Harper Pitt, le changement et la justice réparatrice [Angels in America de Tony Kushner]

An angel is a belief. With wings and arms that can carry you. If it lets you down, reject it.
Tony Kushner, Angels in America

Je n’ai pas lu beaucoup de pièces de théâtre dans ma vie. Je n’ai pas le réflexe d’en acheter ou d’en emprunter comme je le fais spontanément pour les essais, les romans et les recueils de poésie. Pourtant, les quelques pièces que j’ai lues, que ce soit Sainte Carmen de la Maine de Michel Tremblay ou Les oranges sont vertes de Claude Gauvreau, ont toutes marqué mon imaginaire; elles ont contaminé irréversiblement ma pensée. Je me suis lancée hier dans la lecture de la pièce Angels in America : A Gay Fantasia on National Themes de Tony Krushner et elle n’a pas fait pas exception à la règle.

L’année dernière, j’ai suivi un cours de théâtre sur la construction du personnage où j’ai eu l’impression de réapprendre à lire. Depuis, je lis les dialogues un peu différemment. Je laisse les personnages m’habiter et ma lecture devient une interprétation, une performance, même si tout se passe en silence. Je relis des passages plusieurs fois comme pour trouver le ton, l’attitude et le sentiment justes. Il y a quelque chose de transformateur dans le fait de lire une pièce de théâtre en faisant raisonner les mots dans son corps.

Divisée en deux actes (Millenium Approaches et Perestroika), la pièce tourne autour de Louis et Prior, un couple gai vivant à New-York, dans les années ‘80. Prior contracte le sida. Louis ne supporte pas de le voir mourant. Il fuit. Il rencontre un autre homme, Joe, un avocat homosexuel marié à Harper, une femme sombrant dans la folie. Sous les effets violents des médicaments, le malade atteint du SIDA entend des voix, hallucine des anges. Des réflexions percutantes en émergent, notamment sur l’étrange corrélation entre la douleur et le désir de vivre qui, au fil du combat, ressemble de plus en plus à une dépendance :

You see them living anyway. When they’re more spirit than body, more sores than skin, when they’re burned and in agony, when flies lay eggs in the corners of the eyes of their children, they live. […]I recognize the habit. The addiction to being alive. We live past hope. If I can find hope anywhere, that’s it, that’s the best I can do. It’s so much not enough so inadequate but…Bless me anyway. I want more life.

Angels in America parle de la mort et de la maladie physique et mentale. Il y a de longs passages sur la politique américaine, le racisme et la justice (ou son impossibilité) : deux des personnages sont d’ailleurs des avocats. La religion est également très présente (s’y côtoient difficilement des juifs, des mormons) ainsi que le difficile arrimage de la croyance avec l’homosexualité. Les catastrophes, humaines ou naturelles, sont également des thèmes récurrents. Mais, au final, c’est surtout une pièce qui parle d’amour, de différence, de guérison (ou de réconciliation?) collective et de « life addiction » pour reprendre une des belles expressions qui se retrouvent dans la pièce.

L’écriture de Kushner est intelligente, chaque métaphore mérite une méditation. C’est dans le personnage d’Harper qu’on constate l’étendue de son talent pour créer des images fortes, des images qui valent au-delà de mille mots. Harper dialogue avec les morts et les anges; elle entre dans les rêves des autres, voyage jusqu’en Antarctique (dans ses hallucinations) et revient dans le monde commun avec des visions singulières de la vie qu’elle affirme comme des révélations : «Devastation. That’s what makes people migrate, build things. Devastated people do it, people who have lost love ». Harper incarne l’aspect sensible et lumineux d’une vision apocalyptique qui traverse la pièce.

Profondément amoureuse de Joe, son mari homosexuel, elle souffre de ne pas être désirée par celui qui l’a pourtant choisie. Joe est prêt à tout pour maintenir une image sociale correspondant à la société de droite et à la religion mormone qui le définissent de manière fondamentale (selon lui). La détresse d’Harper révèle que la répression de l’homosexualité n’affecte pas seulement les homosexuels. La manière dont Joe décrit son amour pour Harper est assez terrifiante et, étrangement, très belle en même temps. C’est un amour destructeur, évidemment :

What scares me is that maybe what I really love in her is the part of her that’s farthest from the light, from God’s love; maybe I was drawn to that in the first place. And I’m keeping it alive because I need it.

Les croyances et les désirs formant deux mondes différents, comme deux entités antagonistes, les personnages sont triturés; ils sont forts, énergiques et vivants! La résistance remporte souvent la lutte contre le désir naturel de vivre son homosexualité et d’accueillir l’autre qui n’a pas les mêmes croyances, la même couleur de peau ou les mêmes allégeances politiques. Quelque chose entrave l’épanouissement de ce « moi »: des souffrances, de l’orgueil, de la honte, mais aussi un contexte social violent, évidemment. Il y a d’ailleurs un magnifique passage, une métaphore sur le changement intérieur. Harper demande à Mormon Mother « how does people change? » Voici ce que la sage lui répond :

God splits the skin with a jagged thumbnail from throat to belly and then plunges a huge filthy hand in, he grabs hold of your bloody tubes and they slip to evade his grasp but he squeezes hard, he insists, he pulls and pulls till all innards are yanked out and the pain! We can’t even talk about that. And then he stuffs them back, dirty, tangled and torn. It’s up to you to do the stitching.

La métaphore évoque la torture physique et la réparation qu’elle requiert. On y comprend combien il est douloureux et difficile de « devenir soi-même », d’abandonner des croyances enracinées pour écouter ses tripes, pour se lier authentiquement aux autres en dépit de (ou grâce à) la différence.

Harper consomme une forte quantité de valiums et, malgré ses hallucinations, elle n’est pas complètement déconnectée, au contraire. Ce qu’elle vit résulte plutôt d’un don : « I saw something that only I could see because of my astonishing ability to see such things ». Si elle est malade, ce n’est pas parce que son rapport au monde est altéré (un rapport qu’on évalue de l’extérieur), mais parce que la douleur l’envahit, de l’intérieur. Ses perceptions étranges comportent une forme de vérité. Elle est souffrante, mais lucide. Paradoxalement, c’est cette même lucidité qui la rend lumineuse, car si elle pressent la fin du monde, c’est elle qui imagine le mieux sa réparation.

L’un des plus beaux passages de la pièce est un petit monologue dans lequel Harper fait le récit d’un rêve. Les images décrites évoquent une transformation menant à une justice réparatrice, une guérison. Celle-ci advient sans l’intention humaine, mais elle passe par l’âme humaine alors que l’âme se libère de son enveloppe terrestre, de son égo et de la violence quotidienne. Cette transformation permet à l’âme de retrouver la possibilité d’aimer sans résister et, ainsi, d’utiliser son pouvoir de guérison. Du moins, c’est comme cela que j’ai interprété le passage. Je ne le retranscrirai pas ici, je vous propose plutôt d’écouter la très belle lecture qu’en fait Kristen Stewart dans le film Still Alice, car c’est de cette manière que je m’imagine Harper le réciter. Elle lui insuffle de la vie.  Attention, c’est définitivement un spoiler.

La mer, partout [Rachel Carson, The Sea Around Us]

Si vous êtes un amoureux ou une amoureuse de la mer et que vous n’avez pas encore lu The Sea Around Us de Rachel Carson, il est encore temps de remédier à la situation. Sachez toutefois que le livre est daté (1951), que vous en apprendrez peu sur les réchauffements climatiques, sur la fonte des glaciers ou encore sur l’acidification des océans. Même s’il est bourré de données scientifiques, ce livre fait autre chose que de nous informer. Il cherche à nous émerveiller et à nous connecter à cette mer; il nous offre un voyage au coeur de ce monde vaste et merveilleux, « a world that, in the deepest part of our subconscious mind, we had never wholly forgotten »: un lieu qui nous a donné la vie.

On construit des maisons, des immeubles, des routes sur la terre ferme, cela devient notre monde. On oublie peut-être que cette terre ferme ne représente que 30% de la surface de la planète. On occulte le fait que, dans la longue histoire de notre petite planète, les continents ne sont rien d’autre que des « intrusions of land above the surface of the all-encirling sea ». Carson nous enveloppe à nouveau dans la mer de nos origines et brise peu à peu nos illusions. Dans le ventre de cette mer, la vie grouille, les montagnes s’élèvent fièrement et c’est extrêmement bruyant!

La plume unique de l’auteure, comme toujours, attise notre imagination. Carson souhaite sans doute ouvrir nos sens sur ce qui leur est inaccessible. Ces gigantesques chaînes de montagnes plus massives que les Rocheuses, bien ancrées dans le « deep sea » de l’Atlantique, nous ne pourrons jamais les gravir. Nous voyons bien la pointe d’un sommet former une île dans les Açores, mais leur immensité se dérobe à notre regard. Que dire de ces volcans en éruption? « There are probably as many active volcanoes under water as on land ». À quoi ressemblent-ils? Comment imaginer cette noirceur propre aux fonds marins qui n’a rien à voir avec notre noirceur terrestre et que seuls ceux qui s’y sont aventurés peuvent comprendre?

Le titre prend tout son sens lorsque Carson nous entretient sur les traces laissées par la mer sur la terre ferme: « though you may be a thousand miles inland, you can easily find reminders that will reconstruct for the eye and ear of the mind of the processions of its ghostly waves and the roar of its surf, far back in time ». La mer est partout, insiste l’auteure, il faut simplement ouvrir les yeux un peu plus grand et activer notre imagination. Notre regard sur le monde change au fil de la lecture et, avec lui, la conscience s’éveille : non seulement nous venons de la mer, mais « at any moment the process might be reversed and the sea reclaim its own ». Ceci est encore plus réel aujourd’hui, alors que le niveau de la mer monte dramatiquement.

Rachel Carson a appris le langage des vagues qui, selon elle, parlent depuis des millions d’années. Elle nous entretient sur la manière dont elles se forment au loin et se fracassent non loin de la rive. Elle nous parle de ces vagues qui annoncent la tempête et de celles, moins inquiétantes, qui sont créées par un vent plus doux au cœur de cette masse d’eau. Parce qu’on peut bien faire nos Moïse et séparer les eaux: « there is no water that is wholly of the Pacific or wholly of the Atlantic, or of the Indian or the Antartic.[…] It is by the deep, hidden currents that the oceans are made one ».

On entend toutes sortes de choses et de mythes sur les marées. Carson nous donne l’heure juste tout en pointant vers le mystère que représente cette force à laquelle « no drop of water in the ocean, not even in the deepest parts of the abyss » ne peut échapper. Elle nous fait prendre conscience du lien qui unit la Terre au cosmos. Au-delà de la lune et du soleil, « there is a gravitational attraction between every drop of sea water and even the outermost star of the universe ». Quand même fascinant sachant que nous sommes constitués en grande partie d’eau (65%). Comment faire comme si de rien n’était? Comment se croire au centre de l’univers et ignorer le lien qui nous unit à celui-ci?

***

Déjà, en 1951, Carson parle de réchauffements climatiques éminents. Elle démontre avec l’éloquence qu’on lui connait la relation entre le climat et les courants marins :« For the globe as a whole, the ocean is the great regulator, the great stabilizer of temperatures ». Accolés au pied du mur, on s’intéresse de plus en plus aux différents enjeux et conséquences des réchauffements climatiques. On s’informe, on annonce perpétuellement la catastrophe, on montre son découragement, on sort ses grands principes, mais agissons-nous davantage? Agissons-nous mieux? Trouvons-nous des solutions dans notre quotidien alors que nous sommes enroulés dans notre petit confort? J’en doute fort…

Je crois évidemment en l’importance de s’informer, mais la connaissance, si elle n’est pas connectée ou si elle ne fait qu’éveiller la peur, ne change malheureusement pas en profondeur les mentalités. Rachel Carson a compris que la meilleure manière de préserver la nature, c’est de tomber en amour avec elle et que, pour tomber en amour avec quelque chose, il faut que cette chose occupe une grande place dans notre imaginaire. Voilà ce que ce livre fait: une grande place pour la mer dans nos imaginaires. Car il ne faut pas se méprendre, l’empathie, ce sentiment moteur de changement, est aussi une faculté imaginative…

Postdoc DIY

L’année dernière, je m’étais promis une année remplie d’aventures, c’était une sorte de résolution. J’ai tenu ma promesse. Je suis allée dans les bois un nombre incalculable de fois (car c’est ce que représente l’aventure pour moi).

J’avais sans doute besoin de me grounder, de sentir de la terre sous mes pieds. Faire un doctorat, ça nous coupe un peu de notre corps. Enfin, pour moi, ça a eu cet effet-là. Contrairement à la plupart de mes collègues, j’ai été incapable de remplir les demandes de bourses pour le postdoc lorsque s’achevait mon Doctorat. Même lorsqu’il fut terminé, j’avais besoin de recul. Pour l’instant, du moins. C’est peut-être parce que je crois en une pensée qui n’est pas seulement dans la tête, mais qui résonne (et raisonne) dans tout le corps, qui se déploie dans l’action, qui va vers les autres. Je crois en une intelligence qui n’est pas seulement intellectuelle, mais aussi (et peut-être surtout) visuelle, sonore et tactile. Et cette intelligence n’est pas individuelle, mais collective. Je recherche une sorte d’équilibre dans tout ça.

Plus récemment, je me suis réinvestie dans ma « carrière » d’historienne de l’art que je ne perçois plus tout à fait de la même façon. À un moment, il y a quelques années, je voyais tellement d’expos que j’en étais saturée. J’aime l’art, mais je n’aime pas tout ce qui se fait actuellement au Québec. C’est normal, me direz-vous, mais des fois, on se laisse prendre dans quelque chose qui ressemble à du prestige. Écrire sur l’art a pris un sens plus profond pour moi. Je ne veux pas écrire lorsque ça ne me touche pas. Je ne veux pas aller voir quelque chose qui ne m’inspire pas. Je ne veux pas me forcer à ressentir quelque chose que je ne ressens pas. Je suis plus soucieuse de ne pas me retrouver en conflit d’intérêts aussi minime soit-il.

Je me suis demandé si j’allais fermer ce petit blogue. Comme j’écris sur l’art un peu partout ailleurs et que je suis parvenue à le faire aussi librement que je le faisais ici, je vois un peu moins l’utilité de poursuivre. En même temps, j’ai encore plein de choses à explorer du côté de la sémiologie. Je rêve d’écrire de longs textes sur la sémiologie de la nature (même si ça n’existe pas vraiment). D’ailleurs, je crois qu’un premier cours de sémiologie à Montréal devrait toujours se donner au mont Royal, là où l’on peut traquer les animaux et interpréter le comportement des éléments qui forment notre monde environnant. Après, on pourra parler de sémiologie des arts visuels! Ce sera pas mal plus groundé.

J’écris aussi d’autres affaires: de la création, comme on dit (même si écrire sur l’art n’était pas de la création), sous un pseudonyme. Je compte bien continuer dans cette voie. C’est plus fort que moi (et que les critiques littéraires): j’écris et j’aime que mes textes soient publiés, qu’ils engagent un dialogue. Le sentiment de connexion que cela me procure est précieux. Je cherche donc à aménager ma vie pour pouvoir écrire. Quand je dis « écrire », il faut aussi et surtout entendre lire (des livres: toutes sortes de livres!), explorer le monde (même tout près de chez moi), écouter les autres, faire de belles rencontres, accueillir la différence, voir des œuvres d’art, aller dans la nature et contribuer à ce que le monde soit plus respirable. En fin de compte, pour moi, écrire, ça veut dire « vivre à fond ». Alors, si on reformule, j’aménage peu à peu ma vie pour pouvoir la vivre à fond.

Bientôt, j’apprendrai à faire des jardins, à tailler des plantes, à identifier les maladies des arbres, à faire germer des pousses… J’apprendrai le nom des végétaux en français, en anglais et en latin. Je porterai des bottes avec des caps d’acier pis un tablier. Je me mettrai les mains dans la terre, tous les jours. En ce sens, je crois que je suis en train de me faire un postdoc sur mesure, sans me soucier du titre que porte cette chose que je suis en train d’entreprendre pour développer ma pensée, pour pouvoir écrire, pour me sentir vivante. Il y a un moment dans la vie où il faut cesser de dire que les choses devraient être autrement. Oui, c’est le moment où il faut faire son propre chemin pour mieux agir dans le monde avec ce qu’on est et avec ce en quoi on croit.

Conquistadoras de l’inutile [Traversée de Charlevoix]

On soupait ensemble cet été avec nos petites familles respectives et je lui ai lancé spontanément quelque chose comme « Hey! Viens-tu faire la Traversée de Charlevoix avec moi cet automne? » pis elle répondu avec enthousiasme « BEN OUI! ». On a organisé ça à distance, elle à partir de Gaspé, moi à partir de Montréal; on a paqueté nos affaires pis on l’a faite (certificat à l’appui et j’en suis presque aussi fière que mon Phd ;))

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Pour ceux et celles qui ne connaissent pas la Traversée de Charlevoix, ça représente une semaine de marche dans le back country de cette magnifique région du Québec. Ça se fait aussi en ski de fond et en vélo de montagne. Il y a plusieurs forfaits, le moins dispendieux étant celui de partir en autonomie. On porte alors sur son dos ses bagages, toute sa bouffe et ce qu’il faut pour traiter l’eau des lacs, des rivières, des ruisseaux. On a choisi cette option parce que c’est le fun, ce genre de petit défi et on a payé l’extra pour qu’ils amènent mon pick up à la sortie du sentier.

On dort dans des refuges qui sont super bien situés et vraiment chouettes avec leur poêle à bois et leurs lumières au propane. C’est une bonne manière de ne pas avoir à gérer le froid all the way comme en camping parce que maudit qu’il faisait frette la semaine dernière (notez les paysages hivernales ci-bas)! On superposait les couches dès qu’on s’arrêtait pour manger: laine mérinos, polar, doudoune, imper (dans cet ordre). On a eu de la neige et de la pluie verglaçante sur 10 km où l’on négociait chacun de nos pas. La difficulté d’une longue randonnée est souvent moins liée aux dénivellations qu’aux conditions météorologiques et, pour ça, on a eu de beaux défis.

Le raid, comme on l’appelle, s’étend sur 105 km. La première journée, on n’en fait que cinq, puis ça s’équilibre entre 15 et 21 km par jour (c’est surtout du 20km, en fait). On traverse le superbe Parc national des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie. Lorsque la brume ne nous donnait pas l’impression de marcher sur la lune, les sommets nous offraient des vues imprenables sur les montagnes.

Je ne peux m’empêcher de parler de l’omniprésence des lignes d’hydro, des immenses pylônes électriques que l’on suivait tout au long de notre parcours (on en devient presque frustrée de ne pas avoir accès à l’électricité ;)). M’enfin, c’était plus cocasse qu’autre chose ce « Wow, comme c’est beau…Oh! Mais regarde, encore les lignes d’hydro! » chaque fois qu’on prenait le temps de regarder le paysage.

Lorsqu’on s’aventure hors des parcs nationaux (où la nature semble intacte), il devient évident que la forêt appartient à l’industrie, à la chasse et aux installations hydroélectriques. Je pense que c’est bon de voir les vraies affaires, d’en prendre conscience. Pour le reste, le sentier est bien balisé. Les petits ponts sont un peu fatigués par endroits, donc on a vraiment eu les pieds dans la bouette, mais ça faisait partie de l’aventure!

Il y a eu ces moments de grâce : un orignal qui s’enfuit à pleines pattes sur le sentier, un castor qui navigue dans son système de mini-lacs avec sa branche entre les dents ou encore un lièvre planté devant le refuge et à qui j’ai refusé de donner ma seule carotte. La nuit, en sortant dehors pour aller aux toilettes (entendre : bécosse), le ciel, dépourvu de la pollution lumineuse qui contamine dorénavant même les campagnes les plus reculées, était spectaculaire.

L’aventure s’est terminée devant une poutine à Sait-Siméon (la courte existence de cette poutine fut de 30 secondes), en attendant le bateau de mon amie qui repartait pour Gaspé. Je ne sais pas grand chose dans la vie, mais je sais que c’est euphorisant de marcher toute la journée dans les montagnes et le froid pour s’endormir près d’un poêle à bois après une petite séance de yoga et un bon repas SURTOUT PAS LYOPHILISÉ*. Tout au long de cette aventure, je me rappelais cette citation du très bon documentaire 180 degrees South où on parle du grimpeur comme d’un « conquistador of the useless ». Voilà ce que nous étions pour une semaine : des vraies de vraies conquistadoras de l’inutile!

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*Je suis anti-repas-lyophilisé et je rédigerai prochainement des billets sur les repas plein air faits maison, déshydratés ou non, mais légers pour le transport et qui donnent de l’énergie plutôt que l’impression de s’injecter du sel directement dans les veines.

La plus belle librairie de l’univers [Naturalist’s Notebook, Maine]

On se promenait en voiture sur l’ile de Mount Desert et j’ai vu cette petite enseigne sur laquelle était inscrit « Naturalist’s Notebook ». J’ai dit « wôh, on arrête » et on a fait demi-tour! Une fois entrée dans la librairie, j’ai eu bien du mal à en sortir et ma fille aussi (mon fils dormait dans la voiture).

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L’art et la science ne font qu’un dans ce lieu où l’on semble réunir les choses pour former une représentation de la nature dans toute sa complexité et ses ramifications. Tout ce qui me passionne en ce monde se trouve dans cet endroit: de l’astrophysique à l’horticulture, du plein air à la littérature naturaliste. On y trouve également une étagère avec toute une variété de sortes d’aquarelle pour la peinture naturaliste et une table avec des papillons, des oiseaux…etc où l’on peut s’installer pour dessiner.

À bien y penser, on a peut-être même chercher à créer une représentation de l’univers! Dans les différentes sections, on retrouve toutes sortes de choses loufoques : un clavier représentant le spectre électromagnétique, un schéma sur le fonctionnement du cerveau déployé sur un mur entier, un sapin de Noël avec des cadeaux « big bang » et portant, sur ses branches, des animaux. En fait, ce qui règne, ici, c’est la créativité.

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Le nom de la librairie n’est pas anodin. Le naturaliste, cette espèce en voie d’extinction, n’est pas encore disparu dans le Maine où il y a une forte tradition naturaliste. On pense d’emblée à Rachel Carson ou à Henry David Thoreau qui ont si bien traduit, par l’écriture, les vies secrètes de cette partie du pays.

L’étude de la nature, rappelle Anne B. Comstock, commence lorsqu’une créature suscite notre intérêt. C’est la curiosité qui mène de l’observation à la recherche d’informations et non l’inverse. Les naturalistes ne cherchent pas a priori à comprendre de manière générale et précise comment fonctionnent tous les organismes vivants du monde (comme la biologie). Ils s’intéressent plutôt à la « vie individuelle » de l’oiseau, de l’insecte ou de la plante qu’ils côtoient dans la proximité. Ils observent la forme, mais toujours dans son rapport à la vie et dans un souci de connexion plus profonde avec celle-ci…

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Le naturalisme est en quelque sorte la science de l’attention : « Nature-Study is an effort to make the individual use his senses instead of losing them; to train him to keep his eyes open to all things» (Comstock). Je ne pars jamais longuement en nature sans mon carnet de papier de coton et mes crayons d’aquarelle! Le dessin et l’aquarelle sont des moyens pour accroitre mon attention et ma connexion, tout comme l’écriture et la photographie.

Cette année, avant de partir en roadtrip, j’ai offert à chacun des mes enfants un kit d’aquarelle et un carnet. Ce carnet était pour eux un espace mystérieux où toutes les ramifications sont possibles, où l’on peut faire d’une simple ligne droite, un horizon au-dessus duquel des poissons peuvent s’envoler. C’est à l’intérieur d’un tel espace qu’on a l’impression de se trouver quand on visite la librairie Naturalist’s Notebook.

Je rêve d’ouvrir une librairie de ce genre à Montréal… Malheureusement, la tradition naturaliste n’est pas très forte par ici. 😉 Certains prédisent qu’avec les réchauffements climatiques et les autres enjeux environnementaux, nous assisterons bientôt à un retour en force des naturalistes, ces amants de la nature qui font le pont entre toutes les sciences et avec l’art! En attendant, je me réjouis de voir passer les observations des propriétaires de cette librairie en les suivant sur leur page Facebook. .

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