ici l’action inverse, c’est la frontière qui s’avance.

La création de corridors écologiques fait partie de ce que l’on appelle le réensauvagement (rewilding, en anglais). Celui-ci est théorisé autour de trois termes, les trois c en anglais : cores, corridors, and carnivores (noyaux, corridors, carnivores). Les noyaux permettent d’élargir les habitats pour la faune, les corridors permettent la migration de celle-ci et d’autres mouvements pour la diversité génétique et les carnivores assurent l’équilibre de l’écosystème (Fraser, 2009 : p.5-6). Ensemble, cela crée les conditions nécessaires pour le maintien de la biodiversité. Davantage pensée pour les grands espaces que pour l’urbanité, on pense de plus en plus le réensauvagement à plus petite échelle comme en témoigne les corridors écologiques Darlington et la voie ferrée adjacente au Champ des possibles.

La forêt nourricière peut servir à générer de telles zones d’ensauvagement. Dans sa conception, on y retrouve normalement une zone intouchée, soit la zone dites « cinq » en permaculture. Celle-ci est réservée à la nature « sauvage » et il n’y a aucune intervention humaine hormis l’observation des cycles et des écosystèmes naturels. Selon Burnett, « c’est là que nous apprenons les leçons les plus importantes du premier principe de la permaculture : travailler avec la nature et non contre elle » (Ibid. p.45).

 Fig.6 Esquisse de la Forêt Nourricière Les jardins des patriotes (arbres et arbustes) – bande de biodiversité en jaune.

Lors de la création d’un projet de forêt nourricière pour le projet Les Jardins des Patriotes, un projet d’agriculture urbaine dans la cour de l’école Louis-Joseph-Papineau, nous avons convenu, avec ma collègue Christelle Fournier, de créer cette zone cinq que nous avons appelée une « bande de biodiversité ». Constituée principalement de végétaux indigènes à croissance rapide et attirant animaux et insectes, elle n’était pas destinée à la cueillette, mais créée uniquement pour son apport en termes de biodiversité. Nous avions un souci de l’intégrer au mini-boisée derrière la forêt, dans la cour voisine et d’en assurer la continuité plutôt que de générer une rupture avec le monde environnant. Cette zone est à la fois une zone tampon qui crée de la connexion avec l’environnement immédiat, mais elle peut aussi être une zone qui agit comme une barrière de protection pour la forêt nourricière. Elle pourrait tout aussi bien se trouver en bordure de rue afin d’éponger les polluants de l’air, les gaz d’échappement des voitures et les embruns salins.

Au fil du temps, la productivité alimentaire de la forêt nourricière communautaire va sans doute décliner, selon l’entretien effectué, mais aussi selon son design. Une fois les arbres ayant pris de l’expansion, les vivaces au sol et les arbustes, c’est-à-dire les strates inférieures, disparaîtront progressivement. Si une perte de contrôle de la forêt nourricière peut se présenter comme un échec, nous sommes face à deux choix : tenter de contrôler ou simplement suivre le mouvement de la nature. Car bien qu’elle ne produise plus, la forêt nourricière demeure « un espace vert au cœur d’un environnement bâti » (Bukowski & Munsell, 2018 : p.6). En ce sens, il est intéressant de penser l’implantation de forêts nourricières comme s’inscrivant dans un processus de re-frichage. Plutôt que de toujours repousser la frontière de la nature par un défrichage, on fait ici l’action inverse, c’est la frontière qui s’avance.

La zone de réensauvagement ou zone 5 de la forêt nourricière est en quelque sorte un « jardin en mouvement » pour reprendre une notion importante que l’on retrouve dans les écrits du paysagiste Gilles Clément, c’est-à-dire un jardin où les végétaux peuvent se développer librement et où l’on observe leur déplacement, bien qu’ils aient été plantés intentionnellement. À l’aide de cette zone d’apprentissage, on peut appliquer en partie le principe du mouvement au reste de l’aménagement. Cela n’exclut pas forcément les interventions. Dans certains cas, on pourra « maintenir l’ouverture du milieu, choisir les plantes que l’on veut favoriser et les rendre accessible, et donc en exclure d’autres (on les arrache), voire en planter.» (Larrère & Larrère, 2015 :  emp.2060). D’une manière ou d’une autre, ce qu’il faut garder en tête, c’est que la forêt nourricière, dans son principe même, contrairement à d’autres formes d’aménagements agricoles, arboricoles ou horticoles urbains, est en mouvement et que ce mouvement implique des choix de la part de la communauté qui interagit et qui co-crée avec ce système agroforestier. Cette communauté fait donc tout à fait partie de l’aménagement, de son caractère mouvant et organique.

Vivre ensemble

Créer pour partager

Ce n’est donc pas la contrainte, la coercition, la hiérarchie ou tout autre mode de gouvernance pensé comme une panacée qui motive l’action collective et qui scelle la communauté.

Je commencerai ici avec un biais bien assumé : les fameuses chicanes de jardin communautaire montréalais. J’en ai entendu parler à maintes reprises par des citoyens comme par des animateurs horticoles. J’ai aussi expérimenté le jardin communautaire de mon quartier, à Outremont, où les tensions fusent pour le partage des quelques ressources. Si ce phénomène dépend sans doute des lieux de jardinage, n’en demeure pas moins qu’il n’y a pas, dans ces jardins, une œuvre véritablement communautaire. Par-là, j’entends une œuvre pour laquelle les gens se transforment au gré d’une co-création. La logique de la parcelle personnelle ne permet malheureusement pas une telle chose. Lorsqu’on nous alloue une parcelle dans un jardin communautaire, celle-ci devient notre propriété. Nous y inventons un petit univers bien à nous et pour nous-mêmes. On partage quelques ressources, comme le boyau d’arrosage, mais l’espace lui-même n’est pas partagé au sens d’un échange continuel. Il est départagé, diviser, pour minimiser ce genre d’interactions. Cet aspect peut paraître subtil, mais c’est précisément ce qui fait que, dans ces lieux, on passe difficilement d’un sentiment de propriété à celui d’appartenir, ce dernier permettant justement de co-créer ensemble, différemment.

Une forêt nourricière implique quant à elle un espace partagé, mais indivisible. On y pense de de manière collective. Elle requiert la création d’une vision collective qui permette de gérer les « communs » qui s’y trouvent et de les partager de manière équitable. C’est là un pilier fondamental de la transition écologique. Cet espace mouvant où la transformation est inévitable apparaît ainsi un lieu privilégié pour se redéfinir en tant qu’individu au sein d’une communauté et dans le monde de manière générale. Pour cela, le mode de fonctionnement diffère selon la communauté qui en fixe elle-même les balises.

Se gouverner

Tel que l’écrit l’économiste Elinor Ostrom, qui s’intéresse à la gestion des communs, « ni l’état, ni le marché ne sont parvenus de manière uniforme à rendre les individus aptes à soutenir une utilisation productive et durable des ressources naturelles. » (Ostrom, 1991 :  p.2). Ce sont plutôt les communautés selon une grande diversité d’approches qui y sont arrivées. Ce n’est donc pas la contrainte, la coercition, la hiérarchie ou tout autre mode de gouvernance pensé comme une panacée qui motive l’action collective et qui scelle la communauté. Il faut donc se créer un mode de gouvernance qui génère un sentiment d’appartenance et qui engage l’imagination comme le soutient Hopkins. C’est par la capacité d’imaginer qu’on développe une empathie envers l’autre; cet autre avec qui on peut ensuite créer des visions nouvelles ou encore des utopies concrètes qui permettent de penser l’interdépendance, dont il nous faut bien prendre conscience, comme une force constructive.

Le plus grand blocage à l’imagination et la co-création est à mon sens la posture du consommateur. Il est intéressant de constater que, dans le Larousse, la définition de la consommation parle d’une utilisation d’une matière ou d’un produit en le détruisant, ce qui le rend « inutilisable, au fur et à mesure qu’on en fait usage […] ».   Comment imaginer un autre rapport à l’alimentation quand tout ce dont nous avons besoin est disponible et donne l’impression que ce sera le cas demain? Les contraintes et la rareté nous amènent plus facilement dans un mode créatif. Sinon, il faut déjà être en en mesure de s’imaginer l’inévitable effondrement sans sombrer dans le pessimiste. Si une telle chose se produit, on peut encore décider de se camper dans sa posture de consommateur, de développer la philosophie de ce qu’on pourrait appeler celle du « petit geste qui fait la différence ». Cette philosophie repose sur le fait de ne pas transformer son rapport au monde, mais d’adopter quelques habitudes comme recycler, composter, acheter une voiture électrique, manger bio ou même réduire un peu sa consommation. Si ces « petits gestes » sont a priori bénéfiques, ils peuvent aussi faire écran.  Et, à l’échelle de la communauté, ils n’offrent pas beaucoup de résilience. Pour en sortir, de cette posture, il faut inventer de nouveaux modes de gouvernance.

Le mode de gouvernance le plus fréquemment utilisé pour la gestion et la conception des forêts nourricières communautaire est la gouvernance dynamique de la sociocratie. Celle-ci s’appuie sur la liberté et la co-responsabilisation de ces acteurs et utilise l’intelligence collective pour la poursuite des objectifs communs. Le processus y est aussi, sinon plus important que le produit. Le relativisme qui pourrait s’y développer, compte-tenu des différents champs d’expertise des gens impliqués, est régulé par les membres de la communauté eux-mêmes. Ceux-ci peuvent former des cercles spontanés à l’intérieur de la communauté pour gérer ce qui relève d’un domaine de compétences en particulier liées à la forêt nourricière (Rios, 2011 : p.22). Ce pourrait être les enjeux légaux, le financement ou encore l’entretien. Les décisions n’ont pas à faire consensus, du moins, s’il y a une objection, les membres doivent justifier leur position. Ainsi, les décisions relèvent plutôt d’un consentement. La sociocratie est en ce sens moins un modèle rigide qu’un cadre d’expérimentation ou un point de départ pour que la communauté puisse instaurer son propre mode de gouvernance en tenant compte de la diversité des personnes impliquées.

Une fois le mode de gouvernance établi, qu’une mission commune a été dégagée, ainsi que divers objectifs communs ont été posés, on peut commencer à imaginer plus concrètement la forêt nourricière en fonction non seulement d’interactions entre les végétaux, mais de celles entre les membres de la communauté. À Montréal on peut s’imaginer (ou espérer) que celle-ci soit diversifiée sur le plan culturelle. La forêt nourricière peut être pensée en fonction de secteurs où des relations spécifiques seront tissées. On peut penser, par exemple, à un petit espace pépinière où l’on divisera et on vendra des végétaux comestibles ou encore à un parc à jeu naturel pour que les enfants puissent jouer afin de supporter les familles. On pourrait aussi l’articuler en fonction de thématiques, par exemple, y faire un coin où les végétaux servent à faire des tisanes et ainsi y mettre un séchoir à plantes. On peut concevoir un espace pour les végétaux qui servent à produire des pigments pour les teintures et y mettre une table de pique-nique afin d’y offrir des ateliers de dessin botanique.

si on crée un secteur avec des végétaux indigènes qui ont une forte charge culturelle pour les Premières nation afin de « préserver culturellement les savoirs locaux », par exemple, des membres de ces communautés devraient être impliqués au niveau de la gouvernance. Car de ne pas leur reconnaître « leur capacité à participer aux décisions […] revient à les folkloriser »

Quoi qu’il en soit, il est important d’envisager ces secteurs et de créer des « manières de faire qui soient compatibles avec la diversité des cultures et qui s’articulent avec le social. » (Larrère & Larrère, 2015 : emp.446). Pour donner un exemple concret, si on crée un secteur avec des végétaux indigènes qui ont une forte charge culturelle pour les Premières nation afin de « préserver culturellement les savoirs locaux », par exemple, des membres de ces communautés devraient être impliqués au niveau de la gouvernance. Car de ne pas leur reconnaître « leur capacité à participer aux décisions […] revient à les folkloriser » (Ibid. emp.1857). Il faut donc trouver des manières de co-créer inclusives qui donnent la place à ceux et celles dont le savoir où la culture sont mis en œuvre au sein de la forêt nourricière.

Tout comme pour la forêt et ses végétaux, la mouvance de la communauté est inévitable. C’est pourquoi il faut savoir se rendre dispensable : « le processus nécessite une résilience intégrée au mode de fonctionnement, de cette manière, si une personne quitte, cela n’affecte pas le projet » (Hopkins, emp.3196) La documentation publique autour de la forêt nourricière est ainsi un atout majeur, mais elle ne suffit pas toujours. Lorsque nous avons créé la forêt nourricière pour Les Jardins des Patriotes, nous avons rédigé un document (Mackrous & Fournier, 2018) qui expliquait la genèse du projet et qui fournissaient de la documentation sur les différents végétaux ainsi que sur l’entretien à effectuer pour les premières années. Si plusieurs personnes ont été impliquées à un moment ou un autre du processus de conception de la forêt nourricière, personne n’y était réellement engagé. Nous-mêmes n’allions pas y participer par la suite. Nous avons tout misé pour « produire » la forêt nourricière avec de très faibles moyens financiers. À titre d’exemple, les arbres et le temps de conception et d’implantation ont été payés par la SOVERDI, alors que les vivaces indigènes et les grimpantes nous ont été fournis par Croque-Paysage. Le mycélium nous a été offert par Champignons Maison, alors que la Ville de Montréal nous a fourni une quantité importante de BRF. Lors de l’implantation, une classe de l’école Louise-Joseph-Papineau est venu nous apporter son aide. Ce projet s’inscrivait par ailleurs à l’intérieur d’un autre, plus vaste et bien connu, d’agriculture urbaine.

Toutefois, l’instigatrice du projet a dû quitter son emploi peu après l’implantation. La forêt nourricière n’a donc pas été entretenue à un moment crucial. Personne ne s’était approprié le lieu et le document n’a pas été suffisant pour créer de l’engagement. Il y a fort à parier que si on avait pu travailler dès la conception de manière collective avec différents acteurs du quartier, par exemple, la forêt nourricière ne serait pas dans l’état où elle est aujourd’hui : c’est-à-dire en friche, avec plus de la moitié des plantations mortes. Sa vocation était ici l’éducation, mais elle n’avait pas été envisagée par le truchement de la connexion.

Connecter

Apprendre, s’engager

Dans une forêt nourricière, l’identification s’arrime à une expérience physique du végétal. Après avoir identifié la plante, on la touche, on la sent, on la goûte. Bref, on interagit avec elle. C’est là un lien bien différent avec la nature que la seule interprétation.

L’éducation à la nature et à l’agriculture urbaines gagne en popularité. En effet, à Montréal, on retrouve un grand nombre d’activités éducatives pour découvrir les milieux naturels montréalais. L’agriculture urbaine est un domaine privilégié pour les écoles, les garderies et les camps de jour qui l’intègrent de plus en plus à leur programme éducatif. Karine Lévesque, l’instigatrice du projet des Jardins des patriotes dont il a été question plus tôt a d’ailleurs publié un livre aux Éditions Écosociété (2018) dans lequel on peut y lire, entre autres, la manière dont un jardin urbain permet d’acquérir des connaissances comprises dans le programme éducatif des écoles secondaires et primaires du Québec. À la lumière de ces réflexions et initiatives, la forêt nourricière apparaît comme un outil tout à fait complémentaire. Ce n’est ni un milieu protégé, ni une friche. Qui plus est, ce n’est pas non plus un jardin communautaire. C’est un autre écosystème.  

Si ces aspects éducatifs pour l’enseignement plein air m’apparaissent pertinents, ce n’est pas dans le détail de ces possibles (ils sont infinis!) que ma réflexion portera ici, mais sur la notion de connexion à la nature. Celle-ci se forme au fil de la co-création de la forêt nourricière et de son « utilisation », notamment par l’observation. Une forêt nourricière est une création in situ. Son design et le choix des végétaux qui la composent sont indissociables du lieu où elle se trouve. La création et l’entretien d’une forêt nourricière impliquent ainsi une observation méticuleuse du terrain sur lequel elle sera implantée. Tel que le l’écrit Tristan Gooley dans The Lost Art of Reading Nature’s Sign, étudier le caractère complexe d’un terrain est quelque chose que l’esprit moderne trouve difficile et « étrangement non naturel » (2014 : p.6). Cet aspect important ne devrait pas être l’apanage des seuls spécialistes, mais de tous ceux qui participent à la création comme à l’entretien de la forêt nourricière. Apprendre le langage de la nature que l’on investit, c’est apprendre à la connaître et à se situer dans l’environnement. C’est le premier effort pour s’harmoniser avec elle.

Par l’observation, on pourra repérer les vents dominants ou les couloirs de vents et leurs effets, comprendre le mouvement de l’ensoleillement ou encore observer les pentes et le déplacement de l’eau sur le terrain avant comme après l’implantation. La boucle de rétroaction qu’offre la nature suite à l’implantation n’en n’est pas moins importante, elle déterminera les choix quant à la modification de la forêt nourricière. C’est aussi par cette observation qu’on intègre, petit à petit, le savoir-faire.

Au fil de leur étude dans les différentes forêts nourricières urbaines aux États-Unis, Bukowski et Munsell réalisent qu’une des choses les plus importantes et les plus appréciées des forêts nourricières, est la présence de signes et d’étiquettes permettant de connaître le nom des plantes et leurs caractéristiques intéressantes. (Bukowski & Munsell, 2018 : P.43). C’est là une pratique qui nous permet d’identifier ce que nous voyons et, dans certains cas, de pouvoir distinguer quelque chose au sein de ce qui s’apparente parfois à une friche. Par contre, la biologiste Carol Kaesuk Yoon y voit un lien direct entre l’engouement pour l’interprétation de la nature et notre difficulté à changer nos comportements face aux enjeux environnementaux. Selon l’autrice, ce besoin d’avoir constamment une interprétation du vivant qui se trouve devant nos yeux traduit la croyance que nous ne pouvons pas réellement voir, entendre ou comprendre par nous-mêmes ce vivant (Yoon, 2009 : p.20). Elle est d’avis que quiconque, si on lui donne la chance, est un « naturel naturaliste » (Ibid. : p.6), c’est-à-dire quelqu’un qui est en mesure de décrire et de comprendre le vivant. Dans une forêt nourricière, l’identification s’arrime à une expérience physique du végétal. Après avoir identifié la plante, on la touche, on la sent, on la goûte. Bref, on interagit avec elle. C’est là un lien bien différent avec la nature que la seule interprétation. La cueillette nous fait réaliser que ce que nous mangeons n’est rien d’autre que « le monde vivant » et c’est là un moyen de tisser un lien significatif avec lui. (Ibid. : p.21)

Jouer dehors

Selon Larrère & Larrère « Les villes ont été construites pour que leurs habitants soient à l’abri de la nature et de ses dangers » (2015 : emp.1953). Ainsi, nous imposons notre propre langage sur celui de la nature afin de nous garder en sécurité et cet aspect est d’autant plus marqué lorsqu’il s’agit des enfants et des espaces alloués au jeu. En ce sens, l’aspect « sauvage » de la forêt nourricière pourrait avoir du mal à trouver l’approbation dans les parcs publics. Tel que l’écrit Pattie O’Green dans son article « Venir au monde sans y mettre les pieds » portant sur la surprotection des enfants au Québec, non seulement on crée des espaces de jeux aseptisés et sans risque pour les enfants, ce qui met en péril leur développement psychologique, mais on leur a fait croire que la nature « sauvage » est « sale » occasionnant donc un rapport pervers avec celle-ci. Ainsi, pour un enfant, il « est plus sain de jouer sur un plancher lavé à l’alcool ethoxylate et du carbonate de sodium (les composantes du monsieur Net) que de plonger leur main dans le vivant » (2020). Le risque n’est plus de se blesser, mais de se salir et les espaces urbains dédiés au jeu répondent à cet impératif de propreté qui relègue la nature à la saleté. Comment créer une connexion de l’enfant urbain à la nature dans un tel contexte?

C’est dans la perspective d’offrir aux enfants des espaces de jeux qui comportent à la fois un niveau acceptable de risques et qui permettent de reconnecter avec les éléments naturels que les « Natural Playgrounds » ont commencé à faire surface dans les villes américaines et canadiennes. Ces lieux naturels misent sur le pouvoir de l’imagination et le sens de l’aventure pour générer de la connexion. Dans une visée de créer des forêts nourricières dans les parcs publics, un tel espace est non seulement intéressant pour son aspect interactif, mais aussi parce que son aspect multifonctions s’intègre tout à fait dans le système agroforestier.

Retournons dans notre forêt imaginaire du Parc Jeanne-Mance pour en faire la visite :

Vous arrivez au cœur de la forêt nourricière. Vous y découvrez un espace aménagé avec des matériaux naturels comme des rondins, des branches de bois, des troncs d’arbre. Vous y voyez aussi des bancs de bois offrant une vue sur le mont Royal, des petites cabanes en forme de tepees, des rochers pour grimper. On peut déplacer les rameaux provenant de l’entretien des arbres de la forêt nourricière pour fabriquer de nouvelles structures, de nouvelles cabanes. Des framboisiers poussent ici et là pour la pause collation et on y a planté des fèves pour qu’elles grimpent autour des tepees, pour le plaisir et pour les déguster. On est autorisé à grimper dans les pommiers dont la structure semble avoir été créée exprès pour cela. Des troncs au sol, récupérés des abattages faits par la ville, servent de poutre pendant que des rondins peuvent être déplacés pour former des parcours. On peut aussi les utiliser comme bancs et créer un espace de « conférence » ou de classe d’école. S’il advenait que cet espace ne soit plus utilisé, tout ce qui s’y trouve pourrait se décomposer. Mais pour l’instant, c’est un lieu en évolution qui se transforme au rythme de l’imagination de ceux et celles qui le fréquentent, tout comme la forêt nourricière qui l’entoure.

Fig.8 Modélisation à partir d’une photo – Parc Jeanne-Mance (Natural Playground)

Comme l’écrit le fermier Fukuoka, « une chose vue en isolation n’est pas la vraie chose » (Fukuoka, 1978 : p.26) Ainsi, il faut de ces endroits qui nous font comprendre la connexion entre celles-ci. C’est lorsque la nature est perçue comme une « toile » de laquelle nous faisons partie que sa vulnérabilité devient évidente » (Wulf, 2012 : p.5). Nous avons besoin d’expérimenter cette vulnérabilité pour nous engager dans la transition écologique et changer nos modes de vie. Ainsi, le but ultime de la forêt nourricière n’est pas seulement de faire pousser des végétaux, mais de « cultiver de nouvelles manières de voir, de penser et d’agir dans le monde » (Jacke, 2005 : p.9)

 

 

Conclusion

La forêt nourricière comme langage

Dans son livre On Looking, Alexandra Horowitz nous fait prendre conscience que chaque création humaine est issue d’une rencontre entre la terre et l’imagination (2013). Si par ce façonnement imaginaire, les espaces publics traduisent des rapports au monde, d’un même souffle, ils les perpétuent, ainsi que les croyances qui leurs sont liées. L’espace public peut être physique, mais il est aussi social, voire imaginaire. Mais c’est seulement quand l’imaginaire commun façonne concrètement cet espace que le langage peut être partagé et avoir un effet concret sur les modes de vie. Ce langage est ici celui de la forêt nourricière communautaire qui, par sa création, génère de la nourriture, de la biodiversité, des communautés et de nouveaux rapports à la nature.

Si la forêt nourricière se positionne comme une mesure complémentaire à d’autres formes de verdissement ou d’autres initiatives en agriculture urbaine, il est important de ne pas la voir comme une mesure compensatoire. La marchandisation de la nature s’oppose à son caractère de bien commun. La forêt nourricière, c’est justement la transformation de l’espace public en bien commun par opposition à la patrimonialisation qui transforme le citoyen en touriste, à l’architecture de paysage qui façonne ses interactions sociales à son insu ou encore à la privatisation qui le relègue une fois de plus à un rôle de consommateur. Il appert que, derrière les enjeux de la transition écologique, il y a une question d’ordre ontologique lié au rapport au monde. Et si la forêt nourricière communautaire peut nous apprendre à faire, à être et à agir autrement, ensemble et avec la nature, on ne saurait l’envisager comme un « devoir moral ».  Il y a juste le désir qui peut voir naître un tel projet. Comme dirait Catherine Dorion « Le désir change tout » (2017 : p.59).

Bibliographie

Articles et ouvrages

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Publié par Paule Mackrous

Après un parcours universitaire en histoire de l’art (BAC, Maitrise) et en sémiologie (Phd), j’ai fait un petit virage en horticulture (DEP, ASP) et en foresterie urbaine (arboricultrice certifiée ISA et études de deuxième cycle en agroforesterie), un domaine dans lequel j’œuvre avec beaucoup d’enthousiasme aujourd’hui! Je poursuis mon travail d’historienne de l’art et de sémioticienne par l’écriture et la recherche, surtout durant la saison hivernale, lorsque la lumière s’amenuise, que le sol gèle et que les plantes dorment. Sur mon blogue, je publie des textes de réflexion sur l’art, la nature et la foresterie selon les lectures du moment, les lieux visités, les œuvres rencontrées.

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